Paru fin 2014 chez Flammarion. 390 pages. Roman.

Entendu du bien un peu partout. Jamais rien lu de cet auteur, qui en est pourtant à son onzième roman.

L’histoire. Aujourd’hui, un village un peu paumé de deux mille âmes dans le Morvan. Un modeste écrivain un peu paumé (fraîchement séparé) et peu connu, timide et maladroit qui vient s’y installer pour un mois, invité par la municipalité en «résidence d’écriture» afin d’y écrire une histoire ou un feuilleton destiné à faire connaître le village et d’animer des ateliers d’écriture. Un fait divers, la disparition d’un riche octogénaire, qui ressemble à un meurtre sans cadavre et non élucidé… Une histoire d’amour improbable et vouée à l’échec… Des projets municipaux pas très nets et des associations écologistes prêtes à entrer en piste… Et des rumeurs, des ragots, presque autant que d’habitants…

Dit comme ça, pas grand-chose d’attirant de prime abord, tout semble mou, tristounet comme le paysage, tiédasse, «limite» et dans les toutes premières pages je me suis dit que j’allais peut-être m’ennuyer. Pourtant, très vite et avec beaucoup de talent l’auteur nous entraîne et nous perd avec bonheur dans son histoire.

Le personnage (Serge de prénom et écrivain de profession, tiens donc !) est très certainement le double presque parfait de l’auteur. Et si l’auteur du roman a le même caratère que celui de son double, tout en nuances sucrées-salées, on ne peut qu’avoir envie de lire ses autres livres. Dès son arrivée, fasciné par la photo d’une jeune femme censée être impliquée dans la disparition, il décide de jouer les apprentis-détectives et de mener l’enquête. La jeune femme de la photo, Dora, est la compagne du suspect emprisonné ; elle le subjugue au plus haut point, il comprend qu’elle est en danger et qu’il a le devoir de la secourir. Grâce au vieux Kangoo prêté par son hôte le libraire, il se rend sur les lieux de la disparition, se perd dans des bois sombres et humides, se vautre dans la gadoue, se pâme dans les bras de la trop belle et trop secrète Dora, et rentre par miracle à l’hôtel en pleine nuit, sale, trempé et grelottant.

Au village, entre deux ateliers d’écriture poussifs auxquels il arrive presque toujours en retard, il pose des questions, répond à celles que lui posent les gendarmes, recueille des indices et des confidences, se retrouve plongé au cœur même du fait divers en voulant aider Dora, devient peu à peu le trublion, le bouc émissaire du village, dont les habitants sont de plus en plus échauffés.

Le style. Le livre est bien écrit, dans un style à la fois familier et littéraire, tendre avec les personnages, juste et non dénué d’humour et de dérision. C’est un auteur de romans qui vit l’histoire et c’est un auteur de romans qui l’écrit. Et ça se sent. La symbiose est parfaite. De belles descriptions aussi, notamment de la forêt, dont il dit qu’elle est un élément autre, des milliers et des milliers d’hectares obscurs et vertigineux, un véritable océan vertical aux marées sournoises et aux tempêtes introverties…

Petit bémol toutefois sur l’écriture : outre des déclarations parfois grandiloquentes, les retours en arrière sont trop nombreux. A chaque début de chapitre, après avoir été localisé dans l’espace-temps, Serge (lequel ?) nous raconte les événements qui ont précédé. Le procédé est répétitif à la longue et l’on est rarement dans l’instant présent. Mais cela est loin de nous gâcher le plaisir de lecture car le livre est bien construit et les scènes s’enchaînent dans un bel ordre, la rédaction est fluide et l’histoire s’achève comme elle le doit, justement.

En définitive, j’ai bien aimé L’écrivain national. Le personnage est sympathique même s’il se comporte en électron libre, et nous suivons ses aventures avec un intérêt amusé.

Mais ce qui a surtout retenu mon attention, c’est la façon très habile qu’a Serge Joncour de mêler les genres : intrigue policière mâtinée de thriller écolo, romance amoureuse, autofiction à peine déguisée, critique sociale chabrolienne très réussie, message écologique avec la lutte des écologistes contre un projet d’exploitation intensive de la forêt par la construction d’une grosse usine à bois… et, surtout, écrit sur l’écrit. L’auteur nous raconte aussi sa propre histoire et celle de bien d’autres auteurs.

Car ce livre est d’abord et avant tout un livre sur les livres ; et sur ceux qui les écrivent. On sent que l’auteur est très concerné par le rôle (et les devoirs) des écrivains et qu’il se remet lui aussi sans cesse en question. Rapports auteurs-lecteurs, rencontres littéraires, ateliers, dédicaces, inspiration, droit (ou non-droit) de tout raconter, identification de l’auteur à un ou plusieurs de ses personnages ou, au contraire ressemblance d’un ou plusieurs personnages à l’auteur, mimétisme bi-latéral… pouvoir des mots (avec un passage très juste sur l’analphabétisme), autant d’aspects du métier, du statut et des tracas au jour le jour de l’écrivain abordés.

Bref, un roman abouti et maîtrisé jusqu’au bout. Une belle façon aussi d’aborder et de traiter le fait divers, non par le biais de la calomnie ou de la seule observation mais en le transcendant et en l’élevant au rang d’action principale, en le mettant sur le devant de la scène, tout le reste (villageois, décors naturels, magouilles) lui servant de décor et de contexte…

Enfin, j’ai noté que l’auteur se montre aussi modeste que son personnage. En remettant sans cesse l’écrivain en question, c’est lui qu’il égratigne et met en porte-à-faux.

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais 15 ou 16.

… Quelques citations relevées, qui concernent uniquement le rôle et le statut d’écrivain. Mais beaucoup d’autres auraient pu être notées, le livre fourmille de bonnes formules et de beaux mots.

En acceptant de rester un mois ici, de donner un peu de ma personne, je comptais compenser ce sentiment d’inutilité qui rôde toujours en soi dès lors qu’on ne fait qu’écrire, une culpabilité qu’il convient de fermement déjouer quand on se prétend écrivain. Avec un métier aussi peu concret que celui-là vient souvent l’intuition de ne servir à rien, d’être inutile, mais un auteur dans le fond doit-il servir à quelque chose, de même que chacun d’ailleurs, est-ce qu’on doit tous servir à quelque chose et est-ce qu’il y a des degrés dans cette implacable hiérarchie des utilités ? Ne serait-ce pas plutôt à chacun de déterminer l’importance plus ou moins manifeste de sa présence au monde ?

Se présenter aux autres en tant qu’écrivain, c’est prendre le risque d’être perçu comme un réceptacle, soudain chacun se valorise de l’universelle conviction d’avoir quelque chose à raconter. Bien sûr, tout destin est exceptionnel, mais une vie ne suffit pas à faire un livre, un livre c’est bien plus que ça, et bien moins tout en même temps.

Qu’il est bon de s’entendre dire cela, ‘je vous ai découvert », j’éprouvais chaque fois le soulagement de celui qui touche au but… «Je vous ai découvert», c’est dire que j’étais entré dans l’intimité studieuse de quelques-uns, que mes livres étaient passés de mon ombre à leur petite lampe, c’est vertigineux quand on y pense.

Au passage, une taquinerie sur la presse à scandale :

La réalité dépasse souvent la fiction, le problème c’est qu’elle est bien plus bavarde, bien plus dissimulée. Qu’on ne me jette pas la pierre, qui n’est pas attiré par les faits divers ? Qui ne lance pas un œil dans le journal sur ces histoires invraisemblables où l’impensable se confond avec le quotidien, le sensationnel avec le banal, des histoires souvent bien plus folles que celles inventées. Au-delà de l’indéniable voyeurisme, le fait divers distrait de l’actualité conventionnelle, on y éprouve les affres d’un spectacle auquel on se sent soulagé de ne pas participer. Il y a une vertu expiatoire à plonger dans ces paragraphes aux titres incandescents, ces chroniques terribles qui entraînent vers une tout autre histoire que la sienne et la rend chanceuse par comparaison. Et puis c’est un bon exercice pour l’imaginaire, au point que parfois, quand les articles sont approfondis, les enquêtes plus fouillées, je les lis avec le sentiment d’une élucidation, une évidence qui ne serait pas apparue aux enquêteurs, comme si avec le recul j’arrivais à en savoir plus qu’eux…

Puis une belle et juste définition du fait divers et de la fascination qu’il exerce sur le public.

Je songe à ces destins courants, des gens banals que rien ne prédestinait au drame, des êtres qui n’auraient jamais dû se retrouver exposés en pleine page dans un journal, des destins rattrapés par ce que Balzac appelait «les faits enfouis dans les mers orageuses de la vie privée». Dans la rubrique des faits divers on sent la chair qui palpite, la vie au bord du gouffre, qu’il y soit question de crime ou de vol, de coup de sang ou de disparition, c’est toujours de la vie poussée jusqu’à l’excès, des existences saccagées par la folie meurtrière ou la passion, par le désir ou la colère, de simples mortels emportés trop loin par leur destin…

Lire, c’est voir le monde par mille regards, c’est toucher l’autre dans son essentiel secret, c’est la réponse providentielle à ce grand défaut que l’on a tous de n’être que soi…

Pour une fois j’éprouvais la sensation très concrète d’aborder les protagonistes d’une intrigue réelle, de toucher du doigt des personnages, mais pour de vrai, sans même me préoccuper de les inventer. Là il suffirait de les observer, de les déchiffrer, de les regarder faire, il suffirait de s’immerger dans ce parfait maléfice qui planait à quelques kilomètres d’ici pour en faire un récit.

… Elle dit aussi qu’elle lisait pour rencontrer des personnages, que la lecture permettait de faire des rencontres parfois bien plus approfondies que dans la vie…

…C’est bien tout l’intérêt des livres, de voir comment les autres fonctionnent, savoir ce qu’ils ont dans la tête, surtout chez des êtres à qui on ne parlera jamais dans la vraie vie…

Sur l’interaction entre la vie réelle et la vie fictive :

C’était bien Dora, assise là en face de moi, comme si le personnage principal d’un roman dans lequel j’aurais été plongé depuis des jours avait jailli des pages pour me convoquer ici, au beau milieu de la place, et que ce personnage à son tour posait son regard sur moi et me demandait ce que je faisais là. Parce que bizarrement, c’est elle qui me le demanda.

Sur la présence de l’auteur dans ses livres :

En lisant un auteur, même s’il ne parle pas de lui dans son livre, on le sent partout à travers les lignes, on est tout le temps avec lui. Et moi, avec ce que j’ai vu de vous dans vos livres je sais que je peux avoir confiance en vous.

Un auteur ne prend jamais le risque d’utiliser des personnages réels, ou alors il déforme tout, il change les noms, il arrange, enfin on ne reconnaît rien, c’est pas un cambriolage vous savez.

Sans me connaître elle m’avait bien deviné. Ecrire, tout vient de là. Ecrire, c’est se dénoncer.

Ecrire suppose de ne pas savoir vraiment, car quand on sait vraiment, on n’ose pas dire, on a trop peur d’être cru, ou pire, de ne pas l’être, la vérité ça prend des années avant de pouvoir se poser sur le papier.

Pour le plaisir, une jolie et juste réflexion sur l’amour qui dure :

J’essayais de les imaginer plus tard chez eux, est-ce qu’ils continueraient ainsi d’aller de pièce en pièce dans cette osmose parfaite, est-ce qu’ils se laveraient les dents ensemble, se coucheraient dans le même mouvement bien que, plus que de l’amour, c’était la communion de deux êtres soudés qui ne savent même plus qu’au fond de soi on ne fait qu’un… cette forme d’osmose consolidée par le temps, à moins que de nos jours, ce soit devenu complètement extravagant de vivre avec la même personne pendant vingt, trente ou cinquante ans. Cette forme d’éternité-là nous a quittés. Mieux que de parler de routine de couple, non ?

Enfin, en guise de dernier paragraphe :

L’amour, c’est une histoire qu’on se raconte, un pacte à deux contre le monde, c’était une folie pure de faire ça, une connerie de plus sans doute, mais qu’il est bon de retrouver le goût de l’autre, qu’il est fort de flotter dans l’éternel présent d’un début de rencontre, sans futur ni questions, qu’il y ait des lendemains ou pas, après tout qu’importe, un amour même impossible c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimer, profondément aimer, quitte à en prolonger le vertige le plus longtemps possible.

Une copine m’a dit un jour : ce qui est bizarre avec toi, Cathy, c’est que tu lis toujours des livres très tristes et qui parlent de livres… Celui-ci n’est pas très triste.