Ce roman est paru, sous sa forme actuelle, c’est-à-dire de roman, en 2005, dans la foulée de Suite française. L’auteure, bien que d’origine russe, écrit en français. Elle est morte en déportation à Auschwitz en 1942, alors qu’elle avait survécu à la révolution russe en émigrant à travers toute l’Europe avec ses parents pour finalement s’installer en France.

Inédit jusque-là, Le maître des âmes était paru sous forme de feuilleton dans la revue d’extrême-droite Gringoire en 1939, du vivant de son auteure (le dernier d’ailleurs). On trouve plusieurs indices de cette publication en épisodes : des redites, des longueurs, des réflexions…

L’histoire. L’action se déroule pendant l’entre-deux-guerres. Elle démarre en 1920 plus précisément, à Nice. On y fait la connaissance d’Asfar Dario, le personnage central, un jeune médecin métèque, mi-grec mi-italien, émigré d’Europe orientale. A noter que le terme de «métèque» était très péjoratif à l’époque et servait à désigner les émigrants, les apatrides, les étrangers.

Après un périple en Europe avec sa femme Clara, son amour d’enfance, et leur nouveau-né, il arrive finalement en France. En émigrant, il a voulu à tout prix échapper à sa mère qui le frappait et, surtout, à la misère qui lui colle aux chaussures depuis toujours.

Cet homme au physique ingrat est un crève-la-faim doté d’une intelligence au-dessus de la normale qui rêve d’abord et avant tout de devenir riche et puissant. Après des tentatives infructueuses pour exercer la médecine honorablement, cette soif de conquête ne tardera pas à se transformer en rage de vaincre et en haine des riches. Car les choses ne se passent pas comme il l’avait espéré et la France n’est pas un eldorado pour les émigrants levantins.

Il finit par renoncer à être honnête et ses méthodes pour devenir riche et puissant ne sont pas orthodoxes : un avortement clandestin sur une riche courtisane pour commencer, puis une série d’expédients tous plus ou moins louches. Malheureusement, une somme extorquée servant uniquement à rembourser une dette plus urgente, la misère le poursuit et il se voit acculé à fuir toujours plus loin pour échapper à ses créanciers.

C’est alors que par l’entremise d’une relation peu recommandable il est présenté à Philippe Wardes, un homme très riche, alcoolique et violent, mais surtout en proie à des angoisses et des hallucinations. Il réussit à trouver une parade à ses crises d’angoisse et, après de nombreuses péripéties, il finira, en détournant les principes de la psychanalyse, par devenir «le maître des âmes» à défaut de celui des corps. Un charlatan.

A partir de là, il se constituera en quelques mois une clientèle bourgeoise, essentiellement féminine, de névrosé(e)s en tout genre allant de l’hypocondriaque au dépressif permanent. Dès lors qu’il aura trouvé ce filon, il ne reculera devant aucune bassesse pour arriver à ses fins, prescrivant des placebos, soignant des personnes parfaitement saines mais dont il entretient la peur du mal et, pire, allant jusqu’à l’internement abusif de Philippe Wardes à la demande de sa femme (l’aventurière du début du roman).

En privé, il éprouve pour sa femme, chétive et malade (qu’il trompe assidûment) un amour fraternel, durable, presque animal car elle l’a accompagné au cours de toute sa vie et s’est totalement effacée et sacrifiée pour lui (plus encore que pour leur fils Daniel qui, lui, va violemment rejeter son père à l’âge adulte). Cette dévotion ira jusque et y compris dans l’accomplissement de l’adultère puisque non seulement elle fermera les yeux mais elle favorisera parfois les rencontres.

Les conquêtes sont nombreuses car pour lui, posséder le plus de femmes possible, toutes riches et écervelées, relève aussi de la réussite sociale et sa soif de relations sexuelles est au moins aussi puissante que sa volonté de s’enrichir. Et l’essentiel de ses nuits se passe dans les rues, à la sortie des boîtes de nuit à traquer d’éventuelles conquêtes ou dans des appartements bourgeois à y assouvir ses passions clandestines.

Asfar Dario, malgré ses déboires, ne provoque pas chez nous le sentiment d’empathie qu’une telle malchance pourrait provoquer. Au départ, le constat de la misère de la famille nous touche. Mais toutes ces malversations ne contribuent pas à nous le rendre sympathique au fil des pages. A dessein, l’auteur n’en a pas fait un personnage charismatique.

La misère n’excuse pas tout, sinon ça se saurait. Ou bien dans la vraie vie. Et en littérature, on nous a souvent habitués à autre chose.

Cependant il est une personne aux yeux de laquelle il a toujours trouvé grâce. Il s’agit de son épouse, aimante et fidèle du premier au dernier jour (le sien). Et Clara, modèle de sacrifice et de fidélité, à force de tirer sur la corde sensible, réussirait presque à nous faire aimer son triste sire de mari, du moins l’instant de quelques lignes. Ou seulement à lui trouver des circonstances atténuantes.

Il y a du Rastignac dans cette quête absolue de la réussite, il y a du Zola dans la description impitoyable de la misère du couple. Et l’on pense à Dostoïevski pour la noirceur générale du roman.

Mais les deux personnages féminins principaux (le second étant la première femme de Philippe Wardes, une espèce d’ange du bien qu’Asfar aimera toujours d’un amour passionné mais platonique) sont, à mon sens, beaucoup trop lumineux comparés à la noirceur désespérée d’Asfar Dario. Pour autant, ce contraste est trop saisissant pour ne pas sembler exagéré.

Hors l’amour absolu de sa femme, cet homme a tout perdu : son espoir, ses illusions et même l’estime de son fils. C’est le récit d’une intégration impossible, d’un étranger qui ne réussira pas à ne plus l’être. Un thème aujourd’hui d’une actualité brûlante avec les quotas migratoires et les questions identitaires.

Au départ je n’aimais pas plus que ça. Le personnage, le style parfois redondant, les péripéties répétées (les dettes puis les fuites en avant, les combines, les faux-espoirs, les nuits blanches, la maladie de Philippe Wardes, tout me paraissait répétitif, écriture feuilletonnesque oblige..

Mais au fil des pages les personnages ont fini par me toucher et l’écriture incisive et sans concession ainsi que les portraits impitoyables que l’auteur brosse de ses personnages et de la société de l’époque m’ont finalement convaincue. C’est un livre à lire, même si je n’ai pas adoré. Et je comprendrai que d’autres lecteurs en disent beaucoup de bien. Les goûts et les couleurs, toujours eux…

 Si je devais le noter sur 20, je suis sûre qu’il mérite plus que le 15 que j’ai bien envie de lui mettre (ou 14 ?)