Paru en 2014 au Diable Vauvert. Premier roman, l’auteur n’ayant écrit que des nouvelles auparavant. 218 pages. A bénéficié d’une critique élogieuse dans les médias.

L’histoire. Guylain Vignolles, 36 ans, est un amoureux des mots et des livres. Ça commence très bien. Malheureusement, il travaille au pilon et sa tâche consiste à détruire les livres invendus en les fourrant dans la gueule de la Zerstor 500, énorme machine (qu’il a surnommée «le Monstre») qui avale aussi parfois des rats baladeurs, quand ce ne sont pas les jambes des employés imprudents ! Pas plus que son travail, il n’aime ni son lèche-bottes de collègue, encore moins son horrible chef.

Chaque jour, en nettoyant le monstre, il récupère précieusement les rares feuillets qui ont échappé au massacre et les lit à haute voix dans le RER qui le mène à l’usine, plongeant les autres voyageurs dans la béatitude. Ce ne sont que des bribes de livres, sans rapport les uns avec les autres mais ces brefs écrits suffisent à alimenter l’imaginaire des voyageurs, qui le regardent «avec tristesse et déception» quand il descend du train. Lecture grâce à laquelle il arrive à supporter la morosité de son existence et le travail qu’il déteste : «chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l’étouffait à l’approche de l’usine».

Un jour, de la pliure du strapontin qu’il occupe quotidiennement, une clé USB rouge choit à ses pieds. Guylain la récupère et en lit le contenu sur son ordinateur. Il s’agit d’un journal intime, celui d’une certaine Julie, «dame-pipi» cocasse et enjouée exerçant dans un centre commercial.

A partir de là, l’histoire part dans tous les sens avant d’effectuer un virage à 180 degrés mais n’en disons pas plus car bien des choses sont inattendues.

Le personnage est profondément humain et généreux, il s’intéresse exclusivement aux petites gens et pas seulement parce qu’il en fait partie mais parce qu’il éprouve pour eux de la compassion, de l’admiration et de l’amitié. Les autres personnages, peu nombreux, sont hauts en couleurs voire excentriques ; tous dotés d’une personnalité marquée, ils forment un petit monde où règnent solidarité, bonne humeur et fantaisie.

Le style. Bien écrit, le ton est enlevé, léger, drôle, théâtral aussi dans la bouche de l’ami Yvon, gardien de l’usine mais surtout ‘alexandrinophile’ de profession, qui ne s’exprime qu’en douze pieds. Parfois poétique, coquin ou dramatique aussi, dans les écrits qu’il lit ou dans le journal de Julie. L’auteur arrive à nous faire rire avec des sujets sérieux comme la pénibilité de certaines tâches ou les conséquences dramatiques d’un accident du travail. Certains passages sont même carrément truculents (j’ai ri aux éclats à la lecture de deux scènes désopilantes se déroulant dans une cabine de toilettes pour hommes). Et réussir à écrire sur un sujet carrément scato de façon drôle (et très détaillée) sans jamais donner dans le scabreux nécessite un sacré coup de plume !

Au final, j’ai bien aimé ce livre. J’ai été conquise par le charisme des personnages principaux, ainsi que par le style riche, varié et adapté aux situations et aux personnages. Chacun manie la plume avec un langage qui correspond à sa personnalité, à son milieu et à son vécu. Une ribambelle de citations savoureuses aurait pu être relevée mais le temps m’a manqué pour le faire.

L’air de rien, de nombreux sujets sérieux sont abordés et des questions posées. Réflexion sur les livres, de l’écriture à la destruction des invendus en passant par la folie des rentrées littéraires, réflexion sur les conditions de travail, sur la solitude, le handicap, les personnes âgées… A chaque fois on sourit parce que même si ça fait un peu mal ça sonne toujours juste et généreux.

J’ai quand même été un brin déçue par la dernière partie du livre. L’histoire a viré à la bluette légère, au cul-cul la praline, délaissant le thème social. Mais l’amour est le plus fort et les deux tourtereaux (qui ne se connaissent pas jusqu’à la dernière page !) le méritent bien. Et même si c’est un peu cul-cul ce n’est jamais con-con.

Un livre récréatif et fantaisiste que j’ai lu avec plaisir entre deux gros pavés. Un vrai conte moderne et optimiste. Il s’inscrit dans la lignée de ces romans légers qui savent nous émouvoir, nous faire rire et nous distraire. Un peu comme La liste de mes envies mais deux crans au-dessus.

Si je devais le noter sur 10, je lui mettrais entre 7,5 et 8.