Sorti en février 2012 dans la collection Terres d’Amérique, 369 pages. C’est un premier roman.

L’auteur est américain, né en 1954. Ouvrier et conducteur de camions pendant trente-deux ans, il n’a commencé à écrire qu’à l’âge de cinquante ans, après avoir pris des cours d’écriture créative (on peut dire qu’il les a mis à profit) ! Il a publié en 2008 un recueil de nouvelles, Knockemstiff, du nom de sa ville natale, tout aussi effarant paraît-il que celui-ci et que je n’ai pas lu.

Ce livre a été élu «Meilleur livre de l’année 2012» par le magazine Lire. Un titre mérité ? Dans la catégorie des bons, très bons polars-thrillers, sûrement. Mais je ne peux m’empêcher de rapprocher ça du livre de Joël Dicker La Vérité sur l’affaire Harry Québert qui a frôlé le Goncourt. Un bon, un excellent polar oui, c’est certain, bien écrit, très intelligent et parfaitement mené à terme, que l’on lit presque d’une traite, un vrai «page-turner» comme on dit maintenant, mais pas une œuvre littéraire méritant le Goncourt, loin de là en tout cas pour moi.

Pour revenir à Le Diable, tout le temps, Télérama lui avait attribué 3 T, son maximum, alors pour moi pas question de passer à côté.

Là, on affaire à du lourd, du très lourd. On frôle même l’excellence dans le domaine du polar noir façon documentaire serré. ‘Façon’ seulement car il vaut mieux que ce que l’auteur nous donne à lire ici reste du domaine du romanesque !

L’histoire. Elle est un peu difficile car il n’y a pas de trame romanesque à proprement parler. Des personnages qui ne se connaissent pas, évoluant tous dans leur propre histoire, entre l’Ohio et la Virginie occidentale, dans l’Amérique profonde et puritaine, qui prend un sacré coup ! Ils finiront pourtant par se rencontrer – ou plutôt par ‘se cogner’ les uns aux autres au terme de parcours dramatiques (et parfois drolatiques).

Tout cela entre la fin de la Seconde guerre mondiale, avec le retour de combattants du Pacifique totalement détruits et incapables de retrouver une vie «normale», au milieu des années soixante. Parmi eux, Willard, prêt à tout pour sauver sa femme qui meurt d’un cancer, Roy, un prédicateur fou avaleur d’araignées qui voyage en compagnie d’un paralytique pédophile guitariste à ses heures, un jeune couple, Sandy et Carl, elle prostituée lui photographe, mais aussi tueurs d’auto-stoppeurs à leurs heures, un pasteur et un shérif qui n’ont de leur fonction que le nom… une belle brochette de personnages pour le moins ‘hauts en couleur’. Dès les présentations, on sent bien qu’on ne va pas assister au bal des princesses. Pour eux, ça commence mal, ça continue mal et ça finit très très mal ! Eh oui, le diable, tout le temps, ce n’est pas juste un contexte infernal, ou l’entité démoniaque seulement, non, le diable il est aussi présent dans chacun des personnages, excepté Alvin, le petit garçon de Willard.

Ici, on est loin des clichés d’une Amérique urbaine riche et en pleine mutation économique, loin des pubs lumineuses éclairant les nuits de villes clinquantes et croulant sous les effets d’une industrialisation galopante. Ici, l’auteur nous décrit de fort belle manière une Amérique rurale qui a échappé au progrès, où l’on vit dans un monde de misère, d’ignorance, de rancunes ancestrales, de croyances populaires et de violences impunies… mais surtout dans un pays où la foi et la religion règnent en maîtresses dans les foyers ruraux. Et la foi confine souvent à la bondieuserie, au fanatisme religieux.

Ici, on croit en Dieu (jusqu’à l’absurde pour le prédicateur) mais aussi et surtout on croit en son contraire le diable. Et pour l’un comme pour l’autre, on est prêt à tout, y compris au pire. La religion pourrait d’ailleurs bien constituer le seul fil conducteur du livre. On est souvent très proche de la folie, dans un univers baroque de fête foraine macabre avec un défilement de personnages horrifiques malfaisants. Bref, un univers de fin du monde même si parfois on se croirait au Moyen-Age à la lecture des mœurs et des superstitions. Entre Stephen King et Cormac Mc Carthy. Etrange et sympathique brassage.

Ici, des meurtres sauvages et souvent gratuits sont commis par des meurtriers particulièrement violents et sans scrupules. Les innocents finissent par se comporter de manière aussi barbare que ceux qui les ont persécutés et aucun personnage n’a grâce aux yeux du romancier, même si celui-ci se contente de raconter leur histoire sans porter de jugement. S’il ne les juge pas et semble même éprouver quelque sympathie pour eux (ce qui est parfois un peu dérangeant au vu des actes qu’ils commettent), c’est parce qu’il nous les présente plus comme les victimes d’un destin inexorable que comme des meurtriers. Et il est vrai que certains sont attachants et qu’on pourrait presque trouver une «bonne» raison, en tout cas une explication, à leur comportement.

Inutile de rentrer dans le détail des meurtres auxquels on assiste impuissants dans la seconde partie du livre. La première partie, descriptive, se ‘contentait’ d’installer ses personnages dans le lieu et dans le temps. L’auteur y construit la trame du livre en forme de toile d’araignée dans laquelle, les uns après les autres, tous les personnages vont s’enfermer. On comprend vite que tous sans exception sont nés sous une très mauvaise étoile, mais on espère quand même que les moins méchants s’en sortiront, surtout le jeune Arvin, qui est en quelque sorte le personnage principal, en tout cas celui que l’on suit à la trace au fil des pages, le moins fou, le moins anormal de cette galerie dantesque.

Mais le mal est partout, le titre le dit bien, et personne ne sortira indemne de ce road-movie terrifiant, pas plus les paumés qui l’habitent que le lecteur impuissant (ou l’auteur sans concession). Tout ce qui doit mourir sera mort à la dernière ligne. Une véritable claque qu’on se prend là !

Le style. J’ai souvent noté une grande dichotomie entre le sujet et le style. Une histoire tragique racontée dans un style poétique, un drame sombre relaté avec une grande pureté et à l’inverse une histoire linéaire racontée dans un style ampoulé, c’est de plus en plus fréquent dans la littérature. Mais ici, Donald Ray Pollack a atteint des sommets dans le traitement narratif. Le contraste est brutal entre l’horreur des faits rapportés et le style du roman, et le talent de l’auteur immense. L’écriture nous emporte dans une flamboyance confinant parfois au lyrisme. Un contenu aussi noir raconté dans une langue aussi lumineuse, ça nous prend à la gorge, ça nous empoigne dès la première ligne pour nous lâcher, exsangues, juste à la dernière. Sans savoir sur quelle mièvrerie se jeter après…

En définitive, un livre très ‘beau’, très original, dérangeant, éprouvant même. Inclassable. Un roman noirissime, monstrueux, somptueux, vraiment, dans sa forme, gratuit dans ses violences. Un ‘roman’ heureusement. A ne pas lire les nuits de pleine lune et par les âmes sensibles ! J’avoue que j’ai parfois sauté quelques lignes… J’ai adoré !

Une dernière chose : ce livre jouissif n’est pas porteur d’un quelconque message caché d’ordre moral, social, religieux ou politique ! L’Amérique puritaine de l’après-guerre est malmenée, la guerre, la misère et les bondieuseries sont pointées du doigt, certes, mais ne constituent pas l’unique cause de toutes ces malfaisances. Si les personnages sont aussi pervers, c’est simplement parce qu’ils ne sont pas nés… sous le signe d’une bonne étoile. Mais sous celui du Diable, tout le temps ! Quel beau titre (et justedans ce contexte) ! Des excuses, c’est vrai, malgré tout, on peut leur en trouver (même si certains sont mauvais par nature). Et c’est aussi pour ça que l’auteur ne les juge pas et éprouve même parfois de l’empathie pour eux. Et nous ?

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais trois notes : 20 pour l’écriture, 19 pour la folie et l’originalité, 16 pour l’amoralité de l’histoire. Mais je ne suis pas sûre de moi. Difficile de noter un tel livre. Et difficile d’en sortir.

Disons que si je devais le noter sur 20, j’en serais bien incapable !

J’ai bien failli relever quelques passages ‘croustillants’ au fil des pages, mais je me suis dit que leur teneur risquait au contraire de faire partir le lecteur en courant ! Alors que mon but est de lui donner une grande envie de le lire.