Sorti en août 2015 chez Albin Michel. 135 pages pages.

L’auteure. Inutile de présenter Amélie Nothomb, tout lecteur qui se respecte a lu au moins un de ses romans loufoques et décalés. Elle en publie un par an et fait le tour des plateaux et des studios pour le présenter, souriante, sympathique et tout de noir maquillée et vêtue. Et j’ai beau me dire oh non pas encore elle !, chaque fois je l’écoute en souriant moi aussi. Celui-ci est le vingt-quatrième opus d’une production aussi variée qu’abondante et régulière. Amélie Nothomb est née à Bruxelles, d’une famille noble, en 1966. Pour ma part, je la suis de loin en loin car j’aime bien le personnage. J’ai lu (et oublié, excepté Hygiène de l’assassin et Stupeur et tremblements que j’avais vraiment bien aimés) une petite dizaine de ses romans, toujours entre deux gros pavés, histoire de me détendre.

L’histoire. On pourrait croire que sur si peu de pages elle est misérable. Eh bien non, elle existe bel et bien cette histoire, elle a un commencement, un milieu et une fin (jouissive !), une consistance. Elle est même parfaitement construite.
Le comte Neville, soixante-huit ans, est ruiné et ne peut plus entretenir son adoré château, le Pluvier, qu’il va devoir vendre dans quelques semaines. Mais auparavant, le dimanche 4 octobre après-midi, il organisera sa dernière garden-party annuelle à laquelle il conviera tous les gens de sa caste. Tout doit être parfait comme d’habitude, ça tombe bien : il excelle dans l’art de la représentation et des  grandes réceptions, cela il le doit à son père. Il faut dire que les apparences sont toujours sauves chez les aristocrates.
Mais voilà que sa cadette de dix-sept ans, Sérieuse (ça ne s’invente pas !) fait une fugue… dans le jardin du château. Une voisine, voyante de son état, Rosalba Portenduère (ça ne s’invente pas non plus !) la recueille chez elle. Le comte l’y va chercher et la voyante, après l’avoir admonesté sur la manière peu responsable dont il éduque sa fille, lui prédit que le 4 octobre, pendant sa garden-party, il tuera l’un de ses invités. Ni plus ni moins. Et c’est bien tout ce que je dirai de l’histoire pour en préserver les péripéties.
Si, quand même, un indice, un seul : n’allez pas croire que l’enjeu sera d’abord et seulement de savoir si le meurtre va avoir lieu (et si le comte terminera ses jours en prison), et le cas échéant qui sera la victime. Les questions qu’il se pose à propos du ‘choix’ de la victime et de la manière de la tuer sont irrésistiblement drôles et décalées.

Le style. C’est du Amélie Nothomb grand cru. Enlevé, cocasse et farfelu. Elle est parfaitement à l’aise pour nous parler de ce microcosme de nobles belges désargentés –comme de tout autre sujet– et l’écriture, parfois enlevée, parfois explicative, est toujours drôle. Elle sait jouer avec les mots sans jamais faire lourd et ennuyeux, avec des phrases courtes et équilibrées. Un beau travail d’écriture derrière une simplicité apparente. L’ensemble est d’une lecture très agréable, accessible à tous mais pas toujours anodin.
En passant, elle revient sur l’utilisation actuelle de certains mots ajoutés au dictionnaire du langage d’aujourd’hui sans nul besoin puisque leur signification était exprimée dans nombre de mots existant déjà. C’est ainsi que page 11 le comte s’insurge –à fort juste raison– contre le mot «ressentis» :
Le dernier mot frappa le comte comme une gifle. Ce n’était pas la première fois qu’il l’entendait. Depuis quelques années, les gens ne se satisfaisaient plus des termes sentiments, sensations ou impressions, qui remplissaient pourtant parfaitement leur rôle. Il fallait qu’ils éprouvent des ressentis (…), vocable aussi ridicule que prétentieux.

Mon avis sur le livre. Je voulais me reposer l’esprit et adoucir mes nuits quelque peu perturbées par mes lectures difficiles de ces derniers mois. J’ai été exaucée au-delà de mes vœux ! Au point que j’aurais bien voulu un ‘Kinder un ’tit peu plus long madame Amélie, une pagination plus conséquente ! Mais si Amélie fait dans l’affluence, elle ne fait pas dans la longueur. Alors, il faut bien s’en contenter même si chacun de ses livres nous laisse un peu sur notre faim une fois refermé.
Cependant, en commençant ma lecture, je me suis demandé comment l’auteure allait pouvoir sortir sans dommages d’une histoire démarrant de manière aussi abracadabrante. Ce n’est pas tous les jours qu’on vous annonce que vous allez commettre un crime, date à l’appui. C’était bien mal connaître Amélie Nothomb, qui n’est pas à une extravagance près. Pirouette après pirouette, elle nous amène à une fin insoupçonnée parce qu’insoupçonnable. Ce qui, en si peu de pages, dénote  chez elle un sacré sens de la narration.
En même temps qu’une fable à suspense, Amélie Nothomb nous invite à méditer sur des sujets pas forcément traités en littérature, comme la pauvreté, pour ne pas dire l’indigence des nobliaux d’aujourd’hui. Elle ne prend pas de gants dans le portrait qu’elle trace de la classe aristocratique belge, la sienne. Elle s’est d’ailleurs inspirée pour son personnage de son propre père, le comte Patrick Nothomb, diplomate, dont elle trouvait qu’il recevait trop de monde. Elle ne se prive pas non plus de dire à quel point l’aristocratie est aujourd’hui mal vue de toute la société et peine à tenir son rang. Ni à évoquer les idées reçues sur la richesse des gens bien nés qui souvent n’ont que leur château en ruine pour tout bien. Une pauvreté qui doit rester secrète à tout prix comme beaucoup d’autres choses dans ce milieu, même et surtout si elle peut avoir des conséquences dramatiques comme la mort d’un enfant. Oh ! Pas de quoi nous mettre en révolte comme un Mordillat ou un Jonquet, non, mais quand même, de quoi susciter un haussement de sourcils surpris et attristé.
Autre sujet pas très gai : Sérieuse, la fille du comte, est en pleine crise d’adolescence. Et cela ne se passe guère mieux que pour une adolescente moins bien née. Si ce n’est pire car la belle va assez loin dans le mal-être de cet âge que l’on dit bête et ingrat.
L’humour est très présent dans le livre. En particulier lors de la première réaction du comte à la prédiction de la voyante. Ce n’est pas tant l’idée du meurtre qui l’angoisse, mais celle du qu’en dira-t-on et des retombées honteuses sur sa famille. Tuer quelqu’un, d’accord ‘cela ne se fait pas’ (!) mais si cela doit en plus entacher l’honneur de la maison, non merci, très peu pour lui. Si Monsieur le comte Neville ne nous est pas présenté comme quelqu’un de foncièrement mauvais, il ne l’est pas non plus comme quelqu’un ‘noble’ de caractère, pas davantage que toutes les familles qui fréquentent ses garden-parties. Et derrière la cocasserie de l’intrigue et la loufoquerie des personnages, l’auteure nous dévoile certainement quelques vérités qui n’ont rien de la fable.
Au final, j’ai apprécié ce livre qui m’a amusée, détendue et intriguée. J’en aurais bien même repris une part. Si vous voulez rire et vous distraire, si vous voulez reposer votre esprit sans égarer vos précieuses cellules grises, ce livre est fait pour vous. Quant à moi, je vais me procurer la nouvelle d’Oscar Wilde dont elle s’est inspirée, Le crime de Lord Arthur Savile et le lire assez vite.

En deux mots Un roman aussi court qu’une longue nouvelle, à la fois drôle et désenchanté et qui derrière un récit mondain, détaché et fictif aborde des sujets sérieux et réels. Un plaisir de lecture.

Relevé cette petite pique que seuls les insomniaques peuvent apprécier pleinement à sa juste valeur :
Pourquoi a-t-on inventé l’enfer alors qu’il existe l’insomnie ? (…) Tout le monde ne connaissait pas l’insomnie. Cette malédiction était d’autant redoutable qu’elle s’attaquait à des individus plongés dans l’obscurité et donc privés de l’échappatoire du regard. Les médecins conseillent, en cas d’insomnie, de se lever et de s’occuper : c’est ignorer que le plus souvent, l’insomniaque n’en est pas à sa première nuit sans sommeil, il est trop fatigué pour accepter une diversion. « Il a raison, le comte », me souffle une amie qui ne dort pas.