Paru en 1945, réédité en 2010 au moment de la mort de son auteur. Rien lu de Jérôme-David Salinger, auteur peu prolixe qui, hors L’attrape-cœurs, n’a écrit que des nouvelles. A été encensé la plupart du temps par la critique, mais aussi vilipendé.

L’histoire. Holden, seize ans (parents classe moyenne, un frère mort à dix ans d’une leucémie et une sœur, ‘la môme Phoebé’, adorés) est renvoyé de son collège trois jours avant Noël. Ce n’est malheureusement pas la première fois. N’osant annoncer la nouvelle à ses parents, il fait une fugue et va s’installer dans un hôtel sordide à New-York. Débute un périple de quelques jours au cours duquel il connaîtra des aventures cocasses, loufoques, ou quasiment tragiques.

Parallèlement à cette errance, c’est aussi un récit initiatique sur le passage difficile de l’adolescence à l’âge adulte, passage qui emprunte forcément le chemin de la rébellion (encore que Holden fasse preuve de passéisme dans certaines réflexions) et de la critique. C’est enfin un roman sur l’Amérique de l’après-guerre, l’Amérique du Coca-Cola, des étudiants en costume-cravate, des femmes au foyer encore heureuses de l’être et des ‘drive-in’.

Rien d’autre à dire sur l’histoire elle-même. Il est vrai qu’il ne se passe pas grand-chose et que l’essentiel réside dans le ressenti et les interrogations (sans réponses) du fugueur.

Le style. Le livre est écrit à la première personne, sans que jamais le narrateur s’interpose entre le lecteur et Holden. La plupart du temps le récit se fait sous forme de soliloques, un peu comme si Holden pensait tout haut et réfléchissait à ce qu’il va dire. Les phrases tombent comme ses pensées, en vrac, avec un langage parlé qui est à son image : rempli de tics de langage (la répétition de ‘et tout’ à la fin de nombreuses phrases peut sembler abusive), à la fois naïf, familier voire argotique, et mature dès qu’un sujet devient sérieux. Comme Holden, alternant l’humour et la mélancolie.

A noter que ce style, contrairement au sujet, est aujourd’hui daté et qu’aucun de nos ados n’utiliserait les expressions de Holden. J’ajoute que j’ai eu un peu de mal à m’y faire avant de trouver qu’il collait parfaitement au personnage et à l’époque. S’il est désuet, le langage ‘sms’ de nos jeunes le sera tout autant (davantage ?) dans plusieurs décennies. Que dira le lecteur des ‘v’là bizarre’, ‘trop d’la balle’ ou ‘truc de malade’ qu’il rencontrera dans les pages de livres sur les jeunes ? Surtout à la vitesse à laquelle la société en général et son langage des jeunes en particulier évoluent aujourd’hui : qui peut dire que ‘relou’, ‘truc de ouf’ ou ‘les keufs’ ne font pas déjà figure d’arriérismes ?

Relevé, entres autres car j’aurais bien cité de nombreux autres passages tant ce livre m’a interpellée.

Page 160 : ‘Prends les voitures par exemple. Prends la plupart des gens, ils sont fous de leur voiture. Si elle a une malheureuse égratignure, ça les embête et ils sont toujours à raconter combien de miles ils font au gallon et ils ont pas plutôt une voiture neuve qu’ils envisagent de la changer contre une encore plus récente… J’aimerais mieux un cheval, un cheval au moins, c’est humain, bon Dieu…’.

Page 170 : ‘Les gens qui pleurent à s’en fondre les yeux en regardant un film à la guimauve, neuf fois sur dix ils ont pas de cœur. Sans rire’. Pleurer à s’en fondre les yeux, c’est pas beau ?

Page 188 : ‘Ouah, quand on est mort, on y met les formes pour vous installer. J’espère que quand je mourrai quelqu’un aura le bon sens de me jeter dans une rivière. N’importe quoi plutôt que le cimetière. Avec des gens qui viennent le dimanche poser un bouquet de fleurs et toutes ces conneries. Est-ce qu’on a besoin de fleurs quand on est mort ?’. 

Page 232 : ‘Comment peut-on savoir ce qu’on va faire jusqu’à l’instant où on le fait ? La réponse est qu’on ne peut pas. Je vous jure, c’est une question idiote’.

Et le mot de la fin, au sens propre puisque ce sont les deux dernières lignes du roman et que c’est le héros qui les dit : ‘C’est drôle. Faut rien raconter à personne. Si on le fait, tout le monde se met à vous manquer’.

 Ce que j’en ai pensé. Ce livre est un vrai bonheur. Une perle, un bijou, une rareté. Un coup de cœur, un coup au cœur. Tout le monde devrait le lire, le relire, ou l’avoir lu. Les jeunes, les moins jeunes, les ados. Avec un ado à la maison, ou pas. Sur deux cent cinquante pages, l’auteur nous fait vibrer d’émotion et d’amour pour ce môme à peine pubère un peu rustre, un peu bizarre et surtout solitaire, qui n’a pas totalement quitté l’enfance et a peur d’entrer dans le monde adulte tel qu’il est, ce môme encore capable de ‘chialer’ tout en se rebellant, ce môme qui voue un culte à son jeune frère décédé d’une leucémie et à sa petite sœur qu’il aime d’un amour protecteur. Ce môme empoté dans son grand corps qui n’arrive pas à grandir dans sa tête, ce môme qui a pourtant des réflexions profondes et pertinentes, des réflexions que bien des adultes ne feraient pas ! (A noter que ‘môme’ est le terme qu’il utilise lui pour désigner les enfants avant de passer à ‘mec’ pour parler des ados). Ce môme enfin qu’on a envie de prendre dans ses bras, de serrer, de réconforter, de pleurer avec lui en lui disant que ça va aller. C’est un torrent d’émotion qu’il déclenche en nous, des élans de tendresse, pendant et longtemps après la lecture.

Phénomène en son temps, L’Attrape-cœurs l’est aujourd’hui encore. Il est intemporel. Je le mets au rayon des classiques incontournables. Et bien sûr je le donnerai à lire à mon ado quand il aura seize ans.

Un bémol quand même, petit, mais quand même. Eh oui ! La fin, trop moraliste à mon goût. A force de traîner son mal-être dans les rues de New-York jusqu’à la dépression profonde, Holden finit par se retrouver dans un hôpital psychiatrique, d’où il nous raconte son histoire et dont j’ai souhaité très fort, en finissant le livre, qu’il sorte le plus tôt possible ! Il ne fait pas bon trop critiquer la bonne société américaine, surtout lorsqu’on en est issu.

A part cette broutille, ‘L’Attrape-cœurs’ est un excellent roman et le restera encore longtemps. Et pourquoi pas toujours ? Pas de péremption avec les livres.