Paru en janvier 2013 chez Grasset. Roman, plutôt thriller social.

L’auteur, né en 1948, philosophe, romancier et essayiste, est l’auteur de nombreux ouvrages. Ses livres ont été accueillis avec succès par la critique même s’il est parfois médiatiquement assez controversé, notamment pour son amitié indéfectible avec le philosophe Alain Finkielkraut réputé pour ses idées identitaires et très à droite. C’est le premier de ses livres que je lis, alors que plusieurs attendent sagement dans ma bibli.

L’histoire. Antonin, jeune homme propre de sa personne et agent immobilier de son état, est spécialisé dans la vente des biens de luxe. Il n’a jusqu’à présent aucune conscience du peuple ‘invisible’ et anonyme qui habite la rue parisienne. Alors, lorsqu’un beau matin, un SDF saoul et incongru sort de l’invisibilité et de l’anonymat, lui faisant rater une vente, son sang ne fait qu’un tour. Il se jette sur lui et le tabasse à mort. Toujours aussi furieux, il décide de débarrasser sa ville de tous les clochards, de tous les rebuts de la société qui polluent les rues de Paris. Mais n’est pas serial-killer qui veut…

S’ensuit pour notre apprenti nettoyeur une descente aux enfers vertigineuse dans ce monde des parias qu’il abhorre et avec lesquels il finira, après moult péripéties, par se retrouver. Jusqu’à la fin, terriblement inattendue.

Le style. J’ai bien aimé le style, le vocabulaire assez riche utilisé dans des phrases courtes et rythmées, qui suit parfaitement le rythme du roman et l’itinérance du personnage. Mais malgré l’humour (noir, très noir) omniprésent, on sombre assez vite dans l’effroi tant les descriptions (personnages, lieux et maladies) sont raides et extrêmement réalistes. On pourrait même se croire au beau milieu de la cour des miracles des Mystères de Paris —mais a-t-elle vraiment ou totalement disparu ?— ou chez Dickens, Zola ou Hugo, là où la misère est partout. Cela dit, il n’y a aucune complaisance de la part de l’auteur. On sent bien que c’est la face cachée d’une grande ville qu’il nous dépeint en ces termes et que derrière la provoc’ il y a de l’humain. Le style est toujours parfaitement au service de la narration.

Je pense qu’une fois que je me serai faite au style de Pascal Bruckner, mélange de parler franc et d’envolées passionnées je l’apprécierai beaucoup.

Relevé (dans la bouche d’Isolde, «La diva des trottoirs», ‘cette grande bourgeoise qui avait dédié sa vie aux déshérités’) :

‘Tu sais pourquoi j’ai appelé cet établissement La Maison des Anges ? Parce que sur la trogne tuméfiée de ces pauvres bougres, je vois en filigrane le visage d’un ange !’.

Ainsi que cette réflexion qu’on entend souvent mais pas en ces termes  : ‘Tu sais combien de temps il faut pour devenir un clochard ? Quelques jours à peine. Tu cesses de te laver, de te raser, de te changer, tu te laisses aller, tu coules. Si personne ne te tend la main, tu es perdu. C’est le point de non-retour. Observe certains vieillards : ils gardent tout jusqu’aux os de poulet, transforment leur appartement en dépotoir, se construisent une armure dans leurs détritus. Etre pauvre, c’est déjà être moins qu’un citoyen. Mais devenir clochard, c’est devenir moins qu’un homme, une faillite organique’.

En définitive, j’ai aimé ce livre iconoclaste et son approche inattendue des bas-fonds parisiens et de ceux qui s’en ‘soucient’, bobos et humanitaires de tous poils. Tout comme la justesse de la peinture sociale avec haine-pitié-mépris-compassion, bref la grande gêne éprouvée par presque tout un chacun à l’encontre des SDF. Le sujet, très intéressant, est traité de façon parfois excessive mais c’est pour mieux faire passer le message de l’auteur.

J’ai apprécié également le contraste des caractères des deux personnages principaux, Antonin et Isolde, qui sont aux antipodes l’un de l’autre ; ça, c’est bien sûr une ficelle romanesque de l’auteur.

On trouve aussi une intéressante réflexion sur les associations humanitaires et les ‘peoples’ engagés qui souvent se préoccupent bien plus de leur image médiatique que d’aider les nécessiteux. Sans parler des indélicatesses de certains…

Il fait dire à Isolde à propos des ONG et des personnalités médiatiques :

Tous ces militants associatifs sont pareils aux dames patronnesses du XIXe siècle : ils ont leurs gitans, leurs roms, leurs sans-papiers, leurs femmes excisées, leurs immigrés, ils les choient comme un trésor. (…) Ils portent leurs opprimés en bandoulière et s’en servent pour leur promotion personnelle. (…) Elles posent au Sahel ou au Bangladesh avec des négrillons au ventre gonflé ou des enfants affamés. Mais poser avec un clodo bien de chez nous et qui pue, c’est moins glamour, il n’y a pas de retour sur investissement.

 A mi-chemin entre le roman noir décalé mi-loufedingue mi-horrifique et le documentaire, résultat d’une enquête sociale de l’auteur et thriller social, ce livre est un boomerang. J’en ai beaucoup aimé la lecture même si je me suis souvent sentie dérangée et concernée. Mais c’est bien le but de Bruckner de nous provoquer lorsqu’il nous pose les vraies questions, celles qui font mal, celles qui fâchent. Et l’on voit que l’auteur à la plume pointue connaît son sujet. On en prend tous un peu pour notre grade quant à notre comportement face aux déshérités : vraie ou fausse compassion, rejet, mépris voire dégoût, pitié, curiosité, peur et même haine… Bref, bien souvent de l’hypocrisie.

Un livre coup de poing qui nous brocarde sciemment. Nul doute qu’il provoquera des réflexions et des polémiques chez les bien-pensants et les autres. Malheureusement, si le problème est bien exposé, les clefs ne sont pas données.

A ce sujet il nous dit très justement :
‘Avec le clochard, la compassion n’est jamais loin de la violence, la charité de la haine. On ne pardonne pas à celui qui s’abaisse de vous abaisser en même temps, de vous tirer vers la fange. Dans sa perdition, il suscite en nous une sorte d’horreur sacrée puisqu’une mince frontière sépare la vie courante de l’abjection. Il incarne la fascination du gouffre ‘. Sûr que ça interpelle, et c’est écrit pour.