Sorti en mars 2018 aux Editions de Fallois. Roman policier. 640 pages.

EN DEUX MOTS
640 pages, même si elles se tournent toutes seules, c’est beaucoup trop ! Un agréable moment de lecture pourtant car fatalement le lecteur veut savoir qui est a commis tous les meurtres. Et Joël Dicker est plutôt doué pour faire durer le suspense jusqu’au bout.

L’auteur. Inutile de présenter Joël Dicker, il le fait suffisamment bien lui-même aujourd’hui dans les médias et hier avec son entrée fracassante dans le monde littéraire version best-sellers en obtenant notamment le Prix Goncourt des lycéens 2012.

Les cinq premières lignes.
« Seuls les gens familiers avec la région des Hamptons, dans l’Etat de New York, ont eu vent de ce qui se passa le 30 juillet 1994 à Orphea, petite ville balnéaire huppée du bord de l’océan. Ce soir-là, Orphea inaugurait son tout premier festival de théâtre, et la manifestation, de portée nationale, avait drainé un public important ».

L’écriture elle-même n’est pas littéraire pour deux sous, loin s’en faut. Très appuyée, appliquée, elle comporte trop d’adverbes et de répétitions inutiles car soulignant des évidences. Scolaire, presque une plume de deuxième de la classe. Les descriptions sont plates et font mal aux yeux du lecteur, le vocabulaire pauvre, les dialogues quelconques et trop explicites, et je ne dirai rien sur la narration des quelques sentiments amoureux (que l’on voit venir les yeux fermés) par pudeur pour l’amour.
Mais le rythme fonctionne à merveille pour ce type de roman, long mais sans temps mort. Les personnages comme le lecteur sont pris par l’auteur dans un jeu de piste à la Agatha Christie avec le nom du coupable révélé en toute fin et en présence de tous les personnages, y compris le coupable ; tous suspectés à un moment ou à un autre. Simplement, le salon bourgeois qui servait souvent de huis clos à Agatha Christie est ici un théâtre. Côté suspense, rien à dire, ça marche, les pages défilent vite, les rebondissements se succèdent, tout comme les meurtres. Et l’assassin et son créateur savent y faire pour brouiller les pistes.

L’histoire et mon avis. J’avais décidé de ne pas le lire. Je n’avais pas tout à fait digéré que Joël Dicker obtienne deux prix littéraires (le Prix de l’Académie française et le prix Goncourt des lycéens) pour son second roman La vérité sur l’affaire Harry Quebert en 2012, laissant derrière lui, entre autres, Mathias Enard (Rue des voleurs), Patrick Deville (Peste et choléra) et Jérôme Ferrari (Le sermon sur la chute de Rome). Son premier, dont j’ai oublié le titre, étant passé totalement inaperçu ou presque.

Puis, lassée un temps de mes lectures plutôt noires et dans une petite baisse de forme, je me suis laissé tenter et l’ai acheté au supermarché en faisant des courses alimentaires. Forcément, il est partout en tête de gondoles, « victime » de son succès ! Pas très fière, nulle n’est parfaite, d’avoir donné mes deniers à une grande chaîne commerciale et non à ma librairie préférée mais bon, c’est là que j’étais et il me tendait ses 640 pages, et tout en songeant que je m’étais également juré de ne plus lire de gros pavés aussi bons soient-ils, je l’ai mis froidement dans mon caddie avec les légumes et les packs d’eau. Et l’ai lu d’un coup d’un seul ou presque. Il est vrai que rarement l’expression anglaise de « page turner » n’a aussi pleinement et justement qualifié un roman. Et sur une telle pagination cela tient de la virtuosité absolue.

Vous l’aurez compris, si je m’étends sur mes états d’âme de lectrice et d’acheteuse compulsive, c’est que je n’ai pas grand-chose à dire sur le livre. Si ce n’est qu’il reprend les principes qui avaient fonctionné et créé la surprise dans La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Aux Etats-Unis, toujours, une enquête réouverte au bout de vingt ans (là encore) à cause d’un fait nouveau : la disparition de Stephanie Mailer justement, tout est dans le titre. Avant de disparaître, la belle journaliste a eu le temps de dire aux deux policiers qui avaient enquêté vingt ans auparavant sur un crime atroce (l’assassinat du maire d’Orphea, petite ville imaginaire des Hamptons, et de sa famille, ainsi que celui d’une jeune joggeuse qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment, soit devant la maison du maire au moment des meurtres), qu’ils se sont trompés de coupable et ont arrêté un innocent. D’abord incrédules, les deux flics-copains réouvrent l’enquête, aidés par une jeune (et jolie) policière venue de la grande ville. Fin de mon résumé.

Les suspects sont quasiment aussi nombreux que les personnages, au nombre de trente, ouf ! (une troupe de théâtre et des notables d’Orphea), les retournements de situations fourmillent dans les chapitres (qui alternent les points de vue des personnages), le passé revient à la charge du présent et l’intrigue tient la route de bout en bout, le fil n’étant jamais rompu. Chaque indice laissé en fin de chapitre trouve son explication quelques pages plus loin grâce à des flash-back astucieux. Intéressant aussi, la seconde enquête se déroule avec un impératif incontournable : un compte à rebours d’un mois, qui met davantage encore la pression aux policiers et au lecteur…

Ajoutons que les personnages, liés au domaine de l’écriture (journalistes en quête de sujets, auteurs de théâtres ratés ou romanciers en mal d’écriture) sont tous ou presque des caricatures, excepté le libraire et les trois policiers principaux. A croire que l’auteur a besoin comme eux d’une vraie reconnaissance du public et que les prix littéraires – et les ventes prodigieuses qu’ils ont entraînées – ne le satisfont pas totalement. Et que les paroles d’Ostrovski, le critique acariâtre persifleur omniprésent dans le roman pouvaient se retourner contre lui. Ou pas.

Quoiqu’il en soit, je me suis régalée à le lire, oui c’est contradictoire avec ce que j’ai écrit plus haut mais c’est vrai. Même si l’effet de surprise de La vérité sur l’affaire Harry Quebert n’est plus là et que du coup celui-ci peut en paraître une resucée, même si l’écriture est inversement proportionnelle à la densité de l’intrigue et à l’habileté de l’auteur, pourquoi ne pas se contenter de ces heures de lecture frénétique, surtout quand les pages, même (trop) nombreuses, se tournent d’elles-mêmes. Je l’ai lu, je l’ai apprécié mais c’était il y a un mois et il ne m’en reste rien, ou presque. Il pêche par son écriture et sa longueur mais pour le reste c’est tout bon. Voilà, c’est dit et c’est vous qui voyez…