leo« LA POÉSIE NE CHANTE PLUS. ELLE RAMPE.

LA POÉSIE EST UNE CLAMEUR, elle doit être entendue comme la musique.

Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie ; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. 

Il faut que l’œil écoute le chant de l’imprimerie, il faut qu’il en soit de la poésie lue comme de la lecture des sous-titres sur une bande filmée : le vers écrit ne doit être que la version originale d’une photographie, d’un tableau, d’une sculpture. Dès que le vers est libre, l’œil est égaré, il ne lit plus qu’à plat ; le relief est absent comme est absente la musique ».

Léo Ferré (Préface de Poètes, vos papiers, 1956)

 

Je vous entends penser : quel rapport entre Bob Dylan et Léo Ferré ? Et vous n’avez pas tort, d’autant que ce dernier aurait très probablement refusé tout prix prix littéraire, si Nobel soit-il. Oui mais…

Aujourd’hui, de plus en plus d’auteurs-compositeurs se lancent dans l’écriture de romans ou d’autobiographies (la leur, bien sûr, mais aussi la biographie de leur père, leur mère ou leur famille). Derniers exemples en date : Mathias Malzieu, Marc Lavoine, Mathieu Chédid, Magyd Cherfi, ex-parolier-compositeur-interprète du groupe Zebda qui va sortir un nouvel album en mars 2017 et, bien sûr, Gaël Faye avec Petit pays dont le clip existe depuis 2013 et qui sort lui aussi un nouvel album dans quelques mois.

bob-dAlors, qu’un auteur, pardon, « un chanteur » américain et populaire aussi charismatique que Bob Dylan ait été récompensé par le prestigieux Prix Nobel de littérature 2016, non seulement je trouve cela justifié mais je me demande bien pourquoi d’autres chanteurs-paroliers tout aussi emblématiques d’une époque, d’un monde ou d’un pays, ne l’ont pas été une seule fois en 116 ans !

C’est vrai, Bob Dylan, c’est un peu une légende, ses textes ont franchi le temps et l’espace et je défie quiconque de pouvoir avouer sans parjure qu’il n’a jamais fredonné « Colours », « I want you », ou « Blowin’ in the Wind ». Mais, au-delà de l’engagement pour la justice, la paix et l’égalité, la grande diversité de son répertoire, sa liberté de ton et le nombre de titres écrits et interprétés en cinquante ans de carrière, il suffit de lire ses textes pour mesurer l’ampleur de son talent qui va bien plus loin que sa générosité naturelle et son sens inné de la liberté. Sans parler de la musicalité des notes posées sur les mots…
Ne dit-on pas qu’une écriture est belle, poétique, lyrique… quand elle est musicale, quand elle « s’entend » ?

Alors, soyons fiers pour Bob Dylan et espérons que d’autres compositeurs seront récompensés par ce prix avant la fin du siècle…

Me voilà bien. Pour avoir évoqué, pour avoir relu Léo Ferré, j’ai très envie de l’écouter, de l’entendre… Au grand hasard de mes souvenirs et de ses titres  : « La mémoire et la mer » (la plus belle), « Ne chantez pas la mort », « Ton style », « Les Romantiques », « Tu ne dis jamais rien » « Les poètes », « Mister Giorgina », « Cette blessure », « La mélancolie »… bien sûr j’en passe et bien sûr des meilleurs, bien sûr j’ai délaissé son interprétation pourtant prodigieuse des poètes maudits et de certaines symphonies mais la place allouée à ce billet n’est pas extensible à l’envi. Bien sûr, j’ai laissé (volontairement) « C’est extra » et « Avec le temps », mais ces deux-là sont connus, reconnus et loin d’être les meilleurs…

Je n’avais pas encore eu l’occasion d’évoquer Léo Ferré sur ce blog, mais voilà une occasion de le faire, merci Bob Dylan. Léo Ferré a été, est et restera mon maître à penser (oui, c’est un bien grand mot mais je n’en ai pas d’autre sous les touches). Et un de mes plus grands regrets littéraires est qu’il n’ait jamais figuré au programme des lycées à sa place : aux côtés des plus grands poètes français (le premier ?). Si vous ne me croyez pas, si vous ne le connaissez pas (c’est que vous êtes jeune !) ou si vous l’avez oublié, allez écouter et lire, relire et réécouter ses œuvres littéraires et musicales, vous m’en direz des nouvelles. Si toutefois vous en sortez indemne car, s’il faut quatre ou cinq minutes pour écouter un morceau, il faut une bonne demi-heure pour en sortir ! Et pour le coup, la musique a une longueur d’avance sur le texte seul, il peut se réécouter en boucle plusieurs fois de suite ; pour un livre c’est un peu plus long… Enfin, n’oublions pas que nombre de jeunes rappeurs revendiquent leur appartenance à Léo Ferré. A tort ou à raison.

Pour en revenir au Prix Nobel de littérature 2016, cette récompense prouve qu’il était bien inspiré de chanter il y a « quelques années » :

« Le sort en est jeté, le lent aujourd’hui sera demain rapide, et le présent d’aujourd’hui sera demain le passé. L’ordre actuel est en train de disparaître rapidement et le premier d’aujourd’hui sera demain le dernier car les temps sont en train de changer ».

A l’heure où je termine ce billet, Bob Dylan ne s’est toujours pas manifesté auprès de l’Académie suédoise. Qu’importe.