Sorti en août 2015 chez Flammarion. 270 pages. Roman.

L’auteur. Jeune romancier français, Thomas R. Reverdy est né en 1974. Professeur de Lettres en région parisienne, il publie son premier roman, La montée des eaux, éditions du Seuil, en 2003. Le précédent, Les Evaporés, a connu un beau succès. Il était une ville est son cinquième roman.

L’histoire, ou plutôt les histoires car elles sont deux, menées de front, se déroulent à Detroit en 2008. Si divergentes qu’on ne sait si elles peuvent se rejoindre. Celle d’Eugène, cadre français d’une société automobile, L’Entreprise, avec un ‘e’ majuscule, catapulté par sa direction à Detroit avec pour mission de superviser la fabrication de L’Intégral, LE nouveau concept automobile censé relancer toute la production. Et qui très vite se rendra compte de la supercherie dont il est victime.
Seconde histoire menée en parallèle, tout au moins au début, celle de Charlie, douze ans, disparu et recherché par sa grand-mère effondrée, Georgia. Charlie fait partie des centaines d’enfants disparus dans la ville et dont l’absence semble n’intéresser personne hormis le sergent Brown, vieux flic désabusé mais demeuré intègre.
2008, c’est la déroute bancaire, à Detroit comme dans toute l’Amérique, le fiasco de Lehman Brothers, la crise des subprimes, le début d’une fin pour l’économie mondiale qui n’en est toujours pas remise. Ici, l’auteur et ses personnages la nomment la Catastrophe avec un ‘c’ majuscule.
Une fois l’univers sombre et froid  installé, les situations et les personnages définis, les choses vont s’accélérer. Et les deux histoires se court-circuiter. Jusqu’à un final moins sombre que l’ensemble du livre et qui laisse à penser que la vie pourrait reprendre des droits qu’elle avait oubliés.

Le style. L’écriture est sèche quand on est dans l’action, sans urgence véritable mais avec un rythme qui se fait plus rapide, des chapitres courts et titrés ; je dirais que le livre est par moments écrit «à l’américaine». L’auteur repasse dans le registre descriptif, contemplatif dès lors qu’il dépeint le cadre de l’histoire, les sentiments et les réflexions des personnages. Malgré des dialogues rares, la lecture est agréable, facile, tout en nous réservant de belles surprises stylistiques. On est entre le polar noir et le roman social urbain, une belle association. L’action et la nostalgie sont habilement mêlées.
La construction, par contre, n’est pas sans faille et la chronologie un peu malmenée, alors que l’histoire se déroule sur quatre mois seulement. On navigue d’une époque à une autre sans toujours bien savoir où l’on est, ce qui peut être dérangeant dans les scènes dramatiques, mais on s’y fait. Un peu ‘bancal’, comme l’a si bien dit ma popine.
Enfin, ce livre n’est pas à proprement parler un roman choral. Cependant les différents personnages ont tous droit de temps à autre à un chapitre attitré dans lequel ils s’expriment au style indirect, le narrateur restant toujours l’auteur, même dans les chapitres où Georgia s’adresse à son petit-fils.

Mon avis. J’ai aimé Il était une ville. C’est un livre que je qualifierais de ‘complet’ et que j’ai lu avec plaisir. L’auteur a de l’empathie pour ses personnages et son histoire et son style tient la route.
L’étude psychologique est plutôt réussie, notamment celle du petit Charlie pour qui on éprouve une sympathie immédiate et sans bornes, et celle de Georgia, sa grand-mère débordant d’amour pour lui. C’est d’ailleurs le personnage de Georgia qui est pour moi le plus émouvant, le plus humain, avec son amour éperdu pour Charlie et sa détresse de n’avoir pu l’empêcher de partir. Cette grand-mère, veuve très tôt, ressent si fort sa solitude qu’elle parle aux meubles et aux tiroirs pour ne pas devenir folle. Ainsi page 199 : Elle fait ses comptes, elle se rappelle ce qu’elle a mangé la veille, elle se parle à elle-même, à ses meubles, à ses murs. Les souvenirs, les choses les plus tristes elle les dit dans les tiroirs et puis elle les referme d’un coup sec.
Les autres (Eugène, le personnage principal, Brown, le vieux flic bourru et opiniâtre et Candice, la serveuse au grand cœur et au passé trouble), de facture plus classique, s’ils sont moins empathiques, savent néanmoins nous emporter dans leur histoire présente ou passée.
Mais Il était une ville est d’abord l’histoire et le portrait d’une ville qui défaille et dont l’auteur nous montre l’agonie avec beaucoup de sensibilité. La ville est ici un personnage à part entière, elle est traitée comme tel par l’auteur qui la décrit comme un paysage de fin d’un monde : rues désertes, maisons en ruine ou brûlées, graffitis, animaux errants, derniers résistants au départ barricadés chez eux… le fantôme de ce qu’elle a été à l’époque de sa splendeur, du temps de l’Automobile avec un ‘a’ majuscule, quand le prénom de Detroit était Motor City ! Avec, aussi, une nature qui reprend le dessus dès qu’elle le peut sous forme de lianes de ronces et de mauvaises herbes. La nuit, les seules lumières sont celles des bars ou des diners, comme celui où officie Candice, où viennent manger et boire les derniers habitants de la ville, en particulier ceux qui ont encore un emploi, tel Eugène. La criminalité est au plus haut. Les jeunes (très jeunes, Charlie et son copain Gros Bill n’ont pas plus de douze ans) traînent et finissent pas se faire «enrôler» dans les gangs.
Sur cette ville en perdition nous lisons page 35 : Trop de maisons délabrées, trop de fenêtres condamnées par des planches clouées à la hâte,  et plus loin encore, au bord de ce territoire qu’on surnommait la Zone, des blocs entiers de terrains vagues, des jardins qui s’enchaînaient sans plus de clôtures que des haies informes envahies par le lierre et les ronces, une vraie prairie du Midwest, avec des arbres tordus et des petits tas de ruines. Çà et là, incongrues et effrayantes comme des témoins obstinés accusateurs du désastre, des maisons demeuraient encore debout. Une sorte d’apocalypse lente. Le sentiment de contempler un paysage qui tenait à la fois du film-catastrophe, du cauchemar et de la science-fiction. L’occasion troublante, normalement impensable, de contempler les ruines de notre propre civilisation. Les restes d’une civilisation.
Et plus loin, page 139, à propos de la criminalité : La ville continuait de se dépeupler, abandonnant des quartiers entiers transformés en un nouveau Far West. En temps de crise, les marchés de la drogue s’assèchent comme les autres. Les gangs et les cartels sont obligés de recourir à des stratégies commerciales plus agressives pour maintenir leur chiffre d’affaires. (…) A la morgue de la ville, il y avait plus de sacs à viande que d’étagères métalliques dans la chambre froide. On entassait les anonymes par terre comme dans une guerre.
Dans ce cadre de fin du monde, une enquête (policière et personnelle) sur des disparitions d’enfants est en cours, avec une montée en puissance bien menée jusqu’au bout, même si l’aspect thriller n’est pas à mon sens l’élément majeur du roman.
Thomas B. Reverdy fait aussi un constat économique pas vraiment enthousiaste sur le libéralisme et ses déviances, avec une réflexion juste sur le monde du travail en période de banqueroute bancaire aux USA -Detroit n’étant qu’un exemple parmi tant d’autres potentiels-, sur les «bienfaits» du taylorisme dans l’industrie automobile au vingt-et-unième siècle. Sur le traitement ubuesque des cadres des grandes entreprises par leur direction qui les expatrie à l’autre bout du monde et les placardise dans des postes ou des missions illusoires, inutiles et d’avance voués à l’échec.
L’explication que  nous donne l’auteur de la crise financière des subprimes est d’une grande clarté et très compréhensible. Il nous la présente comme un engrenage fatal qui a piégé des millions de petits propriétaires qui se sont retrouvés à la rue tout en continuant de payer leur maison !
Pour ceux qui comme moi ont du mal avec les chiffres, a fortiori à comprendre le principe du surendettement, des hélas trop fameux ‘subprimes’, voici un court passage assez éclairant :
Au moment de leur chute, toutes les civilisations ressemblent à des canards sans tête. A Detroit, il fallait continuer d’acheter des maisons, des voitures, de remplir son caddie de supermarché, mais il n’y avait plus de travail. Il fallait de l’argent facile. Des cartes de crédit. Des prêts qu’on ne remboursait pas pendant deux ans… On revendait avant la première échéance, ou la banque proposait un autre prêt pour racheter le premier. Et toutes ces promesses de remboursement s’accumulaient pour qu’on continue de courir, les banques ayant même réussi à transformer ces dettes en argent réel en se les revendant entre elles… Maintenant, c’est clair pour moi, merci l’auteur et vivent les livres !
Au milieu de toute cette misère, le lecteur bénéficie parfois de belles bouffées d’air pur : les sentiments humains sont très présents dans le livre et la noirceur sociale s’en trouve comme adoucie. La vie est difficile, la ville morte, l’avenir bouché, mais il reste de l’amour et de l’amitié dans les cœurs.

Pour terminer, au cours de ma lecture, je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement entre Il était une ville et deux autres lectures assez récentes, auxquelles je n’ai pu m’interdire de le comparer tant les thèmes se ressemblent.
Le premier est américain. Il s’agit d’Eux, de Joyce-Carol Oates (1969 aux Etats-Unis, 2008 en France) qui, dans une formidable fresque économico-historique relate elle aussi la chute de la ville de Detroit après la période faste de l’industrie automobile. Celle-ci n’est pas restée longtemps dans mon esprit puisque, énorme différence, Eux se déroule pendant la première vague de destruction de Detroit, celle qui va des années 40-50 aux émeutes raciales de 1967 (pendant lesquelles est mort le mari de Gloria) et qui ne relate « que » la crise de l’automobile.
Second repère qui lui m’a hantée tout au long de ma lecture, un autre livre américain : Un arrière-goût de rouille de Philipp Meyer (2011), premier roman de l’auteur de Le Fils. Ici, hier ou aujourd’hui, on est à Buell en Pennsylvanie, ville sidérurgique qui, elle, doit ses beaux jours aux mines et à l’acier. Mais les mêmes ingrédients sont là : la ville fantôme avec les mêmes paysages urbains dévastés, avec la nature qui par endroits reprend ses droits en repoussant sur les ruines (avec ici un petit plus pour Philipp Meyer, passionné de botanique qui connaît un nombre impressionnant de noms de plantes). Les mêmes gamins et ados perdus, traînant et finissant par dériver jusqu’à la chute. Jusqu’aux coyotes et autres animaux errants dans les rues vides de Buell et de Detroit… Le processus de dégradation et de mort annoncée est le même que celui de Il était une ville. Impossible de ne pas s’en rendre compte. Mais de telles situations sont forcément des sources d’inspiration inépuisables et Il était une ville a parfois des accents de roman américain…
Quoiqu’il en soit, en fan absolue de Philipp Meyer, j’ai préféré ‘Un arrière-goût de rouille’, certes beaucoup plus sombre mais surtout allant plus loin dans l’étude psychologique des personnages et dans le constat économique. Mais, vous l’aurez compris, je ne suis pas objective dès lors qu’il s’agit de Philipp Meyer…
C’est pourquoi je vous conseille fortement de lire… les deux, dans l’ordre que vous choisirez. On ne lira jamais assez que les banques et leur argent mènent le monde… à sa ruine.
Enfin, petit détail anodin, le titre du livre, Il était une ville, est parfaitement choisi et justifié. Il colle à l’histoire et à son décor. Reste à espérer pour Detroit que le verbe être ne se déclinera pas indéfiniment à l’imparfait.

 

En deux mots

Un roman agréable à lire. Portrait d’une ville en perdition qui sert de cadre noir à une histoire contemporaine, intéressante, émouvante et qui tient la route. Des personnages attachants pour lesquels l’auteur éprouve une empathie sincère.