Sorti en novembre 2013 chez Sabine Wespieser Éditeur. 228 pages. Roman.

En deux mots Un sujet original pour cette parenthèse dans la vie de Michel-Ange qu’on ne connaît pas forcément… Une plume illuminée… Un grand moment de lecture artistique et spirituelle… Tout simplement magique. Et qui nous donne envie de rêver, d’aimer et de créer.

L’auteure est née en France en 1976. D’abord musicienne de haut niveau (violoniste baroque, musicienne dans de nombreux orchestres, directrice d’opéra pour Didon et Enée), elle publie son premier roman, La grâce du cyprès blanc en 2010. Suivront Rêves oubliés en 2012, Pietra Viva en 2013 et Amours, qui a obtenu deux prix littéraires, en 2015. C’est pour ma part le premier que je lis de Léonor de Récondo. Mais pas le dernier.

L’histoire raconte un fragment de la vie du poète-peintre-sculpteur Michelangelo Buenarroti. Entre 1505 et 1507. Il a une trentaine d’années, il est déjà connu et reconnu grâce à sa Pietà, qu’il a sculptée entre 1497 et 1498, à l’âge de vingt-quatre ans ! Et grâce à laquelle le pape Jules II l’a choisi pour exécuter une œuvre titanesque, son futur tombeau, qui devait être l’œuvre de sa vie. Mais voilà que meurt Andrea, un moine dont la beauté absolue avait fait chavirer le cœur de Michelangelo. Michelangelo traverse une crise existentielle. Quand on lui demande de faire l’autopsie d’Andrea, c’est au-dessus de ses forces. Pour éviter de penser à Andrea, il décide de s’enfermer dans le travail. Il part pour Carrare afin d’y sélectionner les blocs de marbre nécessaires à l’élaboration du tombeau du pape.

Le style. Si Wikipédia ne m’avait pas avisée que Léonor de Récondo était musicienne avant d’être romancière, j’aurais pu le deviner ! Son texte est une partition musicale dont les mots sont les notes. L’écriture est mélodieuse, balancée, élégante et pointue tout en étant toujours d’une grande délicatesse dans le choix des mots et des tournures. Les phrases sont courtes, rythmées comme des vers, n’exprimant que l’essentiel. Chacune se termine comme en suspens, tout comme les chapitres qui s’enchaînent avec une grande fluidité. Le reste se trouve dans les non-dits et dans l’imagination du lecteur qui est mis à contribution. On pourrait penser lire de la poésie en prose. Ce phrasé est en outre parfaitement en phase avec le sujet du livre, hautement artistique lui aussi, d’où l’impression que j’ai eue d’être à Carrare avec Michelangelo, Cavallino et le petit Michele.
Les descriptions de la montagne et de ses environs, que l’auteure connaît pour y avoir séjourné, sont merveilleuses, tout en sensations et en délicatesse. A titre d’exemple, parmi tant d’autres, ce passage où Michelangelo compare la carrière à une cathédrale :
On passe d’anciennes carrières abandonnées où les racines des arbres, malgré l’aridité de la pierre, reprennent leurs droits. En avançant encore, les taches blanches que l’on croyait superficielles se creusent, s’étendent pour finalement recouvrir un versant entier de la montagne. Et, soudain, la carrière est là, aussi grande que la place du village. Il y a des bœufs, des rondins de bois, des cordes, des hommes, toute une vie entourée d’énormes parois irrégulières de marbre qui s’étirent vers les nuages.
La première fois que Michelangelo est venu là, il lui a semblé entrer dans une cathédrale à ciel ouvert. Il s’était dit que même Brunelleschi n’aurait pas fait mieux. Et que personne n’atteindrait jamais cette adéquation parfaite entre l’évanescence du ciel et l’inertie de la terre.

J’ai rarement lu un livre aussi littéraire et léger à la fois. Si trop de hauteur dans le style peut parfois laisser percer une certaine distance, une certaine froideur de la part de l’auteur et de fait entraîner une difficulté de lecture, là, c’est un pur ravissement. On pourrait lire ce livre juste pour la beauté des phrases, le style absolument parfait, la poésie qui se dégage de chaque mot. Mais il n’est pas que cela !

Mon avis sur le livre. Outre cette prose si belle, Pietra viva est un très beau, très émouvant roman. Il est également passionnant de bout en bout. On y trouve énormément de choses se rapportant à la sculpture de la pierre, avec des détails techniques sur la manière de travailler de Michel-Ange et sur le travail de sculpture en général. L’auteure nous renseigne aussi sur la vie et le travail des carriers et des tailleurs de pierres de Carrare, ces hommes humbles qui vivaient des bienfaits que leur offrait la montagne, le marbre, tout en l’aimant, la respectant, sans jamais oublier qu’elle peut être dangereuse pour eux.
Le plus fort dans le livre, le plus passionnant est le portrait, inattendu, que Léonor de Récondo fait de Michelangelo et tout ce qu’elle nous dit sur l’importance de la création artistique. Loin du roman historique pompeux, elle ne met pas l’accent sur l’artiste touche-à-tout déjà célèbre à Rome qu’il était, mais, plus sobrement, sur un homme peu sympathique, irascible, plutôt bourru, égoïste même. Orgueilleux et solitaire. Avec seulement deux préoccupations pour ce séjour à Carrare. La première : mener à bien son projet professionnel en choisissant les blocs de marbre les plus beaux, les plus purs (sans veines) pour sculpter les statues du monument funéraire. Cela sans avoir le droit à l’erreur car la sélection des blocs et leur acheminement vers Rome prennent des mois et son travail ne peut souffrir aucun retard. En second lieu, il veut retrouver la paix intérieure qui l’a quitté avec la mort d’Andrea et, une fois son deuil fait, se remettre à l’œuvre qui l’attend.
C’est tout cela et plus encore, qu’il trouvera grâce à l’accueil chaleureux des habitants, à l’amitié de deux hommes et d’un petit garçon de six ans. Ce voyage à Carrare est aussi, par voie de métaphore, un voyage intérieur qui lui apportera la paix en le délivrant de la carapace qu’il s’est construite à la mort de sa mère, enfermant son souvenir dans une boîte dont il jeta la clef afin d’effacer en lui toute image et tout souvenir d’elle. A la fin du voyage, il sera même débarrassé de sa peur de la mort, omniprésente dans le livre, entre chien et loup. La sienne bien sûr mais aussi celle des autres, qu’il ressent toujours comme un abandon et qui le rapproche de la sienne.
Les personnages secondaires, des gens humbles, débordent d’une bonté naturelle, notamment Cavallino, dont une folie douce l’a persuadé d’être un cheval, et Michele, double de Michelangelo à six ans, qui, grâce à sa naïveté éclairée poussera le sculpteur dans ses derniers retranchements, le libérera de ses angoisses et lui rendra ses sentiments. Michelangelo pourra ainsi accomplir à nouveau ce que lui a conseillé sa nourrice pour être en paix avec lui-même :
…oublier les autres et plonger en lui-même. Et quand, la tête la première, il plongea dans son magma intérieur, il s’aperçut que la chair était faite de pierre vive. De pietra viva.
Intéressant aussi, le sens que donne Léonor de Récondo à la création artistique. Ici, la sculpture. Capable de ressusciter les disparus et de rendre les vivants éternels en leur donnant une sorte d’éternité minérale, comme cette la main que sculpte avec un talent inouï Michelangelo sur la plage et qui matérialise Andrea près de lui. Cette interaction entre l’art et la vie, nous la retrouvons dans cet extrait, page 141 :
…Le sculpteur, aux mains douées d’un large pouvoir, se plaît à dire à ses semblables : «Ne regardez pas mon visage, il est laid. Regardez plutôt mes mains ! Elles sont si puissantes qu’elles façonnent la réalité, qu’elles donnent vie à la pierre. Dans le sillon creusé par mon ciseau, les veines du marbre se gavent de sang».
Pour la petite histoire, j’ai noté que Le tombeau de Jules II, projet gigantesque, n’a jamais été terminé et qu’il restera inabouti à la basilique Saint-Pierre-aux Liens, alors qu’il était destiné à la basilique St-Pierre de Rome au départ. Certaines parties (les statues des esclaves) ont été exécutées par d’autres artistes sous les ordres de Michelangelo et suivant ses plans. Le Moïse lui, a été réalisé par Michelangelo. C’est Jules II lui-même qui interrompit le projet en commandant à Michelangelo le plafond et la décoration de la Chapelle Sixtine qui, elle, sera terminée. Ainsi, ce qui était le projet le plus ambitieux et le plus abouti de toute l’œuvre de Michel-Ange se révéla être son plus grand tourment.

Quel talent pour ce vrai petit bijou, sculpté lui aussi au ciseau avec force et délicatesse, écrit par une artiste sur un artiste. Un gros coup de cœur bien sûr ! Rêves oubliés m’attend dans ma PAL, il ne devrait plus y rester longtemps. Les autres, je vais me les procurer.