Sorti en février 2012 chez Robert Laffont. Version poche chez Pocket en 2014. 273 pages. Roman.

 

 

En deux mots Armel Job nous raconte une histoire à rebondissements multiples et à l’issue incertaine, dans laquelle les femmes occupent le premier plan : les femmes musulmanes, turques en l’occurrence, et leur place, ou plutôt l’absence de place et de droits, dans leur communauté. Sujet très sensible, très actuel, traité sur un ton léger et soutenu, avec beaucoup d’humour et sans aucun jugement. Se lit de bout en bout avec un très grand plaisir.

 

 

L’auteur. Armel Job est né en 1948 à Heyd en Belgique, dans un milieu d’artisans modestes. Agrégé de philosophie, il a d’abord enseigné le grec et le latin. Il publie son premier livre, La Reine des Spagnes, en 1995. Depuis, il est à l’origine d’une quinzaine de romans, certains récompensés par des prix littéraires en France et en Belgique dont La Femme manquée (Prix Emmanuel-Roblès). Son œuvre est marquée par une forte présence des religions, des personnages de toutes conditions sociales et des intrigues au suspense soutenu. De regrettables incidents est son dernier opus et le premier que j’ai chroniqué dans ces pages.

L’histoire. Evren, d’origine turque, a grandi en Belgique. A vingt-et-un ans, il part faire ses études à Cologne, où il est hébergé par un oncle paternel. Celui-ci a une fille, Derya, dont Evren tombe amoureux. Un jour, une attitude ambigüe de la part de sa cousine l’amène à croire qu’il peut demander (et obtenir) la main de celle-ci à ses parents. Mais la demande est rejetée par la jolie rebelle qui se refuse à un mariage arrangé. C’est une autre cousine, du côté maternel cette fois, qu’Evren, toujours amoureux de Derya, épousera sans la connaître : Yasamin. Un mariage là aussi arrangé par les parents. Quelque temps après, les mariés ont fini par s’apprivoiser, s’apprécier… et s’aimer. Mais le destin veille au grain, un drame familial se produit chez Derya. Celle-ci refait son apparition…
Dans le quartier d’Altan, frère du marié, vit René, 48 ans, célibataire, croque-mort de son état et fier de l’être. Et seul occidental de l’histoire. Le livre s’ouvre et se ferme sur l’accident de circulation improbable entre son corbillard et une automobile conduite par une jeune femme surexcitée…
Passant en un clin d’œil du registre sociétal au thriller familial et inversement, Armel Job nous emmène avec talent au cœur d’une communauté turque vivant en Belgique (mais ce pourrait être n’importe où ailleurs en Europe) pour une histoire sombre frôlant parfois la tragédie antique, jusqu’à un final inattendu, au terme de multiples rebondissements.
Le style d’Armel Job est très agréable à lire. L’écriture est fluide, légère, les phrases courtes et les dialogues très présents, le texte coule sans aucune lourdeur. De l’humour en pagaille, même quand le sujet passe de sérieux à très sérieux et de très sérieux à dramatique, ce qui évite que le tableau soit encore plus noir qu’il ne l’est. Les personnages principaux interviennent à tour de rôle, le plus souvent sur deux chapitres chacun, allégeant là aussi le sujet grâce aux coupures de rythme et aux changements de points de vue. En changeant de narrateur chaque fois que la tension est maximum, celle-ci redescend et la lecture se fait plus apaisée.
En même temps, l’auteur aime ses personnages, des petites gens comme dans ses autres livres, et sait nous le faire ressentir par des clins d’œil ou des digressions brèves mais chargées de sens, comme les proverbes frappés du sceau de l’ironie et du bon sens de la mère d’Evren.
Mon avis. Voilà un livre qui derrière une apparente légèreté, recèle nombre de questions d’actualité et de sujets de société capitaux. Les personnages principaux, tous attachants à des titres divers, excepté les fiers-à-bras de l’islam, sont dotés de caractères très finement étudiés, les femmes plus particulièrement.
Deux femmes se disputent la vedette et  nous proposent deux visions de l’islam d’aujourd’hui. La première, Derya, rebelle qui veut pouvoir choisir son mari et sa vie en totale liberté et refuse toute ingérence masculine familiale quitte à prendre de très gros risques, à se mettre en danger. Pas question pour elle de subir la domination masculine en étant mariée contre son gré ; elle veut épouser celui qu’elle aura choisi, quand elle veut et comme elle veut. Elle vit en Allemagne et la conception de l’amour qu’elle y a connu lui convient mieux que les mariages arrangés toujours en vigueur dans la loi musulmane. L’autre femme, Yasemin, la jeune mariée « importée » de Turquie qui, sous des abords doux et effacés, cache un secret bien gardé et saura se montrer très habile et très dure pour arriver à ses fins et garder son mari. Quitte à faire prendre de gros risques et à mettre en danger quelqu’un d’autre… Socialement et humainement Yasemin est aux antipodes de Derya : élevée en Turquie dans le respect des plus pures traditions ancestrales, ignorant tout des mœurs occidentales, elle estime que l’honneur de la famille doit être préservé à tout prix, tout en sachant que les apparences peuvent être trompeuses et contournables. Pour arriver à ses fins, elle utilise la ruse et l’intelligence, dont elle ne manque pas, et non l’affrontement direct avec les hommes comme Derya.
Les hommes quant à eux ne sont pas à la fête, excepté René le gentil croque-mort. Violents et bornés comme les frères de Derya, ou au contraire faibles et doux, pour ne pas dire froussards et  velléitaires comme Evren, leur conduite n’est guidée le plus souvent que par le poids des traditions et les lois de l’islam radical pour les uns, les hommes de la famille de Derya, ou le désir de tranquillité et de satisfaction personnelle pour les autres, notamment Evren.
J’ai apprécié ce livre pour son ton libre, sans aucun parti pris de l’auteur, sans discours tranché, encore moins d’amalgame ou de jugement. Armel Job nous offre une histoire et nous laisse apprécier la situation, les personnages, les comportements. René, qui voit évoluer sous ses yeux la petite communauté turque, n’est pas loin de penser que certains mariages arrangés peuvent fonctionner, l’amour venant à mesure que les époux se découvrent, et que, sur la durée, il se pourrait même que l’harmonie dure plus longtemps que pour les mariages basés sur la rencontre amoureuse. Ainsi nous dit-il page 121 : L’amour ! Voilà : le grand mot est lâché ! Pourquoi se marie-t’on ? Par amour ! Ça va de soi. On se soûle de ce sentiment capiteux, qui nous monte à la tête et, une fois qu’on est complètement ivre, on engage sa vie entière. (…) Franchement, ne pourrait-on pas se passer de l’amour, conclure un arrangement sur une base un peu plus sobre ? S’épargner mutuellement la solitude, par exemple, peupler avec des cris d’enfants le silence sépulcral des maisons solitaires le soir, vivre, quoi ! Pas besoin d’exaltation particulière pour cela. S’il y a bien une chose dont je me suis convaincu, c’est qu’il faut laisser l’amour en dehors des grandes entreprises humaines. On ne peut pas compter sur lui. J’en ai connu des amoureux et des amoureuses ! Je les ai bien observés. Je les prenais à l’heure de vérité, quand ils devenaient veufs ou veuves. Qu’est-ce qui restait de la passion qui les avait unis jusqu’à la mort ? Qu’est-ce que ça leur faisait de voir disparaître l’être auquel ils avaient juré qu’ils ne pourraient survivre ? Je puis l’affirmer : rien d’autre que de la résignation le plus souvent, et quelquefois même du soulagement. Le désespoir qu’on attendrait d’un couple scellé par des serments éternels, je ne l’ai jamais observé.
Heureusement, c’est un professionnel de la mort, pas de l’amour, qui parle ! A-t-il tout à fait tort ? Ou tout à fait raison ? Soyons sincères : chez nous, en Europe et ailleurs dans tous les pays libres et civilisés, les mariages de convenance, arrangés par les familles, même si la religion n’entre pas en considération, ça n’existe pas ? Et l’amour ne peut-il, ne doit-il se réaliser que dans le mariage ? Le débat peut être lancé. Quoiqu’il en soit, les grands amoureux ne le remercieront pas tous…
Toujours dans le registre de l’ouverture d’esprit et de l’impartialité de l’auteur, on remarquera que tous les musulmans de l’histoire ne sont pas extrémistes, loin de là. Certains n’hésitent pas à porter secours à une personne en danger et un autre, Altan, à transgresser les lois du clan familial en épousant une jeune fille belge.
Le thème le plus fort de ce livre concerne bien évidemment les inégalités entre les hommes et les femmes et la place de celles-ci dans la culture musulmane. Le poids des traditions ancestrales dans le village anatolien où vivait Yasemin avant d’être demandée en mariage par la famille d’Evren (et non par lui), contraste fortement avec les sociétés occidentales modernes où vivent les familles quand elles ont quitté leur pays natal. Un sujet casse-gueule par excellence aujourd’hui mais dont l’auteur se sort parfaitement en rendant hommage aux jeunes femmes qui osent braver les interdits pour gagner leur liberté au péril de leur vie parfois. Et en dénonçant le rôle des frères de ces jeunes filles éprises de liberté qui n’hésitent pas à se transformer en assassins pour que perdurent les traditions. En voici un extrait parlant, page 146, c’est Derya qui parle : De la plus sereine assurance, de l’enivrement de la liberté, de la certitude d’échapper aux servitudes de ma mère, de l’exaltation de mon corps que je voulais aimer sans crainte en dépit du ténébreux culte du sexe qui me cernait, j’étais tombée dans la confusion la plus totale. On m’avait humiliée, on avait étalé mes secrets, on m’avait ôté la liberté, on m’avait violée pour s’assurer de ma virginité ; ma mère m’avait trahie,  mon père et mes frères m’avaient déclarée coupable sans m’entendre, et maintenant ils étaient prêts à me vendre. Que restait-il de la Derya d’avant ? Ce que je voulais, moi, était réduit en miettes. J’étais broyée. Les gardiens de la justice m’avaient rappelé que la femme ne se possède pas. La femme tient au chaud un sexe pour les hommes, c’est tout. D’ailleurs, pourquoi dire la femme ? Femelle serait plus juste. Il n’y a que des femelles.
Enfin, le suspense est largement présent et les rebondissements abondent. Le livre se lit d’une ou deux traites, je l’ai également apprécié à ce titre.
L’auteur sait nous balader dans les pages pour nous amener à une fin improbable connue de lui seul. Beaucoup d’humanité, beaucoup de drôlerie et d’autodérision chez René et, surtout, bon nombre de sujets d’actualité traités sans parti pris. Ça plus un style alerte et attrayant, c’est avec un plaisir soutenu que j’ai lu Loin des mosquées, que j’ai préféré à De regrettables incidents en raison de la force et de l’actualité des sujets abordés.