Sorti en mars 2015 chez Albin Michel, Collection Les Grandes Traductions. 211 pages. Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso. (Premier) roman.

L’auteur. Pas grand-chose de connu pour le moment sur Donal Ryan (né à Tipperary, Irlande en 1976) et rien de plus normal puisque Le cœur qui tourne est son premier roman traduit en français. Il a été élu «Meilleur livre de l’année» en Irlande après sa parution en 2013. C’est Paul Lynch (dont j’ai lu et adoré Un ciel rouge, le matin) qui m’a donné envie de le lire dans une interview que j’ai eu l’occasion de regarder.

L’histoire de Le cœur qui tourne n’est pas facile à résumer. C’est un roman choral. En toile de fond, l’auteur installe la mise au chômage de toute une petite ville ou presque par un patron véreux qui a pris la fuite après avoir fermé l’entreprise locale. Privant par la même occasion les employés licenciés de toute indemnité pour ne pas les avoir déclarés. Puis nous faisons connaissance avec Bobby Mahon, contremaître de cette société, lui aussi licencié sans aucune indemnité, homme intègre et bienveillant, pourtant tenu pour responsable par les autres employés puisque seul cadre encore présent. Voilà, le décor est planté et le binôme chômage-Bobby sert de fil conducteur à toute l’histoire. En vingt-et-un chapitres correspondant aux vingt-et-un «témoignages» des personnes concernées -de près ou de loin- par la situation de la ville, l’auteur analyse sur plusieurs mois, de façon humaine et très intelligente, les conséquences de cette faillite au plan économique bien sûr, mais aussi et surtout sur les relations entre les habitants. Au menu misère, recrudescence rapide de l’alcoolisme, préjugés et rumeurs malsaines, ressentiments, divagations et vengeances.

La force de ce livre tient tout autant, sinon plus, à son style qu’à son histoire. L’auteur a su faire parler les vingt-et-un personnages qui ‘passent à la barre’ avec un style et un vocabulaire propres à chacun. Même si certains langages se ressemblent, en raison forcément de l’origine sociale –identique­­­– des intervenants et de leur jeunesse, on trouve cependant de belles différences. Prosaïsme, trivialité, gaillardise, poésie, sérieux, gravité, naïveté, tous les langages se côtoient pêle-mêle, apportant des explications à l’intrigue et des informations sur la personne qui parle. Presque autant de styles que de personnages, déshérités de la vie qui n’ont pas fréquenté l’école assidûment mais tellement humains. A saluer aussi la qualité de la traduction qui a été nécessaire pour reproduire tous ces langages dans leur diversité et leurs particularités sans donner l’impression de répéter les styles ou d’alourdir le texte.
Une mention spéciale pour Millicent, la petite fille ingénue qui s’exprime comme ses parents, avec des termes crus, grossiers, voire vulgaires dont elle ignore la signification exacte mais devine d’instinct, au ton avec lequel les adultes les utilisent, s’ils définissent quelque chose de bon ou de mauvais. Ce chapitre désopilant apporte une touche d’humour et de fraîcheur appréciable en plein drame. Ainsi, page 161 lisons-nous dans la bouche innocente de Millicent : Si le Monstre s’approche de moi, je vais hurler et brailler comme papa fait avec les connards, les enfoirés et les pauvres trouducs des autres voitures sur la route, ou comme maman fait avec papa à cause de toutes les choses qu’il a ratées. Elle l’accuse de nous laisser sans un rond, à part ce qu’elle gagne pour les quelques heures merdiques que cette grosse couille de chez Tescos veut bien lui caser dans le tableau de service.
Les raisons de rire ne manquent pas. Comme avec ce mort qui renaît le temps de donner sa version de l’affaire et tenter de se racheter aux yeux du lecteur. Ou comme lorsque Seanie La Frime se dit «heureux» de porter ce surnom, finalement pas si terrible au regard de certains autres, qu’il énumère.
Un peu de mal cependant pour s’y retrouver, au début en particulier, car les personnages sont nombreux et ne passent qu’une seule fois à la «barre des témoins». Et comme la compréhension se fait au fur et à mesure des témoignages, qui s’imbriquent les uns dans les autres, vont et viennent dans l’histoire pour la modifier voire la reconstruire, il faut toujours rester attentif aux liens des personnages entre eux (quand ils existent) et, surtout, avec Bobby. Un bon exercice de lecture, que j’avoue avoir trouvé difficile parfois.

Ce que j’ai pensé de ce livre. Beaucoup de bien ! J’ai apprécié l’originalité de la construction qui, comme dit plus haut, fonctionne à merveille jusqu’au bout et nous mène à la vérité tout en nous traçant un portrait bref mais globalement suffisant de chacun des personnages et de son histoire personnelle. L’ordre chronologique des faits n’est pas tout à fait respecté, l’histoire n’est pas écrite dans une chronologie verticale mais plutôt comme une série de cercles concentriques dont le noyau est Bobby. Cependant, sur ce mode narratif inattendu, habilement l’histoire avance et l’étau se resserre sur les éventuels coupables et sur la vérité. Les histoires annexes, sortes de petites nouvelles autonomes, constituent des cercles de plus en plus serrés autour de Bobby et, plus le dénouement se profile, plus les intervenants sont proches de lui. Un procédé romanesque très original, mené de main de maître par l’auteur car le lecteur ne reste pas sur sa faim le livre refermé.
Autre facteur de satisfaction dans ce roman, la personnalité charismatique du héros. Bobby, rendu responsable des malversations patronales, qui disparaît du devant de la scène dès le premier chapitre mais qui est là sans être là, présent dans chaque chapitre puisque tous les témoins se réfèrent à lui, de près ou de loin. Quel que soit son degré de relation avec le contremaître, quel que soit son point de vue, chacun reconnaît son intégrité, sa bonté et sa sympathie naturelles. Grâce à lui seul, la ville connaissait un -précaire- équilibre social, mais le départ du patron véreux et le chômage non rémunéré qui en découle pour tous le transforment très vite en bouc émissaire. C’est son épouse, Triona, qui en parle le mieux, comme en page 204 : Bobby fait partie de ces gens qui assument les douleurs des autres alors qu’eux ne voient que leurs propres ennuis. Ce n’est pas embêtant, tout de même, que chacun se préoccupe exclusivement de ses problèmes personnels ?
Bobby ne manque pas lui non plus de problèmes personnels, notamment avec son père qu’il hait au point de rêver purement et simplement de le tuer ; mais il sait se mettre en retrait pour faire profiter les autres de ses compétences et de son aide.
Le paysage social qui sous-tend l’intrigue, que l’on pourrait comparer à celui des films de Ken Loach, la solidarité en moins, est d’une actualité criante en Irlande et ailleurs en Europe. Les licenciements en masse, la fuite des capitaux, les escroqueries patronales, les arnaques immobilières (lotissements-fantômes jamais terminés par les promoteurs en faillite), l’éducation difficile pour les parents… L’immigration aussi avec l’histoire triste de Vasya, émigré d’Europe de Sibérie qui souffre de ne pas parler la langue de son pays d’adoption. Et, pour tous, la peur de l’avenir.
Tous ces problèmes sont abordés avec finesse et réalisme, sans apitoiement inutile. Et le final n’est pas désespéré, au contraire.
Le seul bémol pour moi, la raison pour laquelle ce livre n’a pas franchi le seuil de la rubrique Coups de cœur, c’est le trop grand nombre de personnages et le trop petit nombre de pages alloué à chacun d’eux. Certains chapitres ne contiennent que huit pages. Comment en si peu de place retracer le passé, la personnalité des témoins et leur relation à Bobby. J’avoue que j’ai trouvé ça parfois survolé mais sans en être vraiment gênée car l’intrigue générale du livre n’en pâtit absolument pas. Mais c’est un détail, un tout petit détail au regard des qualités littéraire et humaine de ce premier roman.
Depuis quelques années, je lis pas mal de littérature irlandaise et je dois dire que je suis rarement déçue et c’est le cas ici encore. J’ai beaucoup aimé Le cœur qui tourne, premier roman prometteur d’un jeune auteur irlandais talentueux dont je suivrai fidèlement la route, à coup sûr. En souhaitant que Marine Boraso reste aux commandes de la traduction en langue française.

 

En deux mots

Beau roman choral aux styles multiples, Le cœur qui tourne évoque avec une grande humanité les conséquences du chômage dans la vie sociale et relationnelle. Auteur à suivre…