Sorti en janvier 2015 chez Flammarion. 272 pages. Roman.

En deux mots

La renverse montre les conséquences d’un scandale politico-sexuel. Centré sur les enfants des deux adultes incriminés, le livre est difficile à lire par la gravité des «faits» rapportés et leurs effets néfastes et indélébiles sur les enfants même devenus adultes. Mais courageux, juste et nécessaire, notamment pour ce qu’il nous dit du décalage incommensurable entre le monde politique et le monde réel et pour le regard tendre et lucide porté sur la jeunesse d’aujourd’hui. Un livre courageux qui se lit les poings serrés.

L’auteur. Nul besoin de présenter Olivier Adam, jeune écrivain français (né en 1974). Après des études à l’université de Paris-Dauphine, il est directeur de collection aux Editions du Rouergue. En 2005, il quitte la région parisienne pour s’installer à Saint-Malo, mais retourne à Paris en 2014. Son premier roman, Je vais bien, ne t’en fais pas paraît en 2000 et sera adapté au cinéma.  En 2004, Passer l’hiver lui vaudra le Prix Goncourt de la nouvelle. Pas seulement romancier, il est aussi auteur d’ouvrages destinés à la jeunesse, anime des ateliers d’écriture en milieu scolaire et participe en tant que scénariste à l’adaptation de certains de ses romans. Ses livres (jeunesse et adultes) et scénarios seraient trop nombreux à énumérer. Disons seulement que depuis une quinzaine d’années, cet auteur engagé et très charismatique publie des romans à la cadence moyenne de un par an avec, parmi les plus connus, Falaises (2005), A l’abri de rien (2007), Des vents contraires (2009), Le cœur régulier (2010), Les Lisières (2011) et Peine perdue (2014). Ses livres sont toujours attendus par les lecteurs assidus dont je fais partie. J’en ai lu et aimé la majeure partie, appréciant Olivier Adam à la fois pour ses sujets et ses prises de position, pour son écriture toujours juste et belle et pour ses maux d’humeur.
L’histoire. Antoine, la trentaine pas encore sonnée, vit seul et solitaire dans une ville venteuse de Bretagne. Passionné de lecture, il se contente de peu et vivote de petits boulots. Jusqu’à ce qu’il rencontre Jacques, libraire fatigué, qui lui propose de travailler dans sa librairie.
Un jour, dans un bar, il entend à la télévision la nouvelle de la mort d’un homme politique, Jean-François Laborde. Maire de M., une ville moyenne de banlieue parisienne et ancien ministre délégué, ce dernier fut, dix années auparavant, au centre d’un scandale politico-sexuel, accusé de viol et d’abus sexuels par deux employées. Cécile Brunet, son adjointe, est aussi sa maîtresse et sa complice dans cette affaire. Et la mère d’Antoine…
Olivier Adam retrace l’histoire de ce fait divers, par le biais d’Antoine. Il revient dix ans en arrière, au moment où le scandale qui l’a fait fuir de chez lui (tout comme, avant lui, son jeune frère Camille et la fille du maire, Laetitia) a éclaté dans la stupeur générale. L’auteur reprend tous les détails de l’affaire, l’événement lui-même, les manœuvres et les stratégies tant médiatiques que politiques des auteurs des faits pour échapper à la justice, obtenir l’impunité et conserver leur pouvoir. Et les conséquences que cette affaire aura sur les familles entières.
L’écriture d’Olivier Adam est ici toujours aussi belle, juste et précise. Elle participe grandement de l’agréabilité et de l’intérêt de lecture. En dépit de phrases souvent longues et très ponctuées, de dialogues rares et intégrés dans le corps du texte, aucune lourdeur ne se fait sentir, le texte et les pages filent sous nos yeux, intensité du sujet oblige. Avec parfois de belles descriptions et de très justes réflexions.
Mon avis sur le livre. Lorsqu’il ouvre un livre d’Olivier Adam, le lecteur est tout de suite à l’aise. Très vite le décor est planté : le lieu (souvent une côte française), l’époque, la saison même. En même temps, les personnages sont présentés, l’environnement social installé. C’est le cas ici aussi, dès les toutes premières pages.
La personnalité d’Antoine est un point fort du roman. Adolescent toujours un pied dans l’enfance puis jeune homme révolté mais pas encore sorti de l’adolescence, il éprouve déjà, avant même qu’éclate l’affaire, des difficultés à trouver sa juste place, à se positionner dans son existence. Ainsi nous dit-il page 75 : Ce jour-là, je suis rentré à la maison. Il me semblait que c’était ma place. La manière dont un fils était supposé se comporter dans ces circonstances. Ce qu’on était en droit d’attendre de lui. Voilà bien la façon que j’avais alors de me comporter vis-à-vis de beaucoup de gens et de situations. Je ne vivais rien au premier degré. Je vivais tel que je croyais être censé le faire.
Mais, outre l’analyse détaillée de l’affaire, racontée de l’intérieur par les enfants, La Renverse est aussi l’histoire des dommages collatéraux qu’engendre toute affaire de ce genre, notamment ses conséquences désastreuses sur les enfants des adultes incriminés. Ici surtout le drame que vit Antoine, dix-sept ans au moment du scandale : ses interrogations, sa honte, ses doutes voire son déni et même la culpabilisation de ses doutes ! Enfant perdu. Incapable de prendre résolument le parti d’être contre ses parents, comme l’ont fait Camille et son frère (au prix de leur démolition psychologique) ou de faire le tri entre ce qu’il entend, ce qu’il croit être et ce qui est.
C’est bien ce que l’auteur n’arrive pas à accepter. Lorsqu’un tel scandale éclate, qui pense au sort et à la détresse des enfants ? Comment peuvent-ils réussir à vivre après ça, à qui faire confiance, où trouver de l’aide ? Dans le cas présent, ils ont vécu et assisté à des scènes très dures, voire terribles, les parents, bien trop occupés à «régler» leurs affaires, ne prenant aucune précaution pour éviter d’être vus et entendus par leurs enfants. Famille éclatée, couple anéanti, rumeurs, qu’en-dira-t-on, humiliations, au lycée ou dans la rue… Des scènes d’autant plus dures qu’elles se déroulent en présence d’enfants et d’adolescents qui ne peuvent ni intervenir, ni se plaindre, encore moins comprendre. Seulement se taire et se faire oublier. Et partir…
Ici, tous les enfants et adolescents des familles concernées sans exception aucune, y compris ceux des deux plaignantes, traînées dans la boue par les médias, voient leur présent et leur avenir fracassés par le scandale. Camille, le frère d’Antoine, malingre et fragile au moment des faits, ne s’en remettra qu’en s’expatriant au Québec, et Laetitia, la fille du maire, « pleine d’une rage qu’exacerbait le rejet massif que Laetitia nourrissait à l’encontre des faux-semblants et des valeurs de la bourgeoisie dont elle était issue malgré elle, qu’elle exécrait de toutes ses forces, avec cette radicalité extrême propre à l’adolescence », qui mènera une vie décousue.
On sent l’auteur révolté par le sort réservé à ces jeunes. Et par ces parents qui font subir à leurs enfants une forme indirecte de maltraitance, dont on parle peu ou pas. Il ne se satisfait pas de dénoncer les agissements de certains hommes politiques et leur impunité, il égratigne aussi le concept de certaines familles aux apparences trompeusement impeccables, comme celle d’Antoine et de Camille. Dont la mère se donnait des airs de vierge effarouchée, de femme parfaite et mère modèle, mais qui aura un comportement dépravé, égoïste et hypocrite. Et dont le père « avait confisqué la vérité depuis si longtemps qu’il n’était pas disposé à se la laisser disputer, et surtout pas par un petit con prétentieux dans mon genre ».
Ou comme celle de Nicolas, l’ami d’Antoine, dont les parents et la famille ressemblaient à s’y méprendre aux parents idéaux et à la famille idéale, symboles de l’ouverture d’esprit, la culture, la tendresse. Et qui dit à Antoine des années plus tard : « Oh, tu sais, quand tu venais, c’était la maison du bonheur. Mais tu vois, tout le monde jouait un rôle, maintenait l’illusion : derrière la façade tout était plus compliqué. Et pas seulement pour mes parents, pour nous aussi. Nous sommes les enfants d’une génération seulement préoccupée d’elle-même. Toi, Laetitia, moi, nous sommes le fruit du même monde. Ça a pris des tournures différentes mais tout est viscéralement pourri, vicié, fondé sur le faux-semblant et un égocentrisme maladif. Nous n’avons jamais compté. On ne nous a jamais laissé de place. Et le peu que nous avons pris nous a été dénié. C’était ça, grandir auprès de mes parents. C’était n’être jamais à la hauteur. Etre soupçonné de ne pas penser suffisamment dès lors qu’on ne pensait pas comme eux. (…) C’était subir leurs grands discours et leur autoglorification permanente en tant qu’êtres (…) et en tant que génération, se morfondant de la mollesse de la nôtre, de notre absence d’idéal et d’engagement, nous bassinant sans cesse avec leur Mai 68 alors qu’ils avaient quoi, quinze ou seize ans à l’époque… (…). Parce qu’ils avaient décidé une fois pour toutes que tout ce qui devait les suivre leur serait inférieur, ils ne voulaient même pas en entendre parler, ils avaient peur que ça leur fasse de l’ombre, que ça les oblige à laisser un peu de place à leurs côtés, à envisager même un jour d’être remplacés, de perdre le pouvoir, la mainmise ».
Il faut un certain courage pour écrire ce genre de choses sur la sacro-sainte génération des soixante-huitards, plutôt encensée en général. Et être jeune d’esprit et proche des jeunes pour considérer d’un œil aussi bienveillant les enfants issus de cette génération, dont certains avaient moins de vingt ans au moment des faits évoqués dans le livre. Il est rare de rencontrer un auteur qui parle des jeunes d’aujourd’hui avec tendresse et intérêt. Mais il est depuis toujours dans les habitudes d’Olivier Adam de parler des personnes les moins médiatisées.
Enfin, La Renverse est davantage politique que les précédents livres d’Olivier Adam, qui fustige les réseaux –politiques et sociaux– par qui l’impunité est assurée à de tels personnages : les avocats qu’on achète, les journalistes et les collègues à qui l’on promet des avancements, ceux que l’on menace de rétrogradations… Et surtout cet ancien Premier ministre dont le comportement peut sans peine évoquer en nous une personnalité politique et dont il dit : «L’ancien Premier ministre a pris la parole. Il avait beau s’être plus ou moins retiré de la vie politique active, traîner au cul un nombre invraisemblable de casseroles et n’avoir échappé que par miracle à la justice, il n’en restait pas moins un genre de vieux sage, écouté et respecté au sein de sa formation politique, et même au-delà. Il n’était pas rare qu’on l’entende à la radio ou à la télévision donner son avis sur telle ou telle mesure, telle problématique. (…) L’hommage qu’il rendait au fidèle serviteur de l’Etat, à l’homme au service de son pays et de ses concitoyens, seulement soucieux de l’intérêt. L’homme de conviction dévoué, d’une droiture incontestable, même si certains avaient cherché en d’autres temps à le salir, sans y parvenir… » (page 206).
Et quelques paragraphes plus loin, un passage qui en dit long sur le décalage entre le peuple et ses élus : « L’ancien Premier ministre a terminé son discours comme si rien ne s’était passé, comme si les mots prononcés et les accusations proférées par ce type, la justice qu’il réclamait n’étaient qu’incidents négligeables. Comme si d’ailleurs rien de tout cela ne lui parvenait, parce qu’il évoluait dans d’autres sphères, un autre monde, une autre réalité, parfaitement étanche. Comme si son regard ne s’arrêtait vraiment que sur ses pairs et englobait le reste de l’humanité dans une masse indistincte à laquelle rien ne le rattachait vraiment ».
A la lecture de ces passages, beaucoup de noms d’hommes politiques me viennent aux lèvres, de tous bord et fonction politiques… Pas vous ?
La fin du livre n’est pas dénuée d’espoir pour les deux frères. Mais je suis restée un peu sur ma faim. Reste que l’évolution d’Antoine est intéressante. La mort du sénateur-maire n’est pas inutile, elle lui a permis de dénouer les fils emmêlés de sa mémoire et d’affronter ses souvenirs sans sombrer.
En définitive, j’ai lu ce livre sombre et engagé avec un grand intérêt et une grande colère contre les faits relatés et les personnes incriminées. Et contre la classe politique en général (ou presque). Ce n’est pas un livre facile à lire dans son sujet, mais c’est une lecture indispensable si l’on ne veut pas se laisser leurrer par les médias et les instances gouvernantes. Les enfants, notamment Camille, sont très sympathiques.