Sorti en août 2015 chez Stock. 340 pages. (Premier) roman.

Christophe Boltanski, né en 1962 à Paris, est grand reporter à L’Obs depuis 2007. Sa famille se compose d’intellectuels : un père (Luc Boltanski) sociologue et poète, deux oncles : Jean-Elie, linguiste et sémiologue, Christian, peintre et plasticien et une tante, Anne, photographe. Journaliste, il a d’abord travaillé à Libération de 1989 à 2007, notamment comme correspondant de guerre pendant la guerre du Golfe. Il est l’auteur de plusieurs essais et La cache est son premier roman. Il a reçu le Prix Fémina 2015.

L’histoire de La cache est une histoire de famille, celle de l’auteur. Mais une histoire de famille originale ou, plutôt, l’histoire d’une famille originale, fusionnelle, racontée par le plus jeune, le petit-fils de la figure de proue du bateau familial, Myriam. Myriam est aussi forte de tempérament qu’elle est faible physiquement. Une méchante poliomyélite a bien failli l’enlever à son époux et l’a laissée handicapée, privée de ses jambes et fragilisée dans tout son corps. Ce qui ne l’empêche pas de mener sa maisonnée d’une main de fer cachée dans les débords d’un amour excessivement fusionnel. Du début du vingtième siècle à aujourd’hui, sur trois générations, la troisième étant celle du narrateur, nous suivons les efforts de cette femme extravagante, outrancière, sorte de mère courage que rien ni personne ne peut mater, afin de protéger, instruire, élever sa tribu et, surtout, la garder, sauve, près d’elle, quitte à l’enfermer presque au sens propre, à la garder en vase clos.
Nous découvrons, médusés, le destin commun incroyable d’Etienne et Myriam Boltanski, de leurs quatre enfants et de leur petit-fils.

Le style. L’écriture impeccable, le vocabulaire riche et précis, l’humour présent là où on ne l’attend pas, servent à la perfection ce genre de texte, l’investigation familiale. On reconnaît bien là les astuces du journaliste qu’est l’écrivain : recherches fouillées, analyse des données, recul et, surtout, esprit critique plus acéré selon moi que s’il était «juste» écrivain.
Le livre est écrit comme une enquête sur une famille, sur sa famille. La construction du livre est tout à fait atypique. Surprenante même, au début. L’histoire se déroule en même temps que nous découvrons l’immeuble et ses différentes pièces, dans lesquelles vivent les personnages. A raison d’un personnage par pièce, avec une prépondérance pour Myriam (ou Marie ou Lili ou Mère-Grand ou Marie-Elise), personnage principal, grand-mère du narrateur et mère de la couvée de quatre enfants qui jamais ne la quitteront.
A la manière du Cluedo, auquel se réfère l’auteur, le lecteur devra explorer l’immeuble de fond en comble pour trouver les indices qui lui permettront de comprendre ce qui s’y est réellement passé à un moment particulier, durant près de deux ans, ainsi que l’endroit où se trouve la «cache». A cet effet, en tête de chapitre, un croquis situant la ou les pièces ajoutées à celles précédemment visitées, nous permet de la situer visuellement.
Une construction romanesque réellement inédite, très habilement maîtrisée et qui nous incite à continuer avec curiosité de pièce en pièce afin de découvrir la clé de l’énigme. Avec une accélération du rythme dans la présentation des dernières pièces, comme dans le déroulement de l’histoire et la marche vers la vérité.
J’ai mis un peu de temps à entrer dans l’histoire, perdue que j’étais dans les quarante ou cinquante premières pages (dans les noms comme dans la hiérarchie familiale). Plus tard, une fois «installée dans la famille» -au bout d’une centaine de pages quand même- j’ai commencé à m’intéresser à elle, même si toujours, par moments, j’ai eu du mal à suivre les personnages, qui changent de nom pour s’affubler à tout bout de champ de pseudonymes plus ou moins heureux (guerre et antisémitisme obligent). Christophe Boltanski nomme rarement les personnages dont il parle au moment où il en parle, il utilise beaucoup les pronoms «il» ou «elle» tout au long des pages jusqu’à ce que, en milieu voire fin de chapitre, un prénom tombe, comme s’il finissait par échapper à l’auteur.
Si, en dépit des nombreuses pièces contenues dans l’immeuble, l’unité de lieu (l’immeuble lui-même, véritable personnage avec un rôle majeur dans l’histoire) est largement respectée, la chronologie est prise un peu à la légère et il est quelquefois difficile de savoir à quelle époque se déroule un passage. Mais c’est un défaut mineur pour cette histoire si habilement et astucieusement amenée.

Ce que j’ai pensé de ce livre. Commençons par les -petits- défauts que je lui ai trouvés. En premier lieu, l’histoire m’a intéressée, intriguée parfois, notamment par le comportement singulier de certains personnages. Mais elle ne m’a pas séduite. Je n’ai pas ressenti d’empathie pour les personnages (pas même Myriam, capitaine du navire Boltanski). Sans vraiment comprendre pourquoi, je les ai trouvés intéressants, curieux, déconcertants même, mais aucun ne m’a semblé particulièrement attachant, en clair sans véritable charisme. Or le charisme (positif ou négatif), il en faut pour ressentir de la sympathie ou de l’antipathie envers le ou les personnages d’un roman. Peut-être parce qu’ils sont si soudés, formant une sorte de mille-pattes familial que quiconque s’intéresserait à leur microcosme ne pourrait le faire qu’extra-muros, en spectateur tenu à distance,            interdit de rentrer. Dans les derniers chapitres pourtant, au moment où se dénoue l’histoire, le rythme et la tension s’accélérant, je me suis sentie plus proche de la famille, essentiellement les grands-parents, Etienne et Myriam.
Par ailleurs, j’ai trouvé le livre un peu long. Près de trois cent cinquante pages, sans dialogues. Et même si l’histoire couvre environ un siècle, certains passages sont redondants et l’ensemble aurait gagné, je pense, à être plus ramassé. Un détail là aussi, mais quand même, j’ai parfois peiné dans ma lecture.
Maintenant, passons à ce que j’ai aimé dans le livre. Tout d’abord, j’ai apprécié le ton avec lequel l’auteur nous parle des siens et décrit leurs «petits» travers. Dérision, compassion, enthousiasme (surtout pour sa grand-mère, qu’il met sur un piédestal et pour laquelle il a une admiration sans bornes mais non dénuée de critiques). Complicité aussi du narrateur avec tous les membres de la tribu qui le prennent tour à tour sous leur giron car il est le plus jeune d’entre eux. Tous les personnages, sans jamais se le dire en de grandes effusions, s’aiment et se le montrent pudiquement en restant ensemble jusqu’au bout (soit jusqu’à la mort des plus anciens bien sûr), solidaires et heureux.
Pilier central de la maisonnée, Myriam. Une enfance en dents de scie, des parents ‘absents’, une maladie invalidante, un mari juif obligé de fuir (bien que converti au catholicisme)… plus d’une femme aurait baissé les bras. Mais c’est une femme forte comme le roc ‘qui n’a eu de cesse de recréer ce dont elle avait été privée : une famille conçue comme un bloc compact. Elle ne se déplaçait qu’entourée des siens. «Mes enfants sont mes cannes», disait-elle. C’était évidemment un moyen non pas seulement de se tenir, mais de nous tenir. De garder ses enfants attachés ou plutôt menottés à elle. De les avoir à portée de main, en tout lieu, à tout moment.
Il faut dire que les us et coutumes de cette famille ont de quoi surprendre et faire sourire le lecteur. La tribu Boltanski n’est pas à un paradoxe près. Bourgeois aisés, intellectuels idéalistes et rêveurs, ils ne sont en rien concernés par les contingences matérielles. Pourtant, chez eux la parcimonie est d’extrême rigueur, pouvant même parfois confiner à la pingrerie (les exemples, nombreux et cocasses, m’ont beaucoup amusée). Ici, toutes générations confondues, on ne mange pas ou presque pas, on ne se lave pas, on ne se change pas, on porte des surplus de l’armée achetés aux puces. Dans cette grande maison, tout le monde dort dans la même chambre : le couple, tous les enfants et l’auteur. On ne sort pas non plus sauf en cas d’absolue nécessité… Bref, on vit en circuit fermé, en autosuffisance avec, s’il le faut, un précepteur à la maison pour éviter la scolarisation…
Ainsi lisons-nous, en quelques passages désopilants :
Pages 53 et 54 : J’engloutissais de vieux biscuits, je mordais des quignons rassis, je vidais les pots de confiture. J’avais faim. (…) Pour le dire vite, Rue-de-Grenelle, il n’y avait rien à bouffer. (…) Ils habitaient un palais et vivaient comme des clochards. Leurs conduites bizarroïdes dénotaient un rejet des bonnes manières et des conventions. Elles exprimaient une révolte à l’égard de leur milieu. Elles créaient aussi un entre-soi, une coupure avec le monde extérieur et avaient, en ce sens, quelque chose de pathologique. Le luxe côtoyait l’indigence.
Et sur le manque d’hygiène, la saleté même, page 224 : Nous étions sales. Moi le premier. Ongles noirs, à moitié rongés. Tignasse longue et crasseuse, des cheveux bouclés pleins de nœuds. (…) Manteau afghan sentant encore la bête. Des vêtements que je remettais jour après jour par un mélange de négligence et de superstition. (…) Chaussettes Tati qui dégageaient très vite une odeur de gaz de ville. De quoi effectivement ôter l’envie de franchir la porte à tout visiteur, même si cela n’était pas un but en soi…
Enfin, et pour moi c’est le «clou de la fusionnalité» de cette famille, ce que l’auteur nous dit sur les nuits de la maisonnée, page 257 : Nous dormions tous dans la même pièce. Mes grands-parents dans leur lit. Mes frères et moi par terre. Dans des sacs de couchage… Momifiés au pied du berceau  familial. Campeurs dans notre propre maison, soir après soir. (…) Telle une portée de chiots blottis autour d’une mère nourricière, formant un bloc compact jusqu’au bout de la nuit. On a du mal à imaginer pareilles coutumes aujourd’hui, dans un milieu et un immeuble bourgeois qui plus est et j’ai lu ce passage les yeux écarquillés et le sourire aux lèvres. En définitive, la Rue-de-Turenne est une sorte de prison dorée dans laquelle tout le monde vit dans une grande liberté, pour ne pas dire une grande anarchie. Et dont personne ne veut sortir. J’ai trouvé cet aspect assez jouissif et apprécié le sens de la dérision (et de l’autodérision) de l’auteur, ainsi que sa grande honnêteté.
Autre aspect très intéressant : La cache pose des questions sur des sujets importants : l’antisémitisme, latent et actif même hors période de guerre, les traumatismes de la guerre de 14-18 (dont souffre Etienne, le patriarche, médecin ne supportant pas la vue du sang même en cuisine). Comme nous le lisons page 106 : Les soldats de Quatorze, célébrés en tant qu’inconnus parce qu’ils ont été réduits à du matériel humain jugé abondant et interchangeable, sont revenus muets du champ de bataille. Lui comme les autres.

La question de l’identité aussi, très récurrente dans les pages. Quel nom, quel prénom, quelle identité choisir ou adopter qui ne soit remise en question et permette à ceux qui les portent d’être reconnus pour ce qu’ils sont, de manière pérenne. Avec un passage très intéressant sur la cuisine. Pour rappeler ses origines «russes» à son mari, Myriam n’a rien trouvé de mieux que les coutumes et les traditions, en particulier culinaires. Périodiquement, elle cuisine pendant des heures des plats russes auxquels elle ne touche pas. Elle qui ne mangeait rien nous transmettait une tradition culinaire pour solde de tout compte. Pas de folklore exotique, pas de coutumes à respecter pas de langue rare à sauver de l’oubli, pas de culture ancestrale à entretenir par-delà les frontières. Juste des recettes. Une nourriture qu’il fallait qualifier de ‘russe’ pour ne pas dire ‘juive’. Jusque dans les moindres détails et dans tous les domaines, Myriam agit de façon personnelle, fantasque et inattendue.
Tout bien considéré, La cache, premier roman est un livre intéressant, passionnant même et si je n’ai pas ressenti une grande émotion à sa lecture -c’est purement personnel- j’ai aimé ce livre pour sa construction originale et aboutie, ainsi que pour le point de vue critique de l’auteur sur sa famille pour le moins originale.

En deux mots

Sur le mode de l’investigation, Christophe Boltanski nous livre l’histoire d’une famille hors normes, la sienne, sur trois générations. D’une construction habile, inédite et sans faille, La cache bénéficie aussi d’une écriture impeccable qui manie aussi bien l’humour que l’objectivité.