Sorti en janvier 2016 aux Editions de Minuit. 314 pages. Roman.

En deux mots Un enlèvement à la perceuse, une héroïne coopérative, un général voulant accomplir un dernier fait de gloire, des personnages opportunistes et une intrigue virevoltante, nous sommes dans une aventure mêlant le suspense, l’aventure et le contre-espionnage. Un livre-détente cocasse qui manipule le lecteur, le fait éclater de rire et lui offre un grand plaisir de lecture.

L’auteur. Jean Echenoz est né en 1967 à Orange. Son père est psychiatre. Après des études en sociologie à Aix-en-Provence, il s’installe à Paris en 1970. Passionné par le jazz et le cinéma, il commence à écrire des scénarios de films puis des romans. Son premier roman, Le Méridien de Greenwich, est publié aux Editions de Minuit en 1979 et reçoit le Prix Fénéon. Suivront une quinzaine d’ouvrages, chez le même éditeur, dont Cherokee (1983, Prix Médicis), L’équipée malaise (1987), L’Occupation des sols (1988), Lac (1989, Grand Prix du roman de la Société des gens de lettres), Nous trois (1992), Les Grandes Blondes (1995, Prix Novembre), Un an (1997), Je m’en vais (1999, Prix Goncourt), Ravel (2006) et Courir (2008) et 14 en 2012.
Totalement déjantée, l’histoire d’Envoyée spéciale n’est pas facile à résumer tant elle part dans tous les sens. Elle démarre sur une scène particulièrement cocasse : le  kidnapping en plein Paris de Constance, jeune Parisienne ordinaire, avec pour instrument dissuasif à toute velléité de fuite… une perceuse ! Juste avant, en guise d’ouverture, dans un bureau vieillot et désuet, le Général Bourgeaud désuet et vieillot lui aussi ET chargé d’organiser l’enlèvement, explique à son zélé subalterne Paul Objat ce qu’il attend de lui. A savoir enlever une femme, la séquestrer, la mettre au vert en cure d’isolement (dans la Creuse) pendant quelque temps histoire de la rendre plus «ductile», autrement dit plus disponible d’esprit. Avant de lui confier SA mission d’espionne, dont le lecteur prend connaissance en même temps qu’elle, largement passé le mitan du livre, et dont je ne dirai rien de plus…  Pour masquer le véritable mobile de l’enlèvement, une rançon est demandée à son mari, homme financièrement aisé qui n’a cure de la payer et ignore la demande. L’adjoint du Général sera assisté dans cette mission délicate de deux branquignols, Christian et Jean-Pierre, motivés par l’objectif et par Constance.
A partir de là, le lecteur est ballotté entre un Paris très présent, la campagne creusoise et Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, dont l’atmosphère sociale et politique est formidablement bien campée, pour une série d’aventures inénarrables, dont l’auteur maîtrise parfaitement le déroulement et l’issue.
Côté style, Jean Echenoz a l’art et la manière de changer de registre stylistique en changeant de registre romanesque. On est loin du phrasé de 14 ou de Je m’en vais. Ici, l’écriture est particulièrement jouissive : à la fois narrative, parodique, enlevée, riche en vocabulaire insolite et en bons mots truculents. Descriptive même à l’occasion, notamment dans la dernière partie. Et, surtout, pleine d’humour. Un humour noir, parfois désopilant ou confinant au burlesque avec, partout, des détails savoureux utiles (ou non),  liés (ou non) à l’histoire et nous tenant informés sur l’intrigue, les personnages, les pays, les villes et les régions traversés (le métro parisien, une éolienne en pleine campagne, la frontière entre les deux Corée…).
En somme, tout ce qu’un lecteur attentionné a besoin – ou pas –  de savoir du pourquoi et du comment des choses de ce monde : les différentes textures des ongles des doigts de main, les similitudes entre les phéromones émises par les éléphantes au moment de l’accouplement et celles de plus d’une centaine d’espèces de papillons, l’utilisation normale et anormale d’une perceuse, les différentes espèces de poissons exotiques évoluant dans les mangroves de Sassandra, la distinction qu’il faut faire entre le taekwondo et le wing chun ou le bando par exemple… Toutes choses qui ne s’inventent pas…
Ces digressions constantes et inopinées m’ont fait penser aux romans de Henning Mankell (dans un registre plus sérieux) et surtout à ceux de Fred Vargas (surtout les derniers) dans un registre aussi léger. Avec eux aussi les enquêtes sont azimutées et les parenthèses variées et nombreuses.
Mon avis sur le livre. Qu’il est bon de lire léger ! Voilà un livre qui fait du bien, une lecture cent pour cent divertissante, pleine de fantaisie et drôle à souhait du début à la fin. Juste ce qu’il me fallait après quelques lectures «sérieuses». Aventure, espionnage, trahisons diverses, tout cela en mode parodie. Que celles et ceux (dont je fais partie) qui détestent les romans d’espionnage, voire y sont allergiques, se rassurent : non seulement ils suivront à l’aise les péripéties de ces héros de pacotille mais ce livre risque bien de les réconcilier avec le genre tant l’efficacité le dispute à la légèreté dans les pages ! Les autres, les inconditionnels de Ken Follet, de John Le Carré et de 007 y trouveront leur compte eux aussi car l’intrigue tient la route -et celui qui la suit- jusqu’au bout.
La construction est habile, la vérité se dévoile en même temps que l’action avance, avec une première partie policière dans laquelle tout devient de plus en plus net, les personnages et leurs motivations. À mesure que l’action progresse, les personnages, pas si inconsistants qu’ils le paraissent au départ, laissent tomber les masques. Dans la seconde partie, le roman bascule dans l’espionnage dès lors que la DGSE informe Constance de sa mission en Corée du Nord. De rebondissement en coïncidence et de coïncidence en coup fourré, les surprises fourmillent, le lecteur n’a qu’à se laisser porter par les événements. Habilement, d’un chapitre au suivant, l’auteur nous fait passer d’une partie de l’histoire à une autre, mélangeant s’il le faut plusieurs moments et plusieurs lieux sans que l’on soit perdu. Le lecteur assez malin pour utiliser tous les indices éparpillés dans les pages en sortira grandi et fier. La partie qui se déroule en Corée du Nord, très réaliste et très «actuelle», semble être le fruit d’une investigation journalistique poussée tant les détails descriptifs et explicatifs y abondent. Et, grande maîtrise de l’auteur, celle avec laquelle il récupère à la fin toutes les ficelles qu’il a déroulées pour les renouer entre elles et toutes les portes qu’il a ouvertes pour les refermer au final. Tout est bien qui finit…
Détail curieux mais sympa : à de nombreuses reprises l’auteur (qui EST le narrateur, en principe extérieur à l’intrigue) s’octroie des incursions dans l’action auprès des personnages. Comme une sorte d’esprit trotteur, comme «la petite souris» que tout individu qui se respecte a souhaité être au moins une fois. L’un après l’autre, parfois à plusieurs, les personnages sont accompagnés de ce témoin-acteur qui les «assiste» tout en commentant ce qu’il voit et ce qui se passe dans des apartés inopinés. En faisant des commentaires sur son livre. Parfois même c’est le lecteur qui est mis à contribution pour donner son avis. Un peu comme un acteur de théâtre qui se planterait devant son public pour lui parler «en direct», lui faire part de points de vue toujours différents. Dans ces passages, le pronom personnel sujet change, passant de «je» à «nous», «vous» ou «on». Ces moments de décalages sont un peu déstabilisants, au point que je me suis demandé parfois si ce ou ces personnages supplémentaires n’existaient pas vraiment et si ce n’étaient pas eux qui tiraient toutes les ficelles… Ainsi lisons-nous, entre autres apartés : Quant à ceux qui n’avaient pas compris que le commanditaire se nomme Clément Pognel, nous sommes heureux de le leur apprendre ici.
Petit bémol en ce qui me concerne (mais c’est purement personnel), j’ai trouvé que le livre manquait de sentiments. Espionnite et action à gogo l’obligeant, sans doute… Les personnages, y compris la belle Constance, Mata-Hari (involontaire) de pacotille, n’ont pas plus d’états d’âme dans leurs actions que de sentiments dans leurs comportements. L’amour se réduit chez les hommes à la tentation d’assouvir leurs pulsions malgré une courtoisie presque naturelle envers leur prisonnière. Et pour Constance le passage à l’acte, s’il peut contribuer à assurer son bien-être et/ou sa survie, ne pose aucun problème émotionnel quitte à changer d’amant en cours de mission pour les besoins de la cause ! Quant à son mari, loin d’être éploré par l’enlèvement de sa femme, il s’accommode parfaitement de son absence et ne tarde pas à se remettre en couple. Vrai, si tout le monde batifole avec tout le monde (ou presque), personne n’aime personne (ou presque), l’amour n’est pas au rendez-vous.
Côté violence, les personnages ne font pas non plus dans la dentelle. S’il faut absolument tirer à l’arme à feu pour se sortir d’une situation embarrassante voire dangereuse, pas de problème, même si la personne sur qui le faire est de sexe féminin. Les moyens de dézinguer et de faire disparaître des personnes inutiles sont d’une grande variété et d’une grande efficacité, au point parfois de nous donner la berlue.
En définitive, Envoyée spéciale est une réussite car l’auteur, si sérieux dans ses romans précédents, a pris ici le parti de nous faire rire, de nous tenir en haleine jusqu’au bout. Ce qu’il fait avec classe en nous invitant dans cette histoire loufoque avec pour seule ambition de nous faire passer un bon moment. En ces périodes de grisaille générale où l’on ne sait plus quoi lire ni quoi écrire, ça fait un bien fou ! J’avais beaucoup aimé ses romans sérieux mais j’avoue avoir adoré celui-là !