Sorti en octobre 2011 chez Folio (Gallimard). 125 pages. Roman.

L’auteure. Pas grand-chose sur le Web de Catherine Guillebaud, qui sait rester discrète, sinon qu’elle est cofondatrice avec son mari des éditions Arléa qu’elle codirige également. Elle est l’auteure de six romans, dont Les souliers lilas, Elle est partie et Exercice d’abandon

L’histoire est racontée à la première personne par son personnage principal. La chose est banale me direz-vous. Oui mais, le personnage principal, Mastic des Feux mignons, cela ne s’invente pas, est… un chien ! Oui, un chien, un setter anglais, rebaptisé Joyce par sa maîtresse (en mémoire de son prédécesseur) et en fin de vie. Joyce le sait, il n’en a plus pour longtemps sur la terre des hommes et va bientôt rejoindre le paradis des animaux. Tout en lui est signal de détresse, sa vessie se vide tout seule, son odorat, tous ses sens le trahissent, ses muscles l’abandonnent, les douleurs se font plus vives… Il est bientôt prêt pour le dernier voyage, chaque jour l’en rapproche et il a, dit-il ‘déjà une patte dans la tombe’.

Afin de laisser une trace de son passage parmi les Terriens, il entreprend d’écrire sa vie de chien, son ‘autobiographie’ et, partant, celle de ses maîtres et de ses compagnons à quatre pattes, notamment Opium, son vieil ami le chat, pas loin de la sortie lui aussi. A travers le prisme de son regard, le maître (ou la maîtresse, il aime les deux du même amour canin) et, au-delà des maîtres, l’auteure survole les événements marquants (du point de vue de Joyce) des quatorze années qu’il a passées près d’eux. Pêle-mêle, les enfants (de la naissance à l’envol), les vacances et la maison à nouveau remplie l’été, les amis (surtout une, celle qui ‘parlait chien’), les réceptions, les bonheurs, les malheurs, les amours, mais aussi  les différences-ressemblances entre les chiens et les chats et les observations souvent justes, drôles et très futées de Joyce sur le comportement des uns ou des autres ou sur le temps qui passe pour tout le monde. Même l’histoire de la maison nous est rapportée, son origine et ses transformations. Un vrai philosophe. Un grand sentimental.

Le style. Le parler chien, ce n’est sûrement pas facile pour une romancière. Pourtant, Catherine Guillebaud s’en tire bien, très bien même, du début à la fin de Dernière caresse. En effet, Mastic des Feux mignons prend la parole dès la première page du livre pour ne la laisser qu’à la dernière page de sa vie. Il s’exprime dans une langue pleine de douceur, d’humour et d’autodérision à travers laquelle passe une émotion totalement dénuée de mièvrerie ou de misérabilisme. L’écriture décalée, originale, aboutie, colle parfaitement à l’histoire sucrée-salée et a souvent provoqué chez moi amusement et apitoiement accompagnés de sourires. Pas d’effets de style superflus, le ‘narrateur’ ne prend pas les chemins de traverse et va directement à l’essentiel pour nous décrire une anecdote, un humain, un animal. En quelques mots justes et précis, tout est dit.

Mon avis. J’ai bien aimé ce livre et son ‘personnage’ tout en douceur (même si Joyce ne m’a pas émue aussi fort que Nikki, poignant de réalisme dans le roman éponyme de Tibor Déry). En créant un décalage narratif grâce à une jolie astuce stylistique, l’auteure a su créer autour de son ‘narrateur’ un climat de douceur et de compréhension mutuelle entre humains et animaux. Le regard que portent les animaux sur les êtres humains m’a toujours paru très juste. Nul doute que de nombreux lecteurs retrouveront dans le caractère et le comportement de Joyce (et d’Opium) de nombreux points communs avec leur propre chien (et/ou chat) et qu’ils liront cette histoire les yeux humides et l’humeur nostalgique, surtout s’ils viennent de le perdre.

Bien aimé certaines scènes assez cocasses, notamment celle de la castration d’Athos le cheval, celle des combats de chats, bien que certaines eussent frôlé le drame définitif comme celle, plus réaliste, du massacre des moutons.

Cet humour sans cesse présent rend la fin plus ‘supportable’. Non seulement parce qu’elle est annoncée dès le titre mais aussi parce que c’est Joyce en personne qui raconte sa propre mort, comme s’il y était, comme si nous y étions. Il faut dire que sieur Joyce n’a pas vraiment peur de mourir, en vrai grand sage il en accepte l’idée comme un soulagement ; il est juste attristé par la perspective de ne plus voir les gens qu’il aime, surtout Elle, sa maîtresse adorée, respectée, vénérée, celle à qui il a décidé d’appartenir.

Au final, j’ai passé un très bon moment en lisant Dernière caresse, touchée par ce chien triste mais jamais pleurnichard, réalisant une fois encore que si les animaux ne sont pas aussi intelligents que nous, ils pourraient nous servir d’exemple dans bien des situations et nous rappeler (ou nous enseigner ?) quelques règles de bienséance et de tolérance… Une histoire saine et délicate qui fait du bien en ces temps difficiles.

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un passage dans lesquels Joyce nous fait part de ses considérations sur ses congénères à quatre pattes, les chats (et c’est une inconditionnelle des chats qui vous parle). En page 48 : ‘Cette absence de reconnaissance est commune à tous les chats. (…). J’en déduis donc que c’est une caractéristique propre à cette gent. Le chat prend mais ne donne jamais. Opium veut voir dans cette attitude une preuve d’absolue liberté. Le chat n’appartient à personne, alors que le chien se soumet au premier venu. C’est une façon de voir les choses, ce n’est pas la mienne’.

Sur un sujet tout autre (les animaux et leur non-notion du temps qui passe), mais tout aussi juste, nous lisons page 42 : ‘J’entends faire une fois pour toutes un sort à cette légende selon laquelle les chiens sont des êtres sans véritable conscience de la durée. Une heure, une semaine, un mois, quelle importance ! Le chien ne sait pas faire la différence. Comme c’est commode ! Je la fais, moi, la différence, et je sais qu’un départ au marché, avec cabas et tout le tintouin le samedi matin, ce n’est pas la même chose que le lever à cinq heures, le café avalé debout dans la cuisine, le manteau sur le dos, la sacoche prête à ses pieds lorsque qu’Elle court après le train du lundi. Le pire, je crois, ce sont les valises. Qui dit valise dit justement la certitude immédiate d’un interminable déroulement de jours. Un entassement de jours, de soirs, de soupes mal faites, de caresses manquantes. Et tout ça ne forme pas une seule et même attente. Des jours qui passent plus vite que d’autres, des minutes qui s’éternisent’…  Même si cela paraît vrai, c’est l’exact contraire de ce que l’on entend (ou que l’on veut bien entendre parce que ça nous arrange), mais notre ami Joyce n’est pas éthologue, nous non plus. Mon mari me susurre d’ailleurs à l’oreille que des humains et des animaux ce sont les seconds les plus finauds et qu’il suffit de voir les yeux fulminant de colère de notre chatte à la vue d’une valise pour en être totalement convaincu…

Je pourrais en citer beaucoup d’autres, notamment une réflexion sur les chats territoriaux qui se battent systématiquement à chaque rencontre. Ce combat sans cesse renouvelé entre deux chats de la maison (l’un ‘permanent’, l’autre voyageur) est raconté de fort belle manière dans un passage hilarant que je laisse au lecteur le plaisir de découvrir.

En deux mots

Un petit livre simple, sans prétention, plein de douceur amère et de tendresse, tout comme son héros canin. Une lecture agréable, souvent drôle et qui, mine de rien, nous donne à réfléchir sur la place et le rôle de nos animaux de compagnie, ainsi que sur nos propres petits travers.