Sorti en octobre 2016 chez Gallimard. Roman. 144 pages. Récit de voyage.

 

EN DEUX MOTS Après sa propre Berezina, en août 2014, Sylvain Tesson nous revient cabossé de partout mais alerte, farouche et plein d’allant. Avec sa générosité et son écriture si personnelles, il trace un tableau mitigé des chemins de traverse français et des petits villages oubliés qu’ils desservent. Drôle, avisé, humain, poétique. Jouissif, toujours. On en redemande !

L’auteur. Sylvain Tesson, écrivain-voyageur français, est né en 1972 à Paris. Géographe de formation, il est titulaire d’un DEA de géopolitique. Mais c’est d’abord et avant tout un aventurier qui ne tient pas en place. Outre l’escalade et l’ascension (de montagne ou d’immeubles), la randonnée à pied, à cheval ou en deux-roues (un tour du monde en vélo) avec, toujours, une prise de risques, il passe sa vie à bourlinguer et à séjourner dans des zones inhospitalières (Sibérie, Inde, Bhoutan, Islande, Pakistan, Afghanistan, Russie entre autres) et à relater ses voyages sous forme de reportages, de documentaires mais surtout de nouvelles (Une vie à coucher dehors, qui lui a valu le Prix Goncourt de la nouvelle en 2009), de récits de voyages (On a roulé sur la Terre, Eloge de l’énergie vagabonde…) et de romans (Dans les forêts de Sibérie, Prix Médicis en 2008).

L’histoire. C’est le récit de son dernier voyage. Son premier voyage en fait, le premier depuis son accident de l’an passé. Celui qu’il s’était promis de faire dans ses « nuits de pitié ». Plus raisonnable, plus court, plus sage que les autres. Moins risqué, moins long, moins exotique, quoique… Mais tout aussi beau. Pour lui comme pour nous. Un voyage indispensable pour se retrouver corps et âme, pour se reconquérir, se rassurer. Plus qu’un voyage, mieux qu’une thalasso, SA convalescence.

Pas d’introduction sur la préparation du voyage, juste un petit point sur la raison « officielle » de celui-ci ­– tenir une promesse d’hôpital : « Si je m’en sors, je traverse la France à pied » – et le départ est donné. Il joue sa carte de la deuxième chance.

Parti du Mercantour, à l’extrême est et en bas de la France, il parcourt mille kilomètres pour s’arrêter en Normandie, au sémaphore de La Hague, « le bord de la carte et la fin du territoire ». Il voyage seul, certains de ses fidèles amis randonneurs et ses deux sœurs l’ayant rejoint pour quelques étapes, quelques jours. Solitude supportable et aimée pour cet homme au moral si fort et à l’imagination luxuriante. Pourtant, le voyage est long en kilomètres, les difficultés nombreuses, inhérentes à la trajectoire, au mode du voyage, et propres à Sylvain Tesson, mais son mental est trempé dans un acier inoxydable. La guérison de l’âme et du corps est au bout de la route.

Aucun suspense n’étant à respecter dans ce livre, je puis dire sans scrupules que la fin est rassurante : le pari est gagné, l’apaisement venu, la paix retrouvée. Ouf ! Et le courage est à saluer.

Côté style, le moins que l’on puisse dire, c’est que s’il s’est amoché pour longtemps la carcasse et le moteur, sa direction n’a pas conservé de séquelles visibles des fractures du crâne. Bien au contraire. L’écriture – ouf – véritable « gouaille littéraire » est à la hauteur du Tesson d’avant, du Tesson qu’on aime : inspirée, directe, métaphorique, utilisant un vocabulaire fécond et maniant le subjonctif en toute insouciance. Tesson a l’art et la manière de marier la spontanéité au perfectionnement, à une grande élégance. Le tout avec de l’humour – moins que dans les précédents récits, c’est vrai, mais il faut laisser du temps au temps… –  et de l’autodérision à revendre (c’est, ici plus encore que dans ses livres passés, son côté touchant).

Sans parler d’un sens de la formule qui là encore frappe fort. J’ai bien aimé d’ailleurs, dans la série aphorismes dont il raffole, celui-ci, bien senti : « Je recourais au principe que j’avais exploité en suivant la retraite des grognards de Napoléon ou des évadés de l’URSS : quand on pense à plus malheureux que soi, on se console ». Je vous conseille à ce propos de jeter un coup d’œil sur ses deux désopilants recueils d’aphorismes sortis tous deux chez Pocket : Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages (2013) et Aphorismes dans les herbes et autres propos de la nuit (2014). Toujours évidents et bien trouvés, ils valent leur « pesant » de mots : proches des vérités, loin des calembours ! On aime ou on n’aime pas. Moi j’adore ! Ouvrir un recueil le matin, en picorer deux ou quatre au hasard et sourire pour des heures…

En ce qui concerne la construction, le récit prend la forme d’un journal de voyage, daté au jour le jour, dans lequel il évoque la marche elle-même, son accident, mais aussi des réflexions « sociécologiques » jetées pêle-mêle dans les pages.

 

Mon avis sur le livre. Quel bonheur de retrouver Sylvain Tesson debout, en un seul morceau, la tête pleine de projets de voyages et de fanfaronnades, le cœur sensible et à l’écoute ! Quelle joie de savoir qu’il nous offrira encore des pages remplies de sa si belle prose à déguster et de ses raisonnements (évidents, justes ou carrément exaspérants) à méditer.

Avec lucidité mais sans jamais se plaindre, acceptant la chute comme un châtiment (ou presque), il revient dans le prologue et en quelques occasions sur les circonstances qui ont précédé celui-ci : la mort de sa mère, sa chute, son hospitalisation et les séquelles qu’il gardera longtemps. Là aussi, la langue est poétique et le propos direct (page 18) :
« Ma mère était morte comme elle avait vécu, faisant faux bond, et moi, pris de boisson, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre. J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la Terre. (…) J’avais pris cinquante ans en huit mètres ».

Puis page 51, toujours lucide, toujours grinçant, jamais larmoyant : « Mon accident m’avait affligé d’une paralysie faciale et ma grimace fascinait les enfants dans la rue. Même les chiens me regardaient bizarrement. Ma bouche, tordue, tombait sur le côté, le nez était de traviole, la joue droite enfoncée, l’œil exophtalmique. Un freak en somme ».

Parmi les nombreux sujets de réflexion qu’il aborde, Sylvain Tesson s’en prend à la technologie qui se dit « haute », à une société du tout numérique, et en particulier aux écrans, ces « illusions virtuelles » qui ont envahi nos vies, grands, moyens, petits, tous et toujours connectés.

Autre sujet d’exaspération, ce qu’il est convenu d’appeler l’aménagement du territoire, ennemi numéro un des chemins de traverse (page 121) : « Les chemins noirs, au moins, avaient cette vertu : ils sinuaient entre les verrues des plans d’occupation des sols. Il fallait que les hommes fussent drôles pour s’imaginer qu’un paysage eût besoin qu’on l’aménageât. D’autres parlaient d’augmenter la réalité. Un jour peut-être s’occuperaient-ils d’éclairer le soleil ? ». Quant à sa définition des chemins noirs, ceux qui constituent « une géographie de traverse », le véritable et récurrent sujet du livre, je vous laisse la découvrir dans les pages.

Et sur le consumérisme outrancier, un de ses dadas, ici en matière de pétrole : Je rêvassai longuement, accoudé aux rambardes, l’œil fixé sur l’écoulement des véhicules. Un jour, peut-être, lorsque la dernière goutte d’hydrocarbure serait épuisée, le ballet finirait, subito. Il faudrait alors être là, aux loges d’un pont d’autoroute : le flot ralentirait, cesserait, les portes s’ouvriraient, les automobilistes sortiraient de leur voiture, se salueraient l’air éberlué, et continueraient à pied ». Mouais.

Enfin, juste pour la beauté de la forme, une des nombreuses descriptions d’une France inconnue et sauvage, tout en dégradés de bleu et de vert, qui parsèment le roman (page 132) : « Cette fois cela n’était plus une affaire de chemins noirs à démêler sur une carte : il suffisait de suivre la ligne littorale et de tenir l’équilibre entre le ressac et le silence. L’aube ouvrait le ciel, tirant une ligne de clarté entre la terre et les nuages. Ici, tout lever de soleil recourait aux efforts de l’écailler écartant les lèvres de son coquillage avec son couteau. (…) Les dunes s’effondraient, les oiseaux s’énervaient, les houx craquaient leurs flammes éteintes. Des maisons se distribuaient sur les pentes, pleines de secrets de famille. Le chemin sinuait dans les genêts, s’avançait bravement au bord des falaises, regagnait le revers des dunes, en crevait la crête, s’effaçait sur les plages.

Plus loin, un passage évoquant cette nature à laquelle l’auteur prête des sentiments, des attitudes voire des comportements « humains » : « Le Cotentin était le bras que tendait la France sous le ciel pour s’apercevoir qu’il pleuvait. Les dunes de Biville moutonnaient doucement entre les bocages et la mer. Elles portaient une végétation pastel. Etait-ce par respect pour la sobre élégance des ciels que la végétation s’interdisait toute teinte criarde ? ».

Alors oui, toutes ces révoltes, on y souscrit de principe, on marche à fond (un peu ?) dans son raisonnement… Mais dans la pratique, comment revenir en arrière ? Comment se passer de toutes ces choses pas toujours utiles, en tout cas pas indispensables ? Comment ne pas rester au stade de la constatation ? Ne comptez pas sur moi pour vous aider à trouver une réponse ! Ah si, quand même, un impondérable, une condition sine qua non : que les politiques de tout bord prêtent une oreille plus attentive et plus réactive aux mouvements écologiques qui depuis des décennies appuient en vain sur la sonnette d’alarme …

Pour finir, bien sûr, le récit peut quelquefois sembler long, redondant, empathique… mais… STOP ! Il est généreux, bariolé, poétique, fleuri, humain ! Si pour ma part je l’ai un peu moins aimé que le précédent, Berezina, c’est juste que la partie historique qui m’avait tant passionnée, m’a ici manqué… Ce qui n’est pas une raison valable pour lui retirer le coup de cœur qu’il mérite. Sylvain Tesson est pour moi un personnage et un auteur « habité ». Ses livres aussi, c’est bien pourquoi il faut les lire.

Note de l’auteure de ce texte à l’auteur de ces livres : Fais gaffe à ta gueule, on t’aime trop !