Sorti en 2004 chez Gallimard, Collection Folio policier (Réédition). 317 pages. Roman policier. Traduit du norvégien par Olivier Gouchet. Premier opus des enquêtes de Varg Veum, le privé norvégien.

L’auteur. Gunnar Staalesen est né en 1947 à Bergen. Après des études de philologie, il commence sa carrière littéraire à un peu plus de vingt ans et se tourne assez vite vers le roman policier avant de créer, en 1975, le personnage d’une longue lignée de livres, Vard Veum. Cette série a connu un très gros succès en Norvège. Parallèlement, il écrit une grande fresque socialo-policière sur Bergen, intitulée Le Roman de Bergen et se déroulant sur plus de cent ans au vingtième siècle.
L’histoire.  Dans le boulot, détective privé inoccupé et fauché, dans la vie, divorcé, père d’un petit garçon qu’il voit deux fois par mois, très seul donc mais pas totalement mécontent de l’être… Varg Veum, la quarantaine pas encore fatiguée, est un ancien de la Protection de l’Enfance, dont il a été renvoyé pour avoir salement «malmené» un sale dealer-proxénète. Les contrats ne courent pas les rues, les visites sont rares et Varg doit se contenter plus souvent qu’à son tour de sa bouteille d’aquavit pour toute compagnie.
L’accès à l’histoire est une véritable trouvaille : à deux jours d’intervalle, deux personnes différentes demandent à Varg Veum de prendre en filature… la même femme ! Le mari et le frère. Le premier, William Moberg, parce qu’il la soupçonne de le tromper, le second, Ragnar Veide, parce que leur père mourant veut la revoir et se réconcilier avec elle avant de partir pour le grand voyage. Il refuse la première proposition, le mari de la femme à suivre, avocat de profession (!) voulant demander le divorce en cas d’infidélité avérée. Ce que Varg Veum, divorcé accablé, ne peut accepter, question de principes, considérant que : ce qu’un homme ou une femme mariés font de leur temps libre, à mon sens, c’est leur affaire. Mais, avec une pile de factures à payer plus haute que tous les billets que pourrait contenir son compte bancaire, il accepte la seconde enquête, celle du frère. Il se prend au jeu et va, tout comme nous, de surprise en surprise. Jusqu’à devenir peut-être le loup dans la bergerie, ou devrais-je dire plutôt le contraire, le dindon de la farce…
Le style.  Le livre est écrit comme un roman noir américain à l’ancienne, avec de forts accents de Chandler dans la description des conditions de vie du personnage et sa psychologie : penchant pour l’alcool, désabusement voire cynisme, compte en banque famélique, relations difficiles avec les femmes et les forces de l’ordre officielles et… solitude, mais aussi dans les méthodes d’investigation, notamment les longues filatures. Varg Veum pourrait bien être la version colorisée du privé américain, le Philip Marlowe du grand Nord, la compassion et l’humour en plus. Manquent le chapeau en feutre noir et l’imperméable beige. L’humour et l’autodérision, fortement présents dans les pages, m’ont également fait penser aux auteurs de polars anglais, Exbrayat en tête.
Mais Gunnar Staalasen ne s’en tient pas aux codes classiques du polar noir, il a su donner à son écriture et à son récit une identité propre avec, notamment, les commentaires peu flatteurs que le détective fait sur lui-même, les éclaircissements qu’il nous donne au cours de son avancement, sans oublier la grande explication finale. L’ensemble passe très bien, même les longues filatures, sans lourdeur aucune, tout dans l’élégance et la simplicité, et les pages se tournent sans qu’on s’en aperçoive. Des boutades, aussi, qui tombent comme ça, sans crier gare, et sont à mourir de rire même si un peu désuètes. Il est à noter que le livre est sorti en Norvège en 1977, il y a près de quarante ans et porte plutôt bien son âge côté style. Quelques formules font certes un peu surannées mais l’ensemble tient la route. Un trait qui dénote sûrement d’un grand modernisme au moment de l’écriture et de l’habilité qu’a eue l’auteur de ne donner que très peu de détails qui pourraient dater les faits racontés (les cabines téléphoniques et les machines  à écrire). Après tout, la drogue et la prostitution sont toujours d’actualité.
Mon avis. Avec du monde à la maison pendant la période des fêtes de fin d’année, autrement dit pas très disponible, il me fallait un livre pas trop long, pas «prise de tête mais pas neuneu», ni trop lourd ni trop léger, pas forcément littéraire mais pas trop mal écrit, bref un livre facile à lire. Je suis allée voir si je pouvais trouver mon bonheur (de lecture) dans mon rayon Polars étrangers mais pas anglo-saxons (trop violents, là, pour le coup !). Bah oui, parfois j’ai des lubies ! Comme tout le monde.
Je suis tombée sur ce polar suédois, qui réunit tous les critères précités ! Et bien m’en a pris ! Un vrai petit bonheur de lecture dont il serait dommage de se priver entre deux livres plus sérieux. Ce petit polar prometteur (et c’est tant mieux car il est le premier d’une série de douze enquêtes du même détective), contient tous les ingrédients d’un bon polar social avec des crimes certes, mais qui sont racontés sans complaisance par l’auteur. Le fond humain et les mobiles des crimes prévalent grandement sur l’aspect purement policier (même si le suspense reste entier jusqu’au dernier rebondissement.
Tout d’abord, grâce au personnage de Var Veum, qui ne peut que nous être sympathique. Idéaliste bourré de failles et de qualités dont un grand sens de l’humour et de la poésie de la vie, il est somme toute assez banal en même temps qu’atypique. L’auteur a créé un personnage avec forces et faiblesses qu’il aime et pour qui il éprouve une compassion mêlée d’agacement -la même que celle du détective pour les victimes. Un peu comme nous.
Par ailleurs, Gunnar Staalasen décrit sa ville de Bergen de manière objective, sans complaisance et loin de toute idée reçue : ici, dans les quartiers bourgeois et prospères aux rues bordées de belles maisons se cachent de lourds secrets et se trament des malversations. Pas la peine d’aller dans les quartiers mal famés pour trouver drogue, alcool et prostitution. Comme chez presque tous les écrivains du Grand Nord, le modèle nordique proclamé longtemps en Europe comme modèle social idéal, est malmené par l’auteur.
De là à le comparer à Henning Mankell comme je l’ai lu en quatrième de couverture, quand même… s’il n’y a qu’un pas, c’est un pas de géant ! Et je ne le franchirai pas tout de suite, j’aime trop Henning Mankell pour cela ! Je verrai bien par la suite en découvrant d’autres enquêtes. Tiens, la voilà, ma prochaine lecture : le dernier Mankell. Sable mouvant, écrit juste avant son départ définitif.

En deux mots Premier opus d’une série de douze, Le loup dans la bergerie met en scène un détective fauché, sympa et assez doué qui jette sur Bergen et la société norvégienne un regard honnête mais désabusé et sur les hommes un œil critique et compréhensif.