Roman paru aux éditions Gallimard en 2003, puis réédité chez Folio Junior dans le recueil 3 histoires de Jean-claude Mourlevat en 2014. 177 pages.

EN DEUX MOTS

Une histoire drôle et tendre, racontée dans un style jubilatoire pour le plus grand plaisir des lecteurs, jeunes (à partir de 8 ans) et moins jeunes.

Les sept premières lignes : « Bon, ça commence au pays des Boucs. Un pays de bonne humeur et de rigolade. Les boucs ne sont pas des gens compliqués. Ce qu’ils aiment faire ? L’été : travailler dans les champs avec de grands chapeaux de paille. L’hiver : s’attabler à quinze autour d’une bonne soupe aux choux et s’en mettre plein la panse. Et en toute saison ils adorent faire la java.

L’auteur. Jean-Claude Mourlevat est un auteur français né en 1952, qui sera d’abord professeur d’Allemand puis comédien et metteur en scène avant de se consacrer à l’écriture à partir de 1997. On lui doit de nombreux ouvrages pour la jeunesse dont La troisième vengeance de Robert Poutifard et Le garçon qui volait, ou plus récemment La rivière à l’envers.

L’histoire. A la suite d’un chagrin d’amour (la belle Cornebiquette lui ayant préféré son meilleur ami Bique-en-Borne), Cornebique, bouc musicien de son état, part « faire le vagabond » avec son banjo pour tout bagage.
Un jour de tempête, et alors qu’il est déjà bien loin du pays des boucs, sa route croise celle de la cigogne Margie. Celle-ci, ballotée par les vents et à bout de force, laisse échapper son précieux balluchon qui atterrit « pile dans les bras de Cornebique ». A l’intérieur dudit balluchon, Cornebique découvre une petite créature qui sommeille roulée en boule au fond d’une chaussette, ainsi qu’une lettre expliquant que le petit Pié (c’est son nom) est le dernier de son espèce et qu’il faut à tout prix empêcher que les « griffues » (gentil sobriquet donné aux fouines, également nommées « les garces »), s’emparent de lui. Je ne vous en dirai pas davantage quant au sombre dessein desdites griffues.
Pendant quatre ans, Cornebique et son petit camarade plus souvent endormi qu’à son tour (et pour cause, c’est un loir !) vont parcourir le monde, se tenant le plus loin possible de l’ennemi. Mais un jour Pié disparaît…

Le style. Une des grandes forces de ce roman « jeunesse » est sans nul doute son style qui sert si bien l’histoire. Dès les premières lignes, le ton est donné : l’écriture est truculente et familière, souvent inventive, et la drôlerie des situations est souvent renforcée par celle de la langue, notamment à l’occasion d’un inénarrable concours d’insultes :
« … Sirop de vomille ! Sous-marmites ! Entortilleurs de tire-bouchons ! Embobineurs de patafiole ! Fonds de barriques ! Débouche-burettes ! Gigots en costume ! Manivelles de secours ! … (…) … Grumeaux de sanguinolette ! Suçons de ventouses ! Sous-nouilles ! Ventres à colique !… »
ou encore avec le jargon médico-charlatanesque de Lem :
« Oui, approchez ! Et n’hésitez pas à m’interrompre ! Péritonite de la fesse ! Mycose galopante ! Disparition de l’oskiput ! Infracture de la rostule !… »

A d’autres moments, cette même langue permet à l’émotion de poindre en évitant toute mièvrerie et de traduire avec beaucoup de justesse la tendresse de Cornebique pour Pié.
« Mon p’tit camarade, c’est un des nombreux noms qu’il lui a trouvés. Il en a inventé beaucoup d’autres, des gentils et des moins aimables : Crotte-aux-Fesses, au début, hélas ; l’Aviateur, ensuite, à cause de son arrivée par la voie des airs ; Gros-Pépère ; P’tit-Pépère ; Fiston ; l’Artiste, etc… Il ne l’appelle par son prénom que lorsque la situation l’exige. Ainsi, cette fameuse nuit où il l’a égaré dans une forêt. C’est vrai qu’on hésite à crier « Crotte-aux-Fesses ! » tout seul au milieu des sapins. »

 

Mon avis. Si le style contribue de manière essentielle au plaisir de lecture, il serait vain s’il ne servait une bonne histoire. La ballade de Cornebique en est une, originale, pleine de fantaisie, et surtout imprévisible. Rien ne s’y passe jamais comme prévu, qu’il s’agisse du rendez-vous secret au cours duquel, Cornebique en est certain, la belle Cornebiquette lui avouera son amour ; d’une course imperdable qu’il est contraint d’abandonner tout près de la ligne d’arrivée ; ou encore du plan infaillible de Lem pour libérer Pié. La galerie de personnages est à l’avenant. Ici point de héros. Le personnage principal est un grand bouc musicien qui « à la suite d’une douloureuse déception sentimentale », comme chanterait MC Solaar, part faire un tour. Avec l’atterrissage (au sens propre) de Pié dans sa vie, l’errance de Cornebique prend un sens. Il était seul, il a maintenant charge d’âme. Il se contentait de marcher, sans but précis, il faut à présent continuer d’avancer pour empêcher que les griffues ne s’emparent de son petit compagnon. Enfin, si au début de son périple la solitude ne lui pesait pas, désormais les sept mois par an durant lesquels Pié hiberne lui paraissent bien longs. Comme je l’ai dit précédemment à propos du style, la relation à la fois amicale, fraternelle, et filiale qui lie le grand bouc et le loirot est décrite avec beaucoup d’humour et de tendresse par Jean-Claude Mourlevat, comme en témoigne le passage ci-dessous.

« C’est un peu moins drôle à l’automne, bien sûr, quand Pié commence à piquer du nez. Il bâille. Ses paupières tombent. Les pointes que font les amandes de ses yeux noirs descendent, descendent. Il ne peut plus lutter. C’est sa petite horloge interne qui commande. Cornebique fait mine de le prendre à la rigolade :

– Alors, la flèche, on prépare le sports d’hiver ? Mais en réalité, il n’aime pas ce moment. Ca lui file le bourdon, à Cornebique. Il a l’impression que Pié s’éloigne, et l’abandonne. Le jour venu, il l’enveloppe dans la couverture et le remet tristement contre son ventre. Il lui dit simplement « bonne nuit », au singulier. D’ici les beaux jours, il devra les passer au pluriel, lui, les nuits. Plus de deux cents ! Et tout seul ! Au printemps, en revanche, c’est la fête ! Le petit Pié revient au monde, un peu hébété, après ses sept mois de ronflette. Il se frotte les yeux de ses deux poings. Il est encore un peu dans le potage. Cornebique le prend dans ses mains et lui sourit :

– Salut, mon copain ! …»

Alors forcément, quand Pié disparaît, Cornebique n’est plus que l’ombre de lui-même. Sa route croise alors celle de Lem, ou plutôt du Dr Lem, coq exerçant la profession de guérisseur ambulant, accessoirement amnésique et de loin le personnage le plus cocasse. Son jargon pseudo médical de charlatan, son amnésie qui semble ne se manifester qu’au moment le moins opportun, font sourire sinon rire à de multiples reprises. Avec Lem, Cornebique trouvera une oreille étrangement attentive à ses malheurs et surtout la force et le courage d’aller sauver Pié des mains des griffues. Côté méchants, si l’auteur nous décrit le personnage de la grand-mère, la reine des griffues, comme une créature minuscule et rabougrie à l’ego et à la cruauté surdimensionnés, les chapitres qui la mettent en scène sont parmi les plus drôles du livre, mais je n’en dirai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir des futurs lecteurs. Enfin, la musique occupe une place importante dans le livre. Jean-Claude Mourlevat nous y fait partager sa passion de la musique folk américaine et des chansons de Woody Guthrie en particulier. Le répertoire de Cornebique en contient d’ailleurs une pour chaque situation. Rien n’empêche, bien au contraire, d’en profiter pour les faire écouter à nos chères têtes blondes, histoire d’élargir en passant leur horizon musical. On l’aura compris, je recommande vivement ce livre.