Paru en décembre 2014 chez Fleuve Editions, 207 pages. C’est un premier roman. L’auteure est une journaliste américaine spécialisée dans les enquêtes sur la peine de mort. Elle vit dans l’Oregon. La critique a été élogieuse.

L’histoire. Bien difficile de parler de ce livre atypique. Disons d’emblée que le lieu enchanté du titre n’est pas un petit paradis, mais bien tout le contraire même si c’est ainsi que le nomme (et le ‘voit’ ?) le narrateur, un de ses ‘habitants’. L’action se déroule de nos jours dans une prison américaine, plus précisément dans le couloir de la mort, ce lieu obscur où les condamnés à mort attendent l’exécution de la sentence dans des conditions de détention indignes. On se demande s’il peut encore aujourd’hui exister de tels lieux dans le plus grand pays du monde. Et le plus civilisé paraît-il. Pas de lumière, pas d’air, pas de visites, pas de sorties, une nourriture que des chiens faméliques vomiraient. Un monde de haine et de violence extrême, qui nous ramènerait au Moyen-Age. Un milieu horrifique qui m’a fait souvent frémir et presque poussée, une fois, à abandonner la lecture.

Les personnages, les principaux en tout cas car la prison est surpeuplée, ont un profil psychologique fouillé et nuancé. Le narrateur, Arden, violent, asocial au point de se cacher dans son lit, mentalement déglingué depuis l’enfance mais sensible et pas cent pour cent mauvais, attend lui aussi son heure. Comme tous les condamnés à mort, au début du livre on ne sait rien ou pas grand-chose de ce qu’il a fait, mais on devine et on découvre petit à petit que c’est énorme, innommable. Un choc émotionnel dont on croit deviner que c’est le meurtre qu’il a commis qui l’a rendu muet et terrifié, mais ses autres sens sont exacerbés et il ressent dans son corps tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend, tout ce qu’il sent, l’auteure dira qu’il a l’omniscience de la prison dont il connaît tous les codes. Pourtant, ce lieu sordide, par la force de son imagination il l’a transformé en un «lieu enchanté» avec des chevaux dorés (symboles de liberté) galopant dans les entrailles de la prison et d’autres personnages imaginaires fantastiques qu’il appellera à la rescousse après chaque exécution ou quand il est trop mal. Comme un enfant qui se met à jouer bruyamment et frénétiquement ou au contraire se met les mains sur les oreilles quand il se sent en danger et veut fuir ce qu’il voit et entend.

Le personnage principal, que l’auteure de bout en bout appellera ‘la dame’ pour ne pas dire ‘je’ car c’est sa propre histoire qu’elle raconte, est elle aussi tourmentée et secrète. Elle se rend régulièrement dans la prison. Comme l’auteure, ‘la dame’ au passé malheureux qui s’accroche à son travail pour ne pas s’écrouler est chargée par des avocats courant après le renom de mener des enquêtes sur certains condamnés pour les ramener du couloir de la mort à celui de la ‘perpète’, autrement dit de les ‘sauver’. Sans porter de jugement, sans jamais savoir avec certitude s’ils sont innocents ou coupables, elle cherche (surtout dans leur enfance, forcément !) la moindre brèche où s’engouffrer pour contester le jugement.

Au moment où commence l’histoire, elle vient d’être chargée d’examiner le cas de York, qui occupe une cellule proche de celle d’Arden. Lui aussi a commis des horreurs, lui aussi est mentalement désaxé depuis toujours (la dame finira par découvrir pourquoi), mais là où il est différent des autres c’est qu’il ne veut pas être sauvé, il veut vraiment mourir. La mort est pour lui est préférable à la perpétuité. Tout l’enjeu pour la dame est de le faire changer d’avis. Arrivera-t-elle à le sauver malgré lui et doit-elle le faire ?

D’autres personnages gravitent autour : un prêtre défroqué et compassionnel, d’autres condamnés à mort, des matons au moins aussi pourris et violents que ceux qu’ils gardent, le directeur de la prison, juste et humain, dont la femme est en train de mourir d’un cancer.

Toute l’intrigue tourne autour de l’enquête de ‘la dame’ sur le dénommé York et des conséquences qu’elle aura pour lui et bien d’autres personnages. Mais l’histoire ne s’arrête pas là et en parallèle d’autres anecdotes, réelles ou irréelles se déroulent devant nos yeux hallucinés ou terrifiés, toujours embués, qui font que le livre est passionnant de bout en bout et inlâchable.

Le style. Il est riche, contrasté et magnifique. Totalement décalée par rapport à ce qui se déroule, l’écriture reste toujours belle, souvent même poétique dans les débordements fantastiques, réaliste et efficace dans les enquêtes extérieures à la prison auprès des familles des condamnés (ouf, là on respire avec elle ! même si les vies qu’elle découvre sont tout aussi dramatiques que celles des prisonniers) ou encore dans les descriptions presque trop réalistes des conditions de vie carcérale et de l’univers pénitentiaire, très dures à lire car rien ne nous est épargné. Je suis toujours étonnée et admirative de constater qu’avec leurs seuls mots certains auteurs arrivent à faire de l’or avec de la boue, à susciter en nous des sentiments improbables, des empathies inattendues. De la poésie noire. C’est le cas de ce livre que je viens de refermer avec admiration.

Au final, trop étant trop, j’ai bien failli lâcher prise une fois ou deux. Il m’a fallu assister à trop d’horreurs et dans le sujet et dans le style. En dépit de l’histoire qui m’avait happée, les violeurs et les caïds ont bien failli avoir raison de moi aussi. Mais je ne regrette pas d’avoir persévéré car je serais passée à côté d’un très grand livre. Et j’ai fini par trouver ce que je cherchais, un peu d’humanité, un peu de compassion (le narrateur en éprouve pour la dame et pour les autres condamnés et la dame en éprouve pour tous les condamnés, aussi salauds soient-ils) des sentiments et même… une idylle amoureuse. Un peu de vie au royaume de la mort. Et c’est toujours au moment où l’on s’y attend le moins, juste après une scène ultraviolente que le miracle et les larmes surgissent au détour d’une ligne. A croire que, comme nous le serine le narrateur à chaque tourne de page, nous sommes dans un monde enchanté.

Rene Denfeld, grâce à sa compassion naturelle et à ses talents d’écriture, a su rendre un ‘hommage’ pré-mortem à des monstres que tout incite à mépriser, à haïr pour ce qu’ils ont fait. Pas de rédemption sociale mais un intérêt pour ces personnages que nous nous surprenons même à plaindre et à prendre en pitié. Il y a beaucoup d’humanité chez cette jeune femme.

Une fois encore, un bel hommage aux livres. Décidément, acte manqué de ma part : encore un livre qui aborde le sujet des livres et de l’amour que leur porte un lecteur ‘particulier’ : le narrateur, qui a appris à lire en prison et trouve dans la lecture évasion (presque au sens propre avec le monde fantasmagorique qu’il s’est créé), apaisement et réconfort. De quoi le rendre presque sympathique à nos yeux par moments, en tout cas humain.

Le livre est court mais rien ne manque. La fin est très belle dans tous les sens du terme, l’écriture et le sens. Plusieurs portes se ferment en même temps en un grand achèvement narratif et dans des scènes à faire pleurer les pierres. Il y a bien des petits passages fantastiques que je n’ai pas tout à fait compris (le dernier galop des chevaux d’or a-t-il réellement eu lieu ?), mais c’est si beau ! Autre chose sur la fin : elle présente une particularité que je n’ai encore jamais retrouvée au cours d’une lecture (ou alors plus jeune lorsque je lisais Lovecraft) : le livre s’achève sur une dernière exécution, celle du narrateur. Peut-être le passage le plus poignant. Je dévoile beaucoup mais le suspense est absent du roman. On pourrait croire que l’histoire s’arrêterait juste avant l’injection létale ou même le départ de sa cellule, mais non, il nous raconte sa mort (dans tous les détails mais sans pathos aucun, au contraire) juste avant, pendant, et juste après et c’est le plus beau passage : son âme (peut-on parler d’autre chose même pour un criminel ?, son esprit alors) s’élève au-dessus de la prison et la survole ; ce passage est tellement beau qu’il m’a donné des frissons.

Sûrement LE livre le plus fort que j’aie lu jusqu’ici, en tout cas depuis longtemps. Le plus grand coup de poing que j’ai reçu dans l’estomac. Un livre inclassable, un livre hors normes, qu’il faut lire absolument. Après cette lecture, on ne verra plus les prisons du même œil.

Mais attention, âmes très sensibles, s’abstenir absolument ou en sautant des passages. Ames tout juste sensibles s’abstenir la nuit.

Relevé au fil des pages.

En page 20, le narrateur parle des livres qu’il a lus et de l’évasion qu’ils lui procurent : ‘J’ai lu tous les livres sur la nature que j’ai pu trouver, de sorte que, lorsque l’auteur nous emmenait dans les bois, j’étais de la promenade…

‘Je lisais et relisais sans cesse mes livres préférés et y trouvais chaque fois des choses nouvelles, comme si les écrivains avaient ajouté des mots derrière mon dos… Les mots étaient là et ils me transportaient’.

‘Les livres ont apporté de la beauté dans ma vie, ils lui ont donné un sens ; car la vie est une histoire. Tout ce qui m’est arrivé et m’arrivera fait partie de l’histoire de ce lieu enchanté…’

Enfin, pour en finir avec les livres, cette belle mais terrible réflexion en page 84 : … ‘ce sont des moments comme ceux-là, quand la vie ressemble à une page qui attend d’être tournée’.

Page 110, la dame parle avec le prêtre du narrateur : ‘Je ne connais pas ce détenu. Mais s’il lit des livres, il doit connaître cette magie-là. Ce qu’il lit n‘a pas d’importance. L’essentiel, c’est que la lecture lui ait ouvert un autre monde’.

Une formidable réflexion sur le temps (c’est le narrateur qui parle), page 138 : ‘Les horloges indiquent l’heure mais pas le temps. La mesure du temps, c’est le sens. «Je dois me lever pour aller travailler» ou «C’est l’heure du biberon». C’est le sens qui pousse les gens à se projeter dans l’avenir, c’est aussi lui qui les rattache au passé, et c’est ainsi qu’ils savent se placer dans l’univers. (…) Dans le couloir de la mort, le temps passe mais ne compte pas. Je pourrais avoir une pendule, mais que m’indiquerait son cadran ? Rien’.

Enfin, et pour la route, les chevaux dorés de ce lieu enchanté, les chevaux de liberté m’ont fait penser à un poème de Supervielle (poète uruguyen né en 1884), que j’adorais dans ma jeunesse lointaine, qui ne m’a jamais lâchée, qui a été longtemps encadré à côté de mon lit et dont je n’ai jamais oublié la moindre virgule. Là, il est juste question de la mort (le temps qui passe) symbolisée par les chevaux du temps qui, en venant s’abreuver à notre sang, pompent notre énergie vitale. Alors que dans le livre ils symbolisent d’abord et avant la liberté même si c’est la mort qui l’offre aux condamnés. Mais le rapport se fait. Les voici, ces chevaux du temps.

Les chevaux du temps (tiré de ‘Les Amis inconnus’)

Quand les chevaux du temps s’arrêtent à ma porte,

J’hésite un peu toujours à les regarder boire

Puisque c’est de mon temps qu’ils étanchent leur soif.

Ils tournent vers ma face un œil reconnaissant

Tandis que leurs longs traits m’emplissent de faiblesse

Et me laissent si las, si seul et décevant

Qu’une nuit passagère envahit mes paupières

Et qu’il me faut soudain refaire en moi des forces

Pour qu’un jour où viendrait l’attelage assoiffé

Je puisse encore vivre et les désaltérer.

Là aussi il est question de temps, là aussi il est question de mort, là aussi il est question de chevaux. Coïncidence.

Si devais le noter sur 20, je ne le noterais pas car il est inclassable donc in-notable.