Sorti en octobre 2016 aux éditions Zulma, Collection Poche. Roman, chronique familiale. Traduit du coréen et présenté par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet. 136 pages. Publié en Corée en 1970 sous forme de feuilleton, en 1972 sous forme de roman.

EN DEUX MOTS
Pendant et après la guerre de Corée, dans les années cinquante, le calvaire d’un médecin intègre qui ne voudra jamais céder ni à la corruption ni à l’engagement militaire ou politique. Roman et hommage familial à la fois puisque Monsieur Han est l’oncle maternel de l’auteur, médecin dans la vie comme dans le roman, mort dans la misère au bout d’un destin tragique.

L’auteur. Hwang Sok-Yong, né en Mandchourie en 1943, où sa famille est exilée, a fait des études de philosophie à l’Université Dongguk (Séoul). Il fait la guerre du Vietnam dans l’armée coréenne, aux côtés des Américains pour, déplore-t-il, « établir un axe américain en Extrême-Orient pendant la guerre froide ». Sa première nouvelle, La Pagode, publiée en 1970, a ce thème pour sujet. Hwanh Sok-Yong est l’auteur de nouvelles (La Route de Sampo, 2002), de théâtre et de romans : Loin du foyer, le premier, en 1970 puis La route de Sampo (2002), Le vieux jardin (2005) et bien d’autres, publiés tous ou presque aux éditions Zulma. Refusant toute idée de frontière entre les deux Corée, il enfreindra, une fois exilé au Sud et en Europe, l’interdiction de se rendre en Corée du nord et fera plusieurs séjours en prison, dont un de sept ans. En Corée (du Nord et du Sud), Hwang SoK-Yon considéré comme un auteur anti-impérialiste très engagé incontournable et, curieusement, lu, aimé et revendiqué par les deux parties.

Les cinq premières lignes. La vieille maison, qui avait jadis appartenu aux Japonais, était maintenant occupée par quatre ménages en copropriété. Elle était assez spacieuse, et si elle n’avait abrité qu’une seule famille, celle-ci aurait  passé pour une des mieux logées de la ville. Mais comme chaque…

L’écriture est simple et narrative. C’est un roman qui a pris la forme d’un récit, et inversement. L’auteur n’introduit aucun pathos inutile, il décrit la réalité des faits et les actions des personnages en toute simplicité. La construction, simple elle aussi, donne à lire l’épilogue dans la première partie, très courte, tandis que la vie de Monsieur Han occupe ensuite l’intégralité des pages. J’ajouterai que la post-face des traducteurs m’a bien aidée à appréhender le récit de plus près.

L’histoire. Un vieil homme seul, misérable, alcoolique et malade meurt dans une chambre vétuste. Depuis trois ans, il (sur)vivait d’un petit boulot de croque-mort aux pompes funèbres. A peine ont-ils constaté sa mort que ses voisins se disputent l’achat de sa petite chambre pour agrandir leur propre logement. Lui qui n’avait intéressé personne de son vivant suscite la curiosité de tous une fois mort. Qui est-il ? D’où vient-il ? En cherchant dans ses affaires, ils finissent par retrouver l’adresse de trois membres de ses proches, dont sa sœur, qui racontent pendant la veillée funèbre dans quelles circonstances et pour quelles raisons Monsieur Han a fini de cette manière. C’est l’occasion de faire un bond arrière de vingt ans.
Professeur de gynécologie, Han Yongdok enseigne à l’université Kim Il-Sung de Pyongyang, en Corée du Nord. C’est un homme simple, idéaliste et intègre. Lorsque la guerre éclate entre les deux Corée, en 1950, tous les médecins sont mobilisés pour aller sur le front. Excepté quelques-uns, dont Han et son ami So Hakjun, qui sont envoyés à l’Hôpital du peuple, où il leur faut soigner des malades sans médicaments et sans aucun matériel médical. Ils doivent leur évincement au manque d’enthousiasme dont ils ont fait preuve lors des séances d’endoctrinement communiste et à leurs supposés « penchants bourgeois ». La tâche est impossible, d’autant que les membres du parti réquisitionnent pour eux et leurs proches le peu de médicaments et de matériel disponible. Han désobéit aux ordres et opère une petite fille blessée au ventre. Il est arrêté, « interrogé », puis emprisonné. Ayant échappé par miracle à une exécution sommaire, il s’enfuit au Sud après une séparation douloureuse (qui fait l’objet d’une scène bouleversante) d’avec sa femme et ses enfants, les eaux du fleuve à traverser, la Daedong, étant gelées.

Dans le Sud la situation n’est pas meilleure : y règnent la corruption, l’opportunisme et la violence. Han refuse d’intégrer l’armée comme son ami Ho. Il nie l’existence de deux Corée séparées par une frontière imposée par des puissances extérieures et s’obstine à ne pas vouloir choisir.

D’arrestations en petits boulots de survie, de trahisons en perfidies, d’échecs en espoirs déçus, la suite sera une série d’épreuves pour Han qui refusera toujours de se soumettre en se compromettant, gardant toujours en tête l’idée de retourner un jour chez lui, à sa place : dans le Nord… Nous le suivons dans son périple jusqu’à sa mort misérable, annoncée au début du livre.

 

Mon avis sur le livre. J’aime beaucoup les choix des éditions Zulma et là encore j’ai été récompensée. Ne connaissant que très peu la littérature coréenne, je suis allée avec plaisir à la rencontre de Monsieur Han dont l’histoire m’a émue et révoltée. J’ai d’abord apprécié son personnage émouvant : droit, modeste et dévoué, un cœur pur qui ne voit dans la pratique de la médecine aucun motif de s’enrichir mais juste l’obligation de soigner les malades. Et qui, sans aucune chance de survie dans un pays coupé en deux par une guerre civile venue de l’extérieur, est une victime toute trouvée.

Beaucoup aimé aussi la façon dont l’auteur, qui considère que l’écrivain a un rôle de témoin, parle des petites gens, « condamnés à subir et se taire » et de leurs difficultés à survivre pendant les années de guerre, qu’ils restent sur leur terre natale ou qu’ils soient contraints à l’exil et à la solitude. Des difficultés qui sont démultipliées quand la guerre est civile. Monsieur Han n’est accepté dans aucune des Corée, considéré comme un traître dans le Nord et suspecté d’être un agent infiltré dans le Sud. Ce qui le conduira, par des spoliations successives, à se retrouver sans famille, sans travail, sans argent et… sans vie.

A la lecture de ce livre, on se rend compte une fois encore à quel point la guerre peut transformer l’homme et révéler en lui ce qu’il y a de moins humain. Mais peut-être aussi peut-on se poser la question de savoir si certains ne sont pas plus enclins que d’autres à assouvir leurs bas instincts et si l’instinct de survie n’a pas souvent tendance à tout excuser…

Dans la postface des traducteurs, nous lisons page 128 : « Trois ans d’une guerre conduite avec les moyens technologiques modernes ont fait leur œuvre : des millions de victimes, des infrastructures anéanties, un pays en ruine et plus divisé que jamais. (…) La division du pays est une blessure profonde au cœur des Coréens. Elle fait de frères, parents, personnes qui partagent la  même langue, la même histoire, la même culture, les mêmes chansons, des ennemis irréductibles ».

LA COREE EN QUELQUES DATES (source Wikipédia)

En raison de sa position géographique, depuis ses origines la Corée est considérée comme un pont, un point de passage entre la Chine et le Japon.
1910 : annexion par le Japon, qui en fait une province.
Mars 1919 : soulèvement contre l’occupant japonais et indépendance.
1945 : Après la Seconde Guerre mondiale et la Libération, la défaite japonaise met un terme à trente-cinq ans de colonisation, Soviétiques et Américains se retrouvent nez à nez dans la péninsule de part et d’autre du 38e parallèle pour procéder au désarmement de l’armée vaincue. Le Nord est occupé par les Soviétiques, le Sud par les Américains.
1948 : Le pays est divisé en deux Etats, séparés par le 38e parallèle, qui très vite s’opposent. La Corée du Nord de Kim Il-sung est communiste. La Corée du Sud de Sygman Rhee est sous influence américaine.
1950 : Le Nord cherche à annexer le Sud. Les troupes nord-coréennes, appuyées par l’armée chinoise, franchissent le 38e parallèle et l’envahissent. Profitant du boycottage de l’ONU par l’URSS, les Etats-Unis envoient par l’intermédiaire du Conseil de sécurité un supposé contingent international, composé en fait presque en majorité de soldats américains dirigés par le général Mc Arthur. Les armées communistes sont repoussées jusqu’à la frontière Sud, ce qui entraîne l’intervention de la République populaire de Chine. Mais le Président américain Truman commence à s’inquiéter de l’autonomie du général, qui se dit prêt à utiliser l’arme atomique contre la Chine, et le démet de ses fonctions en 1951.
1953 : La guerre de Corée prend fin après deux ans de négociations, un armistice est signé en juillet, qui fixera la frontière entre les deux États, presque identique à la précédente.
Octobre 2007 : Un accord de paix historique a été signé entre les présidents des deux Corée.
Dans cette guerre fratricide, l’Union soviétique et les États-Unis en pleine guerre froide après la fin de la Seconde guerre mondiale, se sont affrontés par pays interposés, évitant un conflit direct qui, à l’époque aurait pu mener à une escalade atomique. Depuis peu, la Corée du Nord est devenue le neuvième pays à posséder l’arme atomique et elle multiplie les « provocations » avec des essais nucléaires, maintenant sa population dans un semi-état de guerre permanent permettant de faire accepter à cette dernière les privations qu’elle subit (la situation alimentaire de la Corée du Nord s’est aggravée de façon catastrophique ces dernières années).