Sorti en août 2017 aux Editions Zoé, Collection Ecrits d’ailleurs. 288 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Raguet.

L’auteur. Richard Wagamese est né en 1955 dans l’Ontario et appartient (comme les personnages principaux du roman) à la nation ojibwé, une importante ethnie indienne de l’Ontario (Canada). Par ailleurs journaliste et producteur pour la radio et la télévision, il vivait en Colombie Britannique. Comme de nombreux auteurs amérindiens, il a toujours défendu la cause indienne, tant pour ses racines que pour ses rites et sa culture proche de la nature. Malheureusement, depuis que j’ai écrit la chronique de Les étoiles s’éteignent à l’aube, il y a un an déjà, ce merveilleux écrivain dont nous, pauvres Français, n’avons eu droit qu’à ce premier livre, s’est éteint lui aussi (en mars 2017 à 61 ans). Fort heureusement, il nous reste la quasi-totalité de son œuvre romanesque à savourer au fur et à mesure de sa sortie française qui a démarré dans le désordre avec Les étoiles s’éteignent à l’aube, son dernier roman en fait, qui m’avait déjà habitée très longtemps.

EN DEUX MOTS

Une histoire rude et poignante, un personnage profondément humain, perdu dans la vie, une grande force évocatrice et émotionnelle, une écriture magique et une puissante relation homme-nature font de ce roman une œuvre brillante et inoubliable. Qui m’oblige à ouvrir une nouvelle rubrique : Hors du commun, celle des Coups de cœur n’étant pas à sa mesure. Un livre qui fait mal, très mal et qui en dit long sur les relations entre civilisations.

Le meilleur passage pour moi : C’est là que je compris que quand une chose nous manque, elle laisse un trou que seule cette chose qui nous manque peut combler.

Les cinq premières lignes : Je m’appelle Saul Indian Horse. Je suis le fils de Mary Mandamin et de John Indian Horse. Mon grand-père s’appelait Solomon et mon prénom est le diminutif du sien. Ma famille est issue de Clan des Poissons des Ojibwés du Nord, les Anishinabés, c’est ainsi que nous nous désignons.


L’histoire. Au moment où elle démarre, Saul Indian Horse est en désintoxication alcoolique au Centre de New Dawn. A la fin de sa période de cure, physiquement remis sur pied, il doit à son tour raconter sa vie à Moses, son thérapeute. C’est le dernier passage obligé pour chasser les vieux démons et pouvoir vivre en paix avec les autres mais surtout avec lui-même. Comme Les étoiles s’éteignent à l’aube, Jeu blanc est un long retour en arrière. Le chemin de toute une vie fracassée dès l’enfance. Si elle remonte jusqu’à l’arrivée du cheval dans l’Ontario, échangé par un ancêtre aux Blancs, la véritable histoire commence en 1961, alors que Saul a huit ans et vit avec sa famille dans la peur des Zhaunagush, les hommes blancs, qui ont déjà enlevé sa sœur Rachel et son frère Benjamin sous leurs yeux. Benjamin finit par revenir, complètement changé et atteint de tuberculose. Il meurt peu de temps après et les parents, rendus alcooliques par les Blancs, quittent les terres de leurs ancêtres, autour du lac Gods, pour faire enterrer leur fils selon les rites chrétiens. La grand-mère, Naomi, préfère qu’il soit enterré selon l’ancienne coutume indienne afin que son esprit puisse suivre la trajectoire du soleil dans le ciel et entreprendre le Voyage de l’âme. Elle refuse de partir et accepte de s’occuper de Saul jusqu’à leur retour. L’hiver, la neige, le vent et les frimas venus, les parents ne reviennent pas et les choses tournent mal pour la vieille femme et son petit-fils.
Celui-ci se retrouve dans un pensionnat, le St Jerome’s Indian Residential School. Rejeté par ses compagnons d’infortune parce qu’il parle l’anglais aussi bien que l’ojibwé, il finit par se faire tout petit et évite les conflits, se contentant d’obéir aux ordres et d’observer ce qui se passe autour de lui.

Jusqu’au jour où un prêtre nouvellement arrivé, le Père Gaston Leboutilier, décide de construire une patinoire et de créer une équipe de hockey sur glace pour les adolescents. Saul fait tout ce qu’il peut pour être intégré dans l’équipe du « jeu blanc » malgré son jeune âge. Le Père Leboutilier, devant sa volonté farouche de jouer et voyant en lui un joueur des plus prometteurs, fait preuve de mansuétude et finit par convaincre les instances supérieures de le faire jouer. L’espoir semble – enfin – pointer le bout de son nez…

Si ce résumé peut sembler long, je n’y ai raconté qu’une infime partie de cette histoire dense et profonde, aux retentissements inattendus. Nous suivons Saul pas-à-pas pendant de longues années jusqu’à un final bouleversant pour ne pas dire poignant qui laisse le lecteur sur le carreau.

Le style. Poétique dans les descriptions (très belles bien qu’écrites dans une grande économie de mots), forte et « brute » à la fois pour évoquer les conditions de survie des Indiens et les relations entre les personnages, c’est ainsi que je qualifierai l’écriture de ce roman. Les dialogues vont à l’essentiel. La nature puissante, grandiose – forêts, lac, montagne –, est omniprésente ; les sentiments des ojibwés sont rendus avec pudeur et les matches de hockey, primordiaux pour Saul et son histoire, sont narrés comme de véritables morceaux de bravoure.

Mon avis sur le livre. Comment chroniquer un tel livre !? Et par quoi continuer à lire ? Dix jours après sa lecture, le jeune Saul me hante et le livre que j’ai commencé, Par le vent pleuré, le dernier roman de Ron Rash, un auteur que j’affectionne pourtant, fait triste figure derrière Richard Wagamese. Incapable de le mettre seulement dans mes Coups de cœur, j’ai ouvert une nouvelle catégorie de livres, Hors du commun, dans laquelle je ne mettrai que le meilleur du meilleur. Pour moi, bien sûr. Certaines de mes chroniques auraient bien pu déjà y figurer, notamment mon dernier Coup de cœur, Le jour d’avant de Sorj Chalandon, mais il faut bien commencer par un livre. Et celui-ci est, en tous points, hors du commun ! Jamais je n’ai mis autant de signets dans un livre, bien que me retenant parfois pour la future difficulté de le chroniquer. A commencer par le personnage principal, Saul, terriblement attachant. Humble, attaché à ses racines et à la culture indienne… Tout jeune, comme beaucoup d’Indiens, il « a le don de vision, il voit des choses » en rapport avec le passé ou le futur de sa famille et de son peuple, que l’auteur nous raconte dans des passages d’une grande poésie. D’un bout à l’autre de l’histoire qui se déroule sur une vingtaine d’années, Saul sollicite chez le lecteur tantôt la colère, tantôt le chagrin. Il nous émeut, nous emporte. Sa grande empathie pour son peuple et pour la nature est contagieuse. Et sa résistance à tout ce (et tous ceux) qui l’entoure(nt) m’a paru exemplaire. Quand il parle de ses réussites et de ses déconvenues, de ses espoirs et de son désespoir, ceux-ci sont toujours partagés avec les siens : son peuple, sa famille ou ses amis.
Plus fort encore que le précédent, Jeu blanc réunit tous les thèmes chers à l’auteur et à certains autres romanciers amérindiens, notamment Joseph Boyden dans Les saisons de la solitude qui évoque les enlèvements d’enfants indiens par les Blancs et leur enfermement dans des « écoles » – ici des pensionnats – religieuses. Tandis que les parents sont drogués à l’alcool, dépossédés de leurs terres et « installés » dans des « réserves » de plus en plus confinées, les enfants sont parqués dans des pensionnats tenus par des curés et des religieuses qui leur apprennent à croire et à célébrer leur propre Dieu et à oublier leurs croyances, leurs rites et leur culture. Maltraités, battus (corrigés), mal nourris, dormant sur des lits de camps dans un dortoir, parfois « visités » la nuit par les prêtres, les enfants vivent un enfer. Nombre d’entre eux se suicident et meurent de maltraitance, de maladie, de mise au cachot ou le cœur brisé, laissant « des creux dans la terre. Des trous dans lesquels ils tombaient ». Les Blancs (les religieuses agissaient avec un acharnement particulier) veulent à tout prix les évangéliser ou plutôt les « désindianiser » purement et simplement. Une heure de classe par jour, le reste la journée passé en travaux pénibles. Ainsi page 61 lisons-nous, dans la bouche d’un enfant de huit ans : St Jerm’s nous décapait, laissant des trous dans nos êtres. Je ne parvins jamais à comprendre comment le dieu qui, d’après eux, nous protégeait, pouvait ainsi détourner la tête et ignorer pareilles cruauté et souffrance ». Et plus loin, page 91 : « Nous vous avons amenés ici pour vous délivrer de vos habitudes païennes, pour vous conduire jusqu’à la lumière du salut de l’unique et véritable Dieu. Ce que vous apprenez ici vous élèvera, vous rendra dignes, lavera votre corps et purifiera votre esprit ».

Plus dur encore : « Quand on t’arrache ton innocence, quand on dénigre ton peuple, quand la famille d’où tu viens est méprisée et que ton mode de vie et tes rituels tribaux sont décrétés arriérés, primitifs, sauvages, tu en arrives à te voir comme un être inférieur. C’est l’enfer sur terre, cette impression d’être indigne. C’était ce qu’ils nous infligeaient ! »

Comme tous les auteurs amérindiens que j’ai lus, Richard Wagamese et ses personnages célèbrent la nature et ses bienfaits pour l’homme. Saul lui voue même un véritable culte, à l’instar de sa grand-mère Naomi qui lui disait : « Nous faisons une cérémonie après la récolte. Elle nous apprend à nous souvenir que le riz est un don du Créateur ».

Les éléments naturels sont nommés comme des personnes par les Ojibwés. Ainsi page 44 : « Keewatin. C’est le nom du vent du nord. Les Anciens lui donnèrent un nom parce qu’ils pensaient qu’il était vivant, un être comme toutes les choses ». Plus loin, s’agissant du froid : Le froid était une bête redoutable (…), je la sentais me traquer, cette bête, attendre que l’épuisement m’abatte de façon à pouvoir se repaître de ma chair gelée ».

J’ai beaucoup apprécié les passages sur le hockey sur glace. Même si les détails techniques m’ont semblé parfois un peu longs et redondants, l’enjeu du hockey est si important pour Saul – les matchs, éléments marquants du récit, sont décrits de façon épique – que l’on comprend que l’existence même du petit garçon puis de l’adolescent en dépendent. Il est certain que n’importe quel sport : foot ou basketball aurait sorti les enfants de leur marasme quotidien mais le hockey sur glace a pour lui de procurer aux joueurs la sensation de s’envoler dans tous les sens du terme. Le jeu blanc leur procure une véritable libération du joug scolaire. Saul dit qu’avec la vitesse, il prend son envol ! Il parle du hockey comme du composant majeur de son salut : « Dans l’esprit du hockey, je croyais bien avoir trouvé une communauté, un abri et un refuge, loin de toute la noirceur et la laideur du monde. (…) La patinoire était le lieu où tous nos rêves prenaient vie ». Jusqu’au jour où le sport ne lui suffira plus et où il se sentira envahi par une rage sourde et (auto)destructrice dont il ignore l’origine, « une noirceur glaciale », que nous découvrirons en même temps que lui dans un rebondissement final éblouissant de tension, d’effarement et d’émotion, apte à bouleverser une armée de statues de marbre.

Autre moyen pour Saul d’échapper au monde qui l’entoure : les livres, qu’il lit depuis son enfance (d’abord en indien puis en anglais) et dès qu’il peut s’en procurer pendant toute sa vie d’adulte. Et la musique classique (Dvorak) qu’il écoute en boucle dans son pick-up et dans laquelle il pouvait « se noyer et refaire surface à sa guise ».

D’autres thèmes, récurrents chez les romanciers amérindienssont présents et traités de façon magistrale dans Jeu blanc : le racisme primaire des Blancs qui ne voient pas en Saul tout simplement un hockeyeur d’équipe nationale mais seulement un Indien ; la volonté de soumettre les Indiens à leur Dieu (seul et unique « rédempteur »). L’évolution différente des générations ojibwés, les plus jeunes baissant les bras et se laissant le plus souvent abuser par les préceptes et la religion des colons. C’est d’ailleurs cette divergence de vue qui est à l’origine de l’histoire, les parents de Saul partant enterrer leur fils Benjamin selon le rite de l’église chrétienne tandis que Naomi, rétive aux Blancs, restait avec Saul près du lac Gods. L’alcool, lui aussi apporté par les Blancs, au piège duquel il se laisse prendre et contre lequel il finira par mener un combat sans merci. Ce rapport à l’alcool est traité de manière subtile, humaine et fouillée.

Mais, loin devant tous ces sujets fondamentaux, est matérialisé de manière réaliste le problème de la maltraitance des enfants indiens dans les pensionnats et de tout ce qui gravite autour, à commencer par la mort et la pédophilie, que je ne commenterai pas.

Pour rester sur une note optimiste, deux, trois passages qui mettent la nature et ses beautés à l’honneur :
« Nos canots effleuraient l’eau et alors que j’observais la berge, j’eus l’impression que c’était la terre qui était en mouvement. Les rochers étaient logés en son sein comme des hymnes, et les arbres se dépliaient comme des doigts crochus pour prier » (page 25).
Et page 44 : Keewatin se lève en bordure des terres arides et s’agrippe au monde de ses doigts féroces, nés des entrailles glaciales du Pôle Nord. Le monde ralentit son rythme, de sorte que les ours et toutes les créatures qui hibernent remarquent l’inexorable progression du temps.

Enfin, la communion parfaite entre Saul et la nature qui l’entoure, page 194 : « Je me tenais sur les rochers aux toutes premières lueurs du jour, avant que quiconque ne se soit réveillé et je sentais la nature entrer en moi comme la lumière. Je fermais les yeux et la sentais. La nature était une présence. Elle avait des yeux et j’étais surveillé. Mais jamais je n’eus l’impression d’y être un intrus ».

Pour toutes ces raisons et pour bien d’autres que j’omets, volontairement ou non, Jeu blanc est un livre à vous procurer de toute urgence, à lire doucement, admirant au détour de chaque page la force intérieure du personnage principal, déplorant la noirceur de certains autres, la justesse du propos et la magnificence de la terre nourricière. Et à relire dans quelques mois même si l’on ne peut l’oublier de sitôt. En ayant lu entre-temps Les étoiles s’éteignent à l’aube, moins dur peut-être mais tout aussi brillant. Et gageons que l’étoile de Richard Wagamese n’a pas fini d’éclairer les lecteurs de sa lumière.

Pour finir, je dirai que je suis une nouvelle fois face à l’éternel problème de tout lecteur qui en trichant un peu a la chance de ne lire que des excellents livres : que lire après ça ? Un polar peut-être. Et comment rester impartial pour celui qui suivra ? L’œuvre de Richard Wagamese est digne de figurer aux côtés de celle de Jim Harrison et de Joseph Boyden, qui lui rend un hommage vibrant sur la quatrième de couverture.