Sorti en août 2017 aux Editions du Seuil. 218 pages. Biographie romancée.

L’auteure. Kaouther Adimi est née en 1986 à Alger, ville où se déroule Nos richesses, qu’elle a quittée en 2009. Elle vit désormais à Paris. Après des études de lettres modernes et de management en ressources humaines, elle publie des essais et des romans, dont le premier, L’envers des autres (Actes Sud, 2011), a obtenu le prix littéraire de la Vocation et le second, Des pierres dans ma poche (Editions du Seuil, 2016) a figuré sur la liste de nombreux prix, tout comme Nos richesses, son troisième, qui a figuré sur la liste des Prix Goncourt, Renaudot et Interallié 2017 et obtenu le Prix Renaudot des lycéens et le Prix du style.

EN DEUX MOTS
Kaouther Adimi retrace deux histoires en parallèle. L’aventure intellectuelle romancée, entre hier et aujourd’hui, entre Alger et Paris d’Edmond Charlot, jeune Algérois qui en 1936 ouvre une librairie-maison d’édition. Et l’Histoire de l’Algérie sur plus d’un siècle. Bien (et habilement) écrit, un hommage d’amour à l’Algérie, à Alger et à leurs habitants, à la littérature et à ceux qui la « produisent » et la diffusent. Une réussite.

 Les cinq premières lignes.
Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les rues en pente, les monter puis les descendre. Vous tomberez sur Didouche-Mourad, traversée par de nombreuses ruelles comme une centaine d’histoires, à quelques pas d’un pont que se partagent suicidés et amoureux.

Un des plus beaux passages, une description d’Alger qui, outre la qualité de l’écriture, montre combien l’auteure aime sa ville natale et ses habitants : « Prenez le temps de vous asseoir sur une des marches de la Casbah. Écoutez les jeunes musiciens jouer du banjo, devinez les vieilles femmes derrière les fenêtres fermées, regardez les enfants s’amuser avec un chat à la queue coupée. Et le bleu au-dessus des têtes et à vos pieds, le bleu ciel qui plonge dans le bleu marine, tache huileuse s’étirant à l’infini. Que nous ne voyons plus, malgré les poètes qui veulent nous convaincre que le ciel et la mer sont une palette de couleurs, prêtes à se parer de rose, de jaune, de noir ».

L’histoire est décousue et, de fait, pas facile à résumer. Car, si elle se déroule presque toujours en un même lieu, Alger, elle court sur plusieurs époques, entremêlant l’histoire de l’Algérie sur plus de cent ans à celle de trois personnages qui ont eu à faire (ou à défaire) dans la librairie. Le personnage principal est le fondateur, Edmond Charlot. À seulement vingt et un ans en 1936, il sait ce qu’il veut faire de sa vie : à l’instar d’une amie libraire parisienne, ouvrir une librairie de prêt ; et, en même temps, éditer des livres d’écrivains qu’il aura choisis lui. Parmi eux, Albert Camus – le premier texte édité sera de lui –, mais aussi Emmanuel Roblès, Vercors, Jules Roy, Jean Sénac, Antoine de Saint-Exupéry et Jean Giono, qui l’a autorisé à utiliser le titre d’un de ses livres pour le nom de la librairie. Dans sa librairie, des livres modernes, mais aussi des livres anciens et, surtout, un service de prêt, une bibliothèque et des expositions de tableaux. Malgré les obstacles nombreux : manque de moyens financiers, guerres et mobilisations, concurrence des gros éditeurs et course aux prix littéraires et aux auteurs à succès, dissensions internes, relations franco-algériennes hypertendues… il fera de ce tout petit endroit un lieu convivial où se côtoieront en toute amitié intellectuels, artistes en tout genre et habitants d’Alger. Nous suivons avec plaisir l’expérience de cet homme généreux, passionné d’art et de littérature.
Autre personnage charismatique du roman, le vieil Abdallah, dont on dit qu’il est présumé né car personne ne connaît son âge. Sa vie d’avant la librairie reste en marge ; elle nous est racontée en quelques toutes petites pages mais l’on n’apprend presque rien de lui si ce n’est son attachement viscéral à la librairie, devant laquelle il monte la garde jusqu’au dernier moment, celui de la transformation en une boutique où l’on vendra… des beignets ! Les nourritures terrestres après les nourritures spirituelles, cela pourrait presque faire sourire…
Celui qui est chargé en 2017 de transformer la librairie en débit de beignets est un tout jeune homme, Ryad, étudiant venu de Paris avec pour mission de vider les étagères, se débarrasser de leur contenu (les livres !) et repeindre la boutique d’un blanc pur. Il compte faire ce stage en un temps record pour rentrer en France au plus vite retrouver sa belle et ses études d’ingénieur.

Parallèlement à ces deux dates, la naissance et la mort de la librairie, défile dans les pages l’histoire de l’Algérie. En 1930, cela fait cent ans qu’elle est française, les fêtes du Centenaire sont plutôt mal vues par les Algériens, encore appelés par les Français des « indigènes pittoresques ». Les festivités sont « l’occasion d’asseoir encore plus l’autorité coloniale ». Les esprits commencent à s’échauffer contre les colons, la Seconde Guerre mondiale se profile, à laquelle de nombreux Algériens mourront aux côtés des Français, sans aucune reconnaissance posthume. Enfin, la guerre d’Algérie. Le pays ne veut plus être une colonie française et réclame son indépendance, le Général de Gaulle ne fait rien pour arranger les choses, bien au contraire.

Le style comporte deux écritures différentes, correspondant à la construction du roman qui alterne des chapitres narratifs historiques racontés à la première personne du pluriel – sans que l’on sache jamais nommément qui est inclus dans ce pronom même si l’on devine qu’il s’agit des riverains de la rue Hamani et dans une vision plus élargie du peuple algérien tout entier -, et des chapitres écrits sous forme de journal, celui d’Edmond Charlot, imaginé par l’auteure. Cette dualité de style passe bien, très bien même. L’histoire de l’Algérie et celle de la librairie Nos Richesses est relatée d’une manière plus travaillée, plus littéraire, avec de belles descriptions pittoresques et des dialogues savoureux, tandis que le journal du libraire-éditeur, plus laconique, ressemble parfois à de simples notes. Kaouther Adimi fait preuve avec cette variété de langage d’une grande habilité et le résultat est vraisemblable et très agréable à lire.

Mon avis sur le livre. La générosité des personnages, en particulier celle d’Edmond Charcot m’a forcément interpelée : son amour des livres et de leurs auteurs qui, ici, curieusement, deviennent des personnages « secondaires », ses déboires, ses luttes et ses réussites, sa volonté de rendre l’art accessible à tous… Le vieil Abdallah m’a lui aussi conquise. Un libraire qui ne lit pas mais qui reste le gardien du temple, fidèle aux livres et à la librairie jusqu’à la toute fin, je ne savais pas qu’un tel personnage puisse exister et être aussi sympathique. Tout comme le jeune Ryad qui, lui, a une peur « physique » des livres, il s’imagine qu’ils peuvent faire mal à ceux qui les touchent et, malgré son rôle ingrat, réussit à nous faire sourire et à ne pas être antipathique…

La partie historique qui accompagne la vie et la mort de la librairie laisse transparaître l’amour inconditionnel de l’auteure pour son pays et sa ville natale, qui ont vécu pendant des décennies des événements sanglants, et pour lesquels elle prend fait et cause. Avec tendresse, l’auteure nous montre le peuple algérien en train d’accéder à l’indépendance, à la liberté. L’histoire est là, bien présente, mais la chronologie un peu décousue l’a pour moi rendue moins prégnante qu’elle n’aurait pu l’être. Les croisements entre le passé et le présent sont peut-être un peu trop nombreux.

Pourtant, malgré l’admiration et l’amour que l’auteure éprouve et nous fait partager pour ses personnages, Edmond Charlot en tête, malgré la générosité avec laquelle elle parle de l’Algérie et de son peuple, l’émotion n’est pas tout à fait au rendez-vous pour moi. Excepté lors de la narration des journées folles de Paris en 1961, mais là il s’agit de révolte et de dégout, pas d’amour ou d’admiration. J’ai souri, frémi souvent, c’est vrai, mais n’ai pas été prise à la gorge. C’est lié à moi, les lecteurs qui me connaissent bien le savent : être attendrie par un livre et ses personnages ne me suffit pas tout à fait ; j’aime l’émotion forte, celle qui nous fait pleurer ou rire aux larmes. Avis personnel car Nos richesses est un livre doublement bien écrit, qui rend hommage à la littérature à travers quelques personnages foncièrement sympathiques tout en réécrivant d’après des archives le journal d’un homme juste et bon qui aime les livres, leurs auteurs plus que tout et se bat jusqu’au bout pour les éditer et les faire connaître. Un libraire-éditeur qui a su faire de sa librairie un endroit de rencontres, un lieu de passage culturel, artistique et un cercle d’amis. Avec en toile de fond historique un pays et une ville meurtris par la colonisation, les guerres, le terrorisme et la non-reconnaissance. Le pays et la ville de Kaouther Adimi.

EXTRAITS

Sur la peur physique des livres éprouvée par Ryad, pour moi du jamais lu qui m’a bien fait rire : « Ryad est angoissé par tous ces livres. Il n’aime pas les mots qui s’agglutinent sur une même ligne, une même page, qui l’embrouillent. Il regarde ces caractères noirs imprimés sur du papier blanc et pense aux acariens. Sa mère en a très peur et nettoie la maison du matin au soir à l’eau de Javel. Est-ce que les éditeurs et les imprimeurs y pensent ? Connaissent-ils les risques associés aux acariens ? S’en soucient-ils, au moins ? Et les lecteurs, sont-ils conscients de ce qu’on leur met entre les mains ? Ils dévorent des livres et après ils vont à la pharmacie pour se plaindre de rougeurs, de difficultés à respirer, de boutons, d’écorchures. Et si le pharmacien a le malheur de préconiser un arrêt de la lecture, ils sont outrés ».

Sur les tentatives de l’Allemagne nazie pour enrôler les Algériens qui se révoltent contre la France : « Ils apportent des boîtes de conserve et ils offrent du chocolat aux enfants. Ils sont là pour tenter de nous convaincre de rejoindre l’armée hitlérienne qui promet de chasser les Français hors du pays. Grâce à l’Allemagne, nos enfants seront tous scolarisés et l’Algérie redeviendra une terre d’Islam, nous assurent-ils ».

Sur les remerciements de la France aux Algériens qui ont combattu pour elle : « Dans tout le Constantinois, l’armée organise des cérémonies humiliantes : nous devons nous mettre à genoux devant le drapeau français et crier que nous sommes des chiens ».

Et sur les conséquences quelques années plus tard, en 1961, à Paris, l’horreur et le déshonneur. J’ai peiné à le lire et je peine à l’écrire : « Ces Arabes. Ces melons. Ces crouilles. Ces rats. Ces ratons. Ces merdes. Ces raclures. Les tabasser. Les massacrer. Les réduire à néant. S’en servir comme projectiles. Utiliser des bâtons. Utiliser nos armes de policier. Utiliser des briques. En tuer le plus possible. En tuer des dizaines. Massacrer ces gens qui n’ont rien à faire à Paris, devant la Seine, devant nos monuments, devant nos arbres, devant nos femmes. Les massacrer. Les tabasser. Les jeter dans l’eau. Voir les corps des Algériens s’enfoncer dans les eaux boueuses. Corps bruns, lointains. Qu’ils disparaissent. Vite. Charges violentes. Ratonnades à Paris. Paris tue avec l’aide de la police de Papon… » Et cela continue. Les trois pages les plus difficiles certainement de l’histoire présente et de l’Histoire franco-algérienne.

Pour terminer sur une note plus légère, l’amour des livres qu’éprouve Abdallah, le libraire qui ne lit pas et le regrette profondément : « Il a fallu que je me batte longtemps contre moi-même pour ne plus être intimidé par les mots imprimés. Peut-être que pour des gens comme moi, lire n’est pas naturel. Un livre, ça se touche, ça se sent. Il ne faut pas hésiter à corner des pages, à l’abandonner, à y revenir, à le cacher sous l’oreiller… Je ne sais pas faire ça. ».