Sorti en janvier 2015 chez Robert Laffont. 304 pages. Roman.

En deux mots

Armel Job nous embarque dans une histoire policière au suspense soutenu, mais qui donne à réfléchir sur des questions sérieuses comme le mal, le pardon, les conséquences de la guerre sur les comportements humains. Et sur un thème récurrent dans son oeuvre, les croyances et la religion. Avec l’écriture légère, incisive, pétrie d’humour et de sérieux qui est la sienne. Cette fois, il est au sommet de son art.

L’auteur. Armel Job est né en 1948 à Heyd en Belgique, dans un milieu d’artisans modestes. Agrégé de philosophie, il a d’abord enseigné le grec et le latin. Il publie son premier livre, La Reine des Spagnes, en 1995. Depuis, il est à l’origine d’une vingtaine de romans. Certains ont été récompensés par des prix littéraires en France et en Belgique dont, entre autres, son premier, La Femme manquée (2000, Prix Emmanuel-Roblès). Son œuvre est marquée par une forte présence des religions, des personnages de toutes les conditions sociales et des intrigues remplies de rebondissements et au suspense constant.

L’histoire. En 1995 à Wemport. A trente-neuf ans, toujours belle et élégante, Teresa Broncart est une veuve éplorée. Depuis la mort prématurée et assez soudaine de son mari, un an auparavant jour pour jour, elle porte la tenue de deuil et ne rate aucune cérémonie religieuse pour mettre un cierge à la Vierge noire. Avant de mourir, il lui a promis de ne jamais l’abandonner même après sa mort, et a fait graver en épitaphe sur sa tombe : Et je resterai toujours avec toi. Très pieuse, pratiquante assidue (elle est d’origine polonaise), tous les dimanches matin, avec un retard calculé à la minute et réglé comme une horloge, elle fait une entrée remarquée à l’église.
Ses deux fils, Tadeusz et André, âgé de vingt-deux et vingt ans, ont repris la brasserie artisanale de leur père. Mais André n’y reste pas longtemps, préférant reprendre ses études de mathématiques à Bruxelles.
Un an pile après la mort de son mari, un homme se présente à la  porte de la cuisine. Sa voiture est en panne, il vient demander de l’aide. Il s’appelle Branko. Très vite, Teresa tombe sous son charme et, le surprenant un soir à fredonner l’air d’opéra préféré de son mari, elle est vite persuadée que cet homme lui est envoyé par la Providence divine et par son mari. Elle lui offre une hospitalité provisoire, il finit par s’installer à long terme dans une chambre inoccupée. Teresa retrouve sa joie de vivre et cesse de porter le deuil. Ses deux fils, eux, n’apprécient guère la présence de Branko dont l’influence sur leur mère est de plus en plus prégnante. Jusqu’au jour où se produit un «fait divers tragique». Et le nouvel ami de la famille a un lourd passé derrière lui…
Je ne peux en dire plus car le suspense est ininterrompu et les rebondissements nombreux.
Côté style, c’est du Armel Job pur jus. Un décor et des personnages plantés en quelques paragraphes, une intrigue lancée en quelques pages. De l’humour, de la malice, des dialogues souvent brefs et directs, une tension constamment entretenue par des mots, des détails infimes concernant des objets, des dates ou des révélations. L’auteur se renouvelle sans cesse, pour atteindre ici des sommets dans l’art de manier le suspense.
Le roman est à deux voix. Un chapitre pour chacun des deux frères, en alternance. L’aîné, Tadeusz, vit dans la maison attenante à la brasserie, tandis qu’André vit à Bruxelles la plupart du temps et rentre quand il n’a pas cours. A tour de rôle et avec deux interprétations divergentes, ils relatent les faits qui se déroulent sous leurs yeux ou qui leur sont racontés, sans que leurs récits se chevauchent totalement même s’ils commentent les mêmes événements.
Enfin, l’humour est toujours présent chez Armel Job et là encore, il survient quand on ne l’attend pas, comme en page 19 alors qu’il est question de la mort prochaine du mari de Teresa : Pour qu’elle fonde, la glace, il fallut la maladie de mon père. Brusquement, la personne à ménager, ce ne fut plus ma mère. Il y eut un changement de régime. Par la grâce du cancer, mon père prit enfin possession de la première place.
Mon avis sur le livre. Dois-je le dire, j’ai adoré ce livre. D’abord parce qu’Armel Job sait comme personne décrire l’âme humaine et les sentiments dans ses histoires. Avec la précision d’un scalpel entouré de ouate, il fouille au plus profond le cœur de ses personnages pour en extirper leurs pensées les plus secrètes et leurs sentiments les plus nobles − ou les plus vils…
Un exemple parmi tant d’autres, si juste et si bien dit, page 20 : Peut-être mesurait-elle la peine que sa froideur lui avait inspirée si longtemps ? Trop souvent, on remet à plus tard d’aimer ses proches. On prétend d’abord apurer les inévitables rancœurs que l’existence accumule entre les êtres. Il fallait vite rattraper le temps perdu. Le remords la poussait dans le dos, mais peut-être aussi l’amour, tout simplement.
Et, un peu plus loin, cette analyse juste elle aussi qu’il fait de l’amour, qui serait plus selon lui un attendrissement sur soi, une tendresse exacerbée. Même s’il serait sommaire de dire que l’amour n’est que tendresse, il faut bien reconnaître que, quand on aime, l’objet de l’amour est l’être aimé bien sûr, mais il est aussi «l’amour de cet amour». Tous les amoureux l’ont forcément ressenti un jour. Ce qui peut également conduire à l’ivresse des sentiments dont il parle page 24 : Ce qu’elle aurait voulu, ce n’était ni sa délicatesse, ni même son amour. Comme toutes personnes sentimentales, elle n’aspirait qu’à une cause : la tendresse. La tendresse, ou plutôt l’attendrissement et même, plus précisément encore, le moment de l’attendrissement, quand le cœur s’emballe, que la volonté perd pied, que l’âme se liquéfie. Une ivresse sans égale pour les êtres romantiques.
Autre thème cher à l’auteur que l’on retrouve ici : la religion, les croyant(e)s et les croyances. Il ne juge ni les croyants ni les non-croyants mais tente, dans une réflexion poussée comme à son habitude, de se mettre à la place de chacun. Ici, c’est le personnage de Teresa qui est étudié de près par Armel Job. Archétype de la croyante pieuse mais pas extrémiste, elle se réfugie dans la foi pour donner une explication divine à ce qu’on ne peut expliquer par la raison. Ainsi suggère-t-elle une version de la foi en déclarant à André page 78 : Vous voulez nous enlever nos illusions. Ça vous fait sourire que j’aille à la messe, que je mette un cierge à la Vierge noire, toutes les semaines. (…) Eh bien, votre monde sec, ton monde de chiffres et de calculs, il ne me fait pas envie. Je préfère le mien, où l’on croit que les bougies ont de l’effet pour guérir les enfants ou pour apaiser le chagrin quand quelqu’un est mort. Je sais bien que ce n’est pas sûr, je ne suis pas idiote ; je sais bien que ce sont peut-être des rêveries, mais j’aime mieux vivre avec ces «peut-être» qu’avec vos «sûrement».
Ça, c’est pour la version catéchisme assumé. Pour la version athée, rendez-vous en page 114. Le lecteur aura ainsi les deux sons de cloche. Si ce n’est pas suffisant pour choisir ni même pour se faire une idée définitive, il y a de quoi nous questionner et tenter de trouver une réponse. Et attention, l’humour est au service de l’irrévérence !
Quand la fête de Noël est-elle apparue dans le christianisme ? Au moment sans doute où les premiers croyants en ont eu soupé de la doctrine, des raisonnements théologiques entortillés sur Dieu, sur l’âme, sur la destinée humaine qui n’aboutissait à rien sauf à leur faire perdre leur latin ! Alors, on leur a balancé un peu de féerie, pour qu’ils prennent leur mal en patience : un enfant né à minuit, couché dans une mangeoire près des museaux calorifiques de l’âne et du bœuf, le train express des Rois mages accourus de l’Orient et surtout, merveille des merveilles, une vierge qui enfante sans qu’un homme l’ait touchée, pour être seulement passée à l’ombre légère d’un esprit divin.
Puis, page 241, l’auteur enfonce le clou, toujours dans la bonne humeur : Voilà bien la puissance imparable de la religion ! Quels que soient les faits, elle est capable de les retourner à son avantage, si contraires qu’ils soient. Si Dieu vous envoie la peste, cherchez bien, vous trouverez que c’est un effet de Son infinie bonté, pour vous éviter le choléra !
Pourtant, indépendamment de toute croyance, Armel Job semble penser, à travers Teresa, que son mari défunt occupe encore une place importante dans le cœur de ses proches. S’il n’y avait eu l’épitaphe qu’il a demandé de mettre sur sa tombe avant de mourir, rien ce que l’on vient de lire (ou que vous allez lire) n’aurait existé, pas même le livre. Mais le mort, plus fort qu’un souvenir, semble vivant, «présent» plutôt, réincarné en la personne de Branko (curieusement Broncart en verlan) que Teresa est prête à accepter au nom de son mari. Même si, chez Armel Job, cette présence du mort parmi les vivants, sous forme de souvenir charnel, ne comporte aucune connotation religieuse. Serait-il comme moi un «adorateur» des Indiens d’Amérique et de leur culte des morts, ou de certaines peuplades coréennes qui vivent en permanence avec les esprits de leurs morts et n’entreprennent rien sans leur demander conseil…
Enfin, Armel Job est un féministe. Il aime les femmes et cherche à les comprendre en se mettant dans leur peau, en raisonnant comme elles. Ainsi page 203, dans la bouche d’une femme – mais on sent bien que c’est la pensée de l’auteur qu’elle émet :
Beaucoup de femmes passent leur vie à essayer de comprendre les hommes, mais les hommes, eux, se fatiguent rarement à comprendre les femmes. C’est comme si la norme, c’était eux. Merci, Monsieur Job, merci au nom de toutes les femmes qui vous lisent !
Tout le reste est suspense, rythme intense et rebondissements théâtraux. Et je serai toujours avec toi est un roman très abouti. Et rien que pour ça, pour savoir, j’aurais pu le lire d’une traite si le sommeil ne m’avait prise au dépourvu.
Petite déception pour moi : la fin n’est pas une fin en soi. L’histoire est bouclée, l’intrigue est résolue, le coupable arrêté, mais l’affaire en reste là. Et pourtant, en y réfléchissant, j’ai fini par penser que c’était le souhait même de l’auteur que de laisser le lecteur seul juge… de penser ou/et de juger ce qu’il voudra et qui il voudra. Les personnages sont laissés face à eux-mêmes et à leurs actes. Il y a toujours une grande part d’humanité dans les romans d’Armel Job, ses personnages sont rarement tout noirs ou tout blancs. Et c’est bien ce qu’on apprécie chez lui. Oserais-je mettre un « policier-thriller-suspense » dans mes coups de cœur ? Oui. Justement parce qu’il n’est pas qu’un «policier-thriller-suspense», soit un roman dit «de genre», expression que je n’aime pas du tout et qui ne veut pas dire grand-chose.
Armel Job pourrait bien finir parmi les rangs de mes petits chouchous, ceux dont je ne rate aucun livre, et ils ne sont pas si nombreux. Même (et tant mieux) si j’ai du retard à rattraper sur son œuvre.