Sorti en mars 2014 aux Editions de Minuit. 156 pages. Roman.

En deux mots Une intrigue rondement menée, des indices dissimulés un peu partout dans les pages, des personnages à la Chandler et un style façon Audiard, «La fille de mon meilleur ami» a tout du roman noir des années cinquante. Avec, en plus, un fond social plutôt morne et une touche d’humour décalé à la saveur douce-amère.

L’auteur. Yves Ravey est né en 1953 à Besançon, où il vit toujours, enseignant les lettres et les arts plastiques dans un collège. Il publie son premier roman, La table des singes, chez Gallimard en 1989. Depuis, il a publié une bonne quinzaine de romans aux Editions de Minuit, tous des succès semble-t-il. Hasard des non-rencontres, je n’en ai pour ma part lu aucun.
L’histoire. William Bonnet a fait une promesse à son meilleur ami sur son lit de mort. Celle de retrouver et de s’occuper de sa fille Mathilde, dont il ignorait jusqu’à l’existence avant la mort de celui-ci. Or Mathilde, qui a fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, n’est pas forcément facile à gérer. Elle est même du genre incontrôlable, d’autant qu’elle est kleptomane, addicte à l’alcool et aux médicaments et, pour toutes ces raisons, tenue à distance de son fils Roméo par le juge… Roméo vit en banlieue parisienne avec son père et sa belle-mère. Mathilde demande à William d’essayer d’organiser une entrevue, même courte,  avec son fils. Et une fois encore, au nom du passé, William promet.
Oui mais voilà, dans cette histoire les personnages ne sont pas tout à fait ceux qu’ils semblent être, William Bonnet en tête de liste. S’il sort rapidement et facilement sa carte de visite pour se présenter : «William Bonnet, directeur financier, Cycles Vernerey, Montceau-les-Mines», c’est parce qu’il en a d’autres dans son portefeuille, et qu’elles sont différentes… Alors…
Alors, ne comptez pas sur moi pour vous en dire davantage. Pour une fois, mon commentaire sera court. Ça tombe bien, je suis toujours trop bavarde. Assurément parce que le livre est court lui aussi, mais surtout parce qu’il est difficile d’en parler sans trop en dire. Et les indices pour comprendre l’intrigue, ce n’est pas à moi de vous les donner ! D’autant que l’auteur en a glissé plus d’un à l’intérieur des pages… Si nombreux, si variés (une couleur de milk-shake, des sous-vêtements volés, une grosse somme d’argent, un cartable) qu’on imagine qu’ils ont obligatoirement une importance pour l’histoire et trouveront leur raison d’être dans les pages suivantes… Ce qui est vrai. Ou pas.
Avec une écriture concise et enlevée et des chapitres courts, l’auteur réussit à camper ses personnages dans leurs vérités et leurs mensonges. Le rythme ne décélère pas et l’action progresse à coups d’avancées et de reculades. Sans être tout à fait dans l’ambiance humour grinçant du roman noir, nous rions beaucoup, certains dialogues sont désopilants, à la limite du burlesque parfois. Et pourtant l’ambiance est explosive, on se sent nerveux (peut-être à cause de l’orage, qui ouvre et ferme le roman) et on s’attend au pire en de nombreux passages. Les pages se tournent vite, on court avec les personnages, on veut savoir !
Mon avis sur le livre.
C’est le premier livre d’Yves Ramey que je lis. Et j’avoue avoir été un peu sonnée et l’avoir refermé en me demandant ce que j’avais lu. Non que l’intrigue ne se tienne, mais parce que le livre oscille dans la forme et dans le fond entre plusieurs genres : le polar, le roman noir, le roman à suspense, le roman populaire. C’est un peu difficile à croire mais tous les codes «de genre» sont présents (femme jeune et fatale, arnaques et chantages en tous genres, hôtel aux allures de motel, personnages un peu miteux et flics un peu ballots…). Sans pour autant que l’ensemble soit brouillon et incompréhensible. L’auteur maîtrise son sujet et quand il tire une ficelle il retient les autres avec une grande dextérité. On ne sait jamais de quoi le chapitre suivant sera fait. De chausse-trapes en écrans de fumée foireux, l’intrigue avance. Mais le livre va au-delà de tous les codes. Certaines situations sont totalement incongrues et des dialogues qui parfois semblent équivoques voire menaçants, ont de quoi laisser perplexe le lecteur.
Pour ajouter un suspense poisseux à une atmosphère déjà bien noire, la météo, très présente et propice au tonnerre, semble avoir une grande importance : il fait chaud, très chaud, les corps suent et les personnages s’essuient souvent, le soleil donne, les lunettes de soleil se chaussent et se déchaussent et l’orage menace de tout faire péter.
Au final, La fille de mon meilleur ami est un livre-détente qui se lit vite et nous fait passer un très bon moment. Le suspense se tient jusqu’au bout et les personnages, bien cabossés, nous restent sympathiques même s’ils ne sont pas étouffés par les sentiments qu’ils éprouvent les uns envers les autres. C’est le chacun pour soi qui est de mise et s’en sort qui pourra, point. Avec, en fin de compte, une trame et une pagination aussi minces qu’une carte de visite, l’auteur a su créer une atmosphère de pseudo roman noir et, à force de nous faire courir en tous sens à la suite du couple, il finit par nous rendre solidaires de son sort et souhaiter un dénouement heureux. On peut dire après coup que la concision est un art et que l’auteur en a la maîtrise. Une belle réussite qui me donne forcément envie de lire d’autres romans d’Yves Ravey dans un futur proche, du moins l’espéré-je.