Sorti en mars 2017 aux Editions Joelle Losfeld. Roman. Traduit de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux)). Titre original : Days without end. 260 pages.

EN DEUX MOTS

Une grande et longue histoire d’amour entre deux hommes, en des temps et des lieux difficiles, et un plaidoyer contre la guerre, contre toutes les guerres. Sur un écrit à la fois simple, intime, poétique et d’une grande densité, l’auteur laisse percer l’espoir envers et contre tout. L’amour plus fort que la guerre ? C’est peut-être le message de ce roman épique bouleversant et magistral.

Les cinq premières lignes.
« La façon qu’on avait d’apprêter un cadavre au Missouri était pas piquée des hannetons. Nos pauvres compagnons soldats avaient l’air parés pour leur mariage plutôt que pour la mort. Leurs uniformes avaient été brossés avec de l’huile à lampe jusqu’à être plus beaux qu’on les avait jamais vus de leur vivant. Ils étaient rasés de près, à croire que le croque-mort ne supportait pas la vue des poils ».

Le plus beau passage. Sur l’amour et l’être aimé : « C’est comme quand on cherche dans l’obscurité, qu’on allume une lampe et que la lumière vient à notre rescousse. On découvre des objets ainsi que le visage d’un homme qui est pour vous comme un trésor déterré. John Cole. Une sorte de nourriture. De pain terrestre. La lumière de la lampe va jusqu’à ses yeux, et une lueur lui répond ».

L’auteur. Sebastian Barry est né en 1955 à Dublin. Auteur de nouvelles, de poèmes, de théâtre, de livres pour enfants, il a aussi écrit de nombreux romans dont plusieurs ont été cités et couronnés de prix prestigieux en Angleterre (Le Testament caché, adapté au cinéma par Jim Sheridan, Un long, long chemin). Nombre de ses écrits s’inspirent de son histoire familiale. Ainsi Des jours sans fin est-il dédié à son fils Toby, homosexuel. J’ai honte de n’avoir lu que ce dernier car la quasi-totalité de ses romans m’attend sur une étagère… Mais la qualité de celui-ci, que j’ai terminé la gorge nouée, va m’inciter à en lire un autre très prochainement.

L’histoire. Thomas McNulty est encore adolescent lorsqu’il débarque dans l’Amérique de la Ruée vers l’or. Il n’a que quinze ans mais la vie de misère à Sligo, en Irlande pendant la grande famine au milieu du 19ème siècle et la mort de ses parents et de sa sœur ont fait de lui un « adulte » avant l’âge. Après une traversée dantesque de l’Atlantique « parmi les ruinés, les déchus, les affamés », avec à l’arrivée dans la cale plus de morts que de vivants, après un passage par le Canada et la Californie, il rencontre sous une haie gadoueuse John Cole, d’origine indienne, à peine plus jeune et lui aussi sur les routes de la misère. Ils deviennent instantanément amis.

Très vite l’amitié devient amoureuse. Ils décident de lier leur destin et d’arpenter à deux le chemin de la survie. Arrivés à Daggsville, petite ville minière peuplée d’hommes avinés et brutaux, pour ne pas mourir de faim ils se font engager dans un saloon où ils dansent, travestis en femmes. Devenus trop grands, trop matures et trop « poilus » pour jouer les demoiselles, ils n’auront d’autre choix que de s’engager dans l’armée qui seule recrute à tour de bras.

Ainsi, ils combattront la tribu indienne des Yuroks pour « aider » des colons californiens, puis une tribu de Sioux dans les grandes plaines de l’Amérique centrale. C’est au cours du massacre de cette tribu qu’ils recueilleront Winona, dont toute la famille a été exterminée par leur bataillon. Ils s’attachent tous deux très vite à la petite, qui deviendra leur fille adoptive.Ils formeront ainsi, avec une quatrième personne, un vieux Noir poète qui tient lieu de grand-père à Winona quand ses parents sont à la guerre, une « vraie » famille aimante, unie, indéfectible. Enfin, après un bref retour au saloon pendant lequel seul Thomas jouera un rôle féminin, ils seront à nouveau réquisitionnés par leur compagnie pour participer cette fois à la Guerre de Sécession dans les rangs de l’Union, face aux Confédérés esclavagistes. Pendant de longues années, ils seront pris dans une tourmente alternant des périodes d’intense famine et de fortes intempéries (le « cannibalisme du froid »), les atrocités guerrières, les marches forcées et de rares moments de bonheur fugace. Et lorsqu’enfin les clairons de la guerre se seront tus, le chemin sera encore long avant de trouver la paix intérieure et de vivre « des jours sans fin ». Et heureux, qui sait…

L’écriture m’a surprise au début par son absence totale de forme négative. Le narrateur, Thomas McNulty, est un Irlandais âgé d’à peine quinze ans au début de l’histoire, qui n’a pratiquement pas connu l’école, et l’auteur conserve son oralité jusqu’à la fin, même si tous les événements relatés sont depuis longtemps révolus. Ce qui n’empêche en rien une poésie naïve, âpre et pouvant confiner au lyrisme de surgir des pages tant dans les descriptions réalistes – trop, peut-être – des champs de batailles et des tueries qui s’y déroulent que dans celles d’une nature aussi belle qu’hostile et indifférente aux turpitudes humaines, et dans les réflexions profondes de Thomas et John. Après un bref moment d’étonnement, d’un coup d’un seul, oubliées la familiarité et la syntaxe, simples dans leur seule apparence. Je me suis laissé porter par la parole – le roman est écrit de bout en bout à la première personne – et l’histoire de Thomas McNulty, être naïf, digne et profondément humain malgré son jeune âge, qui sait trouver les mots pour bouleverser le lecteur, le prendre à témoin même, sans jamais tomber dans les lamentations ou le misérabilisme. Et j’ai réalisé la grande maîtrise d’écriture de Sebastian Barry pour aboutir à un lyrisme rugueux, épuré par la seule et « simple » voix de son narrateur, aussi à l’aise pour décrire avec une grande pudeur les scènes d’amour que les tueries abjectes des batailles auxquelles il participe « activement ».

Mon avis sur le livre. J’ai terminé ma lecture le cœur serré, les yeux brouillés. Avec un grand ouf de soulagement pour les personnages. Même si l’optimisme n’est pas forcément de mise, le lecteur le découvrira. J’ai apprécié en premier lieu, naturellement, la personnalité contrastée de Thomas et John. Amoureux l’un de l’autre du début à la fin de l’histoire, aussi généreux en amitié et en amour que capables d’une violence aveugle pendant les combats, leur solidarité à toute épreuve et leur grand cœur forcent le respect et la compassion du lecteur. Pris dans un tourbillon de folie absolue, très jeunes, trop en tout cas pour réfléchir à ce qu’ils sont, à ce qu’ils font, ils parcourent en un périple incroyable à pied, à cheval, en cariole de l’armée, en train, un nombre incalculable d’états et de kilomètres en tous sens et en toutes conditions de survie pure. A chaque tournant de page, le lecteur s’attend à en perdre un en chemin. L’unique chose les faisant tenir étant la force de l’amour (conjugal et filial) et l’amitié virile avec certains soldats.

Le plaidoyer contre la guerre, ce qu’elle fait aux hommes, ce qu’elle fait d’eux et leur fait faire, est rédhibitoire. L’auteur décrit les champs de batailles avec force détails réalistes, n’épargnant au lecteur aucune scène de violence, même gratuite de la part des soldats qui sont après coup stupéfaits et honteux de la rage de tuer avec laquelle ils ont participé aux massacres, une rage qu’ils ne soupçonnaient pas en eux. Celles avec les Sioux, notamment, sont de véritables et insensés morceaux de « bravoure ». A noter quand même, à leur corps défendant, que certains soldats dont nos deux héros savent reconnaître le courage et la grandeur chez leurs adversaires, les Indiens notamment, que Thomas admire. Les guerres absurdes, les ordres et les actions tout aussi absurdes qu’elles entraînent, les folles contradictions… au point qu’après avoir âprement combattu les minorités indiennes, c’est parfois avec des Indiens qu’ils combattent pour une autre minorité : les esclaves noirs. Plus absurde encore : Irlandais d’origine, nos deux amis et d’autres soldats de l’Union sont amenés à se battre contre d’autres Irlandais engagés, eux, chez les Confédérés. Une sorte de guerre civile en territoire étranger à l’Irlande. Des longueurs et des répétitions dans les scènes de guerre, c’est vrai il y en a, mais elles sont volontaires et soulignent que la guerre, elle, est une perpétuelle et horrible répétition. Et n’a aucun sens.

Par ailleurs, fait optimiste, il est à noter la grande tolérance et l’ouverture d’esprit (nous sommes au milieu du 19ème siècle) des Indiens envers les homosexuels, qui sont considérés comme quelque peu originaux mais vivent en toute liberté leurs amours au sein de leur tribu. Quand j’ai entendu hier un reportage disant que les agressions verbales et physiques sur les homosexuels avaient augmenté de 5 % en un an… en France ! Le pays des libertés, non ?

Pour finir, je dirai que, malgré les allers et retours trop nombreux (pour moi) des personnages qui repartent au combat à peine rentrés, malgré sa pagination modérée, Des jours sans fin est un roman d’une grande densité qui met en scène des personnages hauts en couleur et exalte les sentiments forts, la tolérance et la quête éperdue du bonheur, tout en condamnant la guerre et ses horreurs et, en filigrane, la domination des faibles par ceux qui se croient les meilleurs parce qu’ils sont les plus forts. Un grand coup de cœur pour moi

MORCEAUX (DIFFICILEMENT) CHOISIS

Sur les atrocités de la guerre et les hommes qui les commettent souvent malgré eux. Je sais, c’est très, très dur : « On est restés immobiles, haletants, la sueur froide coulant sur nos visages exténués, les yeux brillants, les jambes tremblotantes, comme des chiens qui viennent de s’en prendre à des agneaux. Las, très las, on a rebroussé chemin. Les colons se tenaient à cinq mètres des flammes. Il y avait encore un tourbillon de fumée, de feu et de résine qui crépitaient et crachaient, un vrai tableau de l’enfer. Les soldats se sont rassemblés sans vraiment parler, ils ont regardé les flammes, puis ils ont regardé les colons. On comprenait pas vraiment ce qui se passait. Dans des moments comme ça, on sait même pas qui on est. On était plus les mêmes, on était autres. On était des assassins, les pires assassins qui aient jamais existé. (…). (Dans) un immense nuage d’orage composé de feu, les parois de la cabane ont vacillé, révélant, dans la pénombre, des corps consumés par les flammes, des piles de deux mètres de haut composées de braves. On voyait leurs visages fondre et on sentait l’odeur de leur chair en train de rôtir. Les cadavres se tortillaient étrangement dans la chaleur, ils tombaient puis roulaient sur l’herbe brûlée, libérés par l’effondrement des parois. Une tout autre sorte de feu de joie, un spectacle de fin du monde et de désolation. J’étais incapable de réfléchir, le cœur vidé de mon sang, brinquebalant, ahuri. Des soldats pleuraient, mais je connaissais pas ces larmes. D’autres jetaient leur chapeau en l’air comme au cours d’une terrible fête. Certains se prenaient la tête entre les mains, à croire qu’ils venaient d’apprendre la mort d’un être cher. Il n’y avait là plus rien de vivant, y compris nous. On était disloqués, on était pas là, on était devenus des fantômes ».

Bien sûr, c’est difficile à lire mais ce passage n’est pas la seule scène de tuerie, elles sont malheureusement pléthoriques. Pour ne rien vous cacher (quand même), sachez que je vous ai épargné les lignes qui précèdent immédiatement celles-ci et racontent la scène dans laquelle les soldats tuent, par manque de discernement, la totalité des femmes et des enfants de la tribu ! Scène que j’ai eu grand mal à lire les yeux ouverts.

Sur la hautaine indifférence de la nature, thème de plus en plus récurrent aujourd’hui dans la littérature : « Les gens meurent sans cesse, par milliers, partout. La terre s’en moque, ça lui est égal. J’avais déjà eu l’occasion de m’en rendre compte. Après les gémissements de détresse, les eaux viennent tout nettoyer, et le Temps s’en lave les mains. Il s’avance déjà d’un pas lourd vers le coup suivant. C’est important de savoir qu’il faut se battre pour survivre. Que survivre, en soi, c’est déjà une victoire. (…) La volonté humaine. Il faut lui rendre hommage. Elle est pas si rare ».

La nature glorifiée, aussi, pour sa beauté : « La plaine est aussi calme qu’une bibliothèque. Seules les herbes hautes ploient et se déploient, exhibant leur ventre sombre, puis le dissimulant pour le montrer à nouveau. Mais le spectacle a surtout lieu dans le ciel. Un ciel interminable qui va très certainement jusqu’au paradis ».

Et plus loin : « Cette fois, le paysage qu’on découvre, on dirait qu’un homme est en train de le peindre avec un immense pinceau. Il a choisi pour les collines un bleu aussi lumineux que celui des cascades, pour la forêt un vert tellement vert qu’il pourrait servir à fabriquer dix millions de pierres précieuses. La rivière est d’un bleu laqué. Le soleil immense et féroce s’emploie à illuminer ces couleurs splendides et il y réussit puissamment sur dix mille acres de cet étrange paysage en fusion. (…). Même un homme grossier et indifférent serait capable de fondre en larmes face à un tel paysage, tant sa vie lui semblerait misérable. Les débris de l’innocence se consument dans votre poitrine comme une braise en provenance du soleil lui-même ».

Les mots sont simples, justes, modestes. Mais l’élégie est là, en une poésie aussi simple et brute que la nature, en un contraste saisissant avec les actions humaines. A souligner également la qualité de la traduction qui suit fidèlement les mots de Thomas.

Je terminerai par deux réflexions de Thomas et John qui, malgré leur jeune âge, leur ingénuité et leur inculture, ne manquent pas, avec un grand pragmatisme, de faire des comparaisons et des constatations d’une grande justesse grâce à leur sens aigu de l’observation d’autrui. Sur le racisme primaire de certains soldats : « Dans la compagnie, les vieux disaient que les Indiens, c’est juste des êtres malfaisants, des êtres malfaisants au visage de marbre qui veulent qu’une chose, c’est vous tuer. Que les Indiens devaient être rayés de la surface de la terre, que c’est ça qu’il faut faire ».

Trois pages plus loin, une réflexion de Thomas : « Ces gens (les colons) détenaient maintenant tous les droits sur un lieu où les Indiens n’avaient plus leur place. Le droit de circulation des Indiens était annulé, les huissiers de Dieu avaient confisqué les papiers de leurs âmes ». Les huissiers de Dieu… OK, le terme huissiers est approprié mais, dans ce cas, le mot « Dieu » mérite-il sa majuscule ?

Et sur la guerre : « Quelle est la folie de cette guerre ? Quel monde on fabrique ? On sait pas. Ça peut être que la fin du monde. On atteint la fin des temps. Pourquoi on est là, couchés entre ces palissades, dans ce camp en terre boisée avec ce chien d’hiver qui nous dévore les membres ? Pourquoi diable ? ». On est dans la seconde moitié du 19ème siècle, que faudrait-il dire aujourd’hui ?

 

Pourtant, malgré toutes ces atrocités, malgré le déchaînement de la folie humaine, l’espoir est là, fortement présent, induit par l’amour. Par une famille inséparable : deux hommes, une petite fille sioux et un vieux poète noir. Et par quelques autres personnages qui traversent les pages. Un grand message d’espoir transperce tout le roman en dépit des galères perpétuelles. L’ensemble, non dénué d’humour, est porté par la violence, l’amour et l’espoir qu’il génère. Et c’est en cela que ce roman est remarquable. Et pour toutes ces raisons et bien d’autres que je vous le recommande.