Sorti en 2010 chez Rivages. 234 pages. Roman noir.

EN DEUX MOTS

Un malheur n’arrive jamais seul. Après la mort subite de sa femme, qui a suivi de deux mois celle de son père, Clément va de déboire en déboire. Sur une période de quinze ans, parallèlement à sa descente personnelle, nous assistons au déclin, puis à la fermeture de l’usine Metaleurop, qui a suscité grèves et polémiques en 2003. Un roman noir social grave et digne, raconté sur le mode choral par un père et sa fille. Et sans complaisance.

L’auteur. Né en 1964 dans le Nord de la France, dans une famille ouvrière, Pascal Dessaint vit aujourd’hui à Toulouse. Grand amoureux des mots et des livres, militant des causes ouvrière et écologiques, il publie son premier roman, Les paupières de Lou, en 1992. Suivront des nouvelles et nombreux romans, souvent récompensés par des prix littéraires, notamment le Grand prix de la littérature policière pour Du bruit sous le silence en 1999. Après s’être déroulés dans sa terre d’adoption, ses romans sont maintenant localisés dans sa région natale, le Nord.

Les cinq premières lignes.
Quelques jours avant sa mort, nous nous sommes chamaillés. C’était parfaitement ridicule. Judith était déjà assise sur son rehausseur et je venais de vérifier que sa ceinture était bien mise. J’étais content, nous partions, pas longtemps et pas loin, mais nous partions. J’étais content et j’aurais pu être plus détendu ».

Le plus beau passage :
« Nous cherchons tous une échelle pour atteindre un bonheur qui jamais ne se présente ».

L’histoire. En deux mois, Clément, ancien ouvrier de Metaleurop Nord, filiale de Metaleurop SA, reconverti dans l’élagage, a perdu son père et sa femme Sabine. Sa fille, Judith, n’a que cinq ans. Son frère aîné Etienne, dont il est très proche, souffre d’une infirmité du bras et a un fort penchant pour l’alcool et ne peut travailler. Il accepte de s’occuper de Judith à la mort de sa mère pendant que son père travaille.
Metaleurop ─ que Pascal Dessaint a rebaptisée Europa ─, et qui a fait longtemps la une des journaux au moment de sa fermeture en 2012, est une fonderie où l’on produisait et transformait du plomb, du zinc et d’autres métaux non ferreux extrêmement polluants comme l’indium, le cadmium nécessaires aux appareils modernes. Toute la cité autour de l’usine est contaminée par les vapeurs des métaux brûlés, les fumées noires, les crassiers, les ouvriers et les habitants souffrent de maladies liées à la pollution, notamment, les enfants, souvent atteint de troubles de la croissance, de rachitisme, de saturnisme taux de plombémie élevé) ou de maladies respiratoires. Judith nous dit : « On était des gosses tout pâles, tout malingres, tout effarés. (…) On n’était pas en bonne santé. Les organismes étaient sévèrement perturbés. Il paraît que la moitié du plomb ingéré par un enfant passe directement dans son sang »… L’air est si pollué que la nuit, les étoiles sont invisibles. L’eau des rivières et la nourriture sont contaminées. À ce jour, les bâtiments qui restent de l’usine et le site ne sont toujours pas décontaminés, il faudra des siècles pour qu’ils le soient. Des accidents mortels surviennent, dus à la fatigue des hommes mais surtout au manque de sécurité, au manque de personnel alloué à ce poste.
Ce tableau noir n’est pas tiré d’un roman de Zola ou de Dickens, il date d’aujourd’hui, comme ceux que dressent des auteurs comme Sorj Chalandon, Gérard Mordillat, pour la France (seule). Que dire de la Chine, de l’Inde ou de l’Afrique où de jeunes enfants travaillent dans les mines contenant les métaux utilisés dans la fabrication des smartphones (il en faut cinquante différents pour fabriquer un smartphone) !
Pascal Dessaint a situé son roman dans une cité du Nord-Pas-de-Calais qu’il ne nomme jamais mais qu’il est facile d’identifier comme Noyelles-Godault, où se trouvait (et se trouve encore pour partie) la filiale française de Metaleurop. Symboliquement, l’usine et la cité sont séparées du reste de la région par une autoroute, que personne ne franchit ni dans un sens ni dans l’autre.
Pourtant, les ouvriers et leurs familles défendent l’usine becs et ongles. Leur gagne-pain, leur maison et leur ville. Ils y ont toujours travaillé et vécu et ne connaissent rien d’autre. Même malades, avec des taux improbables de plomb dans le sang, ils résistent à la fermeture de l’usine, qui représente leur travail, donc leur vie. L’idée d’un ailleurs est inenvisageable, et même Etienne, qui ne travaille pas, ne conçoit pas de quitter sa maison et son petit jardin dans lequel il cultive des légumes non comestibles.
Même s’il n’y travaille plus depuis treize ans, Clément est toujours en contact avec ses anciens collègues de l’usine. Le bistrot du village, tenu par la belle et compréhensive Pauline, amie de Clément, Etienne et Judith, sert de lieu de rencontre quotidien. Les ouvriers s’y confient, s’y plaignent, s’y révoltent et y parlent d’organiser des grèves, des manifestations ou, pour certains, des actes à caractère violent. Dans l’ensemble, ils sont solidaires face à la direction, mais l’aggravation de la situation les rend nerveux et des querelles éclatent entre eux, parfois violentes, « pour des broutilles », « la haine fait peu à peu son nid, les rancunes sont irrationnelles et tenaces, et on ne serait pas étonné si les gens finissent par s’étriper »… Comme s’il en était besoin.
Quant à Judith, elle ne supporte plus de n’avoir jamais eu connaissance des véritables circonstances de la mort de son père et va tenter sa vie durant d’extirper la vérité à son oncle Etienne et à Pauline, qui elle aussi l’a couvée et suivie pendant sa jeunesse…

Le style est simple, sans fioritures aucune. L’écriture, qui change selon le narrateur, reste sensible pour les deux et l’émotion passe. Avec amertume, avec colère mais sans emportement, Clément relate les faits qui se sont déroulés depuis la mort de sa femme jusqu’au jour… de sa mort, que l’on vit presque en direct ! Tandis que Judith, une enfant qui a grandi trop vite, raconte avec tristesse mais sans résignation sa vie depuis la mort de sa mère, puis celle de son père, dont elle ne connaît pas les causes. La choralité convient parfaitement au roman et même si la chronologie n’est pas forcément toujours évidente, le lecteur s’y retrouve toujours. Les phrases et les chapitres sont courts, les dialogues retenus et les sentiments traduits avec une grande pudeur.

Mon avis sur le livre. Encore un drame humain, un désastre social dû à la surproduction industrielle, aux magouilles financières des dirigeants de la société-mère et au désintérêt pour la classe ouvrière et les conséquences de la pollution engendrée par l’usine pour les ouvriers, pour leur famille et pour la région. Du déjà-vu-entendu-lu. Pourtant, les choses n’évoluent pas dans le bon sens. Au vingt-et-unième siècle, en France (et partout dans le monde), le Germinal de Zola est encore d’actualité. Ici comme ailleurs, l’unique solution imposée par les patrons, c’est de fermer l’usine et de mettre les ouvriers au chômage, non sans les avoir exploités, éreintés et tués au travail. Et bien sûr, s’être enrichis grâce à eux. La fermeture de Metaleurop-Nord a laissé plus de huit cents salariés sur le carreau, sans aucune compensation.

Les personnages principaux, le père, sa fille et son frère m’ont émue, les personnages secondaires également. L’auteur les aime tous, même les moins sympathiques à qui il trouve des excuses. Car ils restent dignes quoiqu’il arrive – même si Etienne a quotidiennement recours à l’alcool et si certains, désespérés, commettent des actes répréhensibles. Il les respecte pour ce qu’ils sont : âpres dans leur travail et dans leur vie, rustres mais avec un grand sens de l’honneur et du devoir et il en parle avec tact, tendresse et compassion. Presque, même, avec délicatesse. Sans jamais vraiment s’apitoyer sur l’un ou sur l’autre, il traque l’instant où un deuil, un acte ou un malheur de plus va les atteindre. Et l’émotion va surgir en maintes circonstances. Judith, qui écrit quinze ans après les faits, porte sur la situation un regard qui se fait de plus en plus adulte au fil de sa narration, sans jamais avoir parlé tout à fait avec l’insouciance de l’enfance. C’est pourtant grâce à elle que l’espoir d’une vie meilleure et d’un ailleurs reste présent.

Outre les dures conditions de travail et de vie des métallos et le désastre de la fermeture de leur usine, des sujets d’ordre général sont abordés avec quelques aphorismes sans prétention mais qui ont une résonance juste et générale. La mort des proches, les secrets que gardent les adultes et leurs conséquences sur les enfants, l’amour filial et l’amour fraternel indéfectibles, la solidarité ouvrière et l’honneur au travail.

Pour finir, je dirai que ce roman, bien noir certes, laisse cependant le lecteur sur une impression d’amour et d’espoir. L’auteur nous donne à lire une réalité d’aujourd’hui. En décrivant un monde sans lumière, avec des mots simples mais précis et une écriture maîtrisée, sans empathie, sans fioritures, Pascal Dessaint réussit à faire surgir l’émotion, l’espoir et la lumière quand et là où on les attend le moins… D’ailleurs, sans déflorer l’histoire, je peux dire que le dernier mot du roman est le mot « paix ». Sous forme de témoignage romancé (des anciens métallos de l’usine et leur site internet ont aidé et inspiré l’auteur pour certaines scènes) Pascal Dessaint rend hommage aux damnés-oubliés du travail. Une réussite qui sonne juste. A lire dans la foulée de Le jour d’avant de Sorj Chalandon, par exemple. Quant à moi, j’aurais dû lire cet auteur depuis longtemps et je ne vais pas attendre des mois avant d’en ouvrir un autre !

QUELQUES EXTRAITS

Sur la mort d’un proche qui, quand elle surgit, nous oblige à commencer à penser à la nôtre. Dans la bouche du père : « On a beau savoir que rien ne dure, qu’un jour on perdra ceux qu’on aime, quand ça arrive, on n’est pas prêt. On est désarmé face à une douleur dont on ne pouvait soupçonner la virulence. On se retrouve soudain être un autre. Tout change, dans sa tête, dans ses sentiments, dans la perception qu’on a des êtres et du monde. Ça nous éloigne de ce dont on se croyait proche. Ça nous rapproche de ce dont on se croyait éloigné. Il y a jusqu’au corps qui ne réagit plus de la même manière. La mort est là en soi et sera toujours là désormais. Sa propre mort n’est plus une idée abstraite, une source d’angoisses passagères, mais une certitude qui n’a jamais été aussi puissante. Ceux qu’on aime meurent et nous préparent ainsi à mourir nous-mêmes. C’est nécessaire, mais terrifiant ».

Et dans la bouche de sa fille : « J’avais beau savoir que papa était mort, j’avais l’impression que j’allais le retrouver derrière la porte, d’une certaine manière. Et c’est bien ce qui s’est passé. Les gens meurent et ils laissent toujours une trace, je crois. (…) Même si beaucoup de temps a passé, c’est une émotion intense que l’on éprouve après la mort de quelqu’un, quand on retourne dans un endroit que l’on a partagé avec lui. L’endroit n’est pas vraiment vide. L’être que l’on aimait est toujours là. On ne peut pas s’empêcher de croire qu’il va soudain apparaître ».

Sur les classes sociales, sur le racisme social : « Les gens comme lui (un journaliste), qui se sentent supérieurs parce qu’ils se croient pourvus d’un niveau d’instruction plus élevé, ne peuvent souvent s’empêcher de vous parler comme à un débile. Ça ne sert à rien de s’offenser ».

« Le racisme ne tient pas toujours à la religion ou à la couleur de la peau ».

Sur la pauvreté au quotidien : « J’allais rogner sur tout. La plupart des gens ne savent pas ce que c’est de toujours compter au sou près. Entre deux briques de lait, on choisit la moins chère, même s’il n’y a que deux centimes de différence. Si les pommes sont meilleur marché que les poires, on ne mange que des pommes. On use ses vêtements jusqu’à la trame. On n’a pas honte de ses chaussettes trouées. On porte les cheveux longs. On regarde à passer un coup de fil. On e prive de vin. On boit un verre d’eau à la lumière du réverbère de la rue. On est pauvre ».

Enfin, une belle description… de l’usine Metaleurop, qui n’est pas sans faire penser à Zola : « Une belle cathédrale de fer, selon les uns, mais je n’y avais jamais vu personne prier, un ventre selon les autres, rien qu’un ventre, un appareil digestif de métal, monstrueux et infernal. La nourriture arrivait sans relâche. La bête n’était jamais rassassiée. (…) A ce stade, les hommes n’avaient pas besoin d’avoir commis les pires péchés pour se retrouver comme en enfer. C’était l’enfer. Comment des hommes pouvaient-ils résister à de tels traitements ? Je n’aurais pris sa place pour rien au monde. Cyrille évoluait dans les vapeurs nocives. Il récupérait les scories à la louche au bas des cuves, vêtu de sa combinaison en amiante, et la coulée rougeoyante se réfléchissait sur la visière de son masque ».