Sorti en 2013 aux Editions Albin Michel. (Premier) roman. 288 pages. Traduit (superbement) de l’anglais (irlandais) par Marina Boraso.

L’auteur. Paul Lynch a un pedigree très court sur le Net, ce qui est normal puisqu’il fait avec Un ciel rouge, le matin son entrée dans le monde littéraire. Et quelle entrée ! Disons juste qu’il est né en 1977 en Irlande et grandit près d’Inishowen (qui a servi de cadre à un roman éponyme de Joseph O’Connor). Et qu’il a exercé les fonctions de critique de cinéma et de journaliste avant de se lancer dans la littérature.

L’histoire. Au mitan du 19è siècle, dans l’Irlande rurale, Coll Coyle, un jeune métayer travaillant pour un riche propriétaire, apprend de ce dernier qu’il est expulsé de la ferme. Du jour au lendemain, sans raison. Sa femme est enceinte et ils ont déjà une petite fille. Après une nuit sans sommeil, il se rend à la maison des maîtres pour demander une explication. Mais celle-ci tourne au drame car le propriétaire, en tombant, se fracasse le crâne sur un mur et meurt sur le coup. Coll n’a d’autre solution que la fuite pour éviter d’être pendu, comme son frère. Restée seule, sa femme Sarah tentera par tous les moyens d’éclaircir le mystère de ce renvoi subit. La traque, La Poursuite impitoyable au pied de la lettre, qui se déroule de Donegal (dans la province de l’Ulster, la pointe nord de l’Irlande) à Philadelphie en Pennsylvanie, constitue toute l’histoire -très simple- du roman. Le régisseur, Faller, homme à la noirceur incommensurable, uni au mort par un lien trouble, n’aura de cesse de retrouver Coyle et de le punir pour la mort d’Hamilton.
J’ai lu dans L’Express que la partie se déroulant en Amérique a été inspirée à l’auteur par une histoire vraie, celle de la découverte il y a quelques années d’ossements humains, exhumés d’une fosse à côté de Philadelphie et correspondant à cinquante-sept corps. Il s’agit d’ouvriers irlandais originaires du Donegal morts en 1832, pour certains du choléra, pour les autres de mort violente. Nous lisons ici l’histoire de l’un d’entre eux.
Le personnage de Coll (et celui de son ami Cutter) sont attachants, nous souffrons avec eux des malheurs qu’ils endurent. Taiseux comme bien des paysans, Coll est un homme simple, honnête et bon dont la seule préoccupation est de pouvoir toujours nourrir sa famille et la rendre heureuse. Proche de la nature, il ne ressent de l’animosité pour personne et travaille sans rechigner de l’aube au coucher du soleil. Cette personnalité sans failles nous incite à nous poser davantage de questions sur le motif de son renvoi et excite notre curiosité jusqu’à la fin, contribuant là aussi à la tension dramatique permanente de l’histoire…

Le style. L’écriture est éblouissante, au point que j’ai parfois posé le livre tant j’étais saisie. Je ne me souviens pas avoir jamais lu quelque chose de si remarquable du début à la fin, sans lourdeur aucune, alors que la nature, omniprésente, est décrite, sans cesse, en des termes contradictoires (belle et souvent malfaisante). Les descriptions sont d’une poésie rare, les sentiments rendus avec pudeur et dignité, campagne oblige, les actions -cruelles- exposées en des mots choisis, précis et parlants. Une vraie perle rare au plan stylistique. Il faut au passage saluer la traductrice qui a si bien su rendre le lyrisme éperdu de cette course-poursuite. On en oublierait la noirceur du récit pour ne voir que la prose resplendissante de l’auteur.
Dès la première phrase, on est embarqué par la flamboyance de l’écriture. Le titre s’y justifie, la couleur s’y annonce. Je ne résiste pas au plaisir de vous la livrer : D’abord il n’y a que du noir dans le ciel, et ensuite vient le sang, la brèche de lumière matinale à l’extrémité du monde. Cette rougeur qui se répand fait pâlir la clarté des étoiles, les collines émergent de l’ombre et les nuages prennent consistance. La première averse de la journée descend d’un ciel taciturne et tire une mélodie de la terre. Les arbres se dépouillent de leur obscurité, ils s’étirent, leurs doigts feuillus frémissant sous le vent, des flèches de lumière se propagent ici et là, cramoisies puis dorées. La pluie arrête, il entend les oiseaux s’éveiller. Ils clignent des yeux en secouant la tête, éparpillent leurs chants à travers le ciel. La vieille terre frissonnante se tourne lentement vers le soleil levant.
Puis, jusqu’à la dernière page du livre (impossible à lâcher aussi pour son histoire) le lecteur bénéficiera de cette écriture lumineuse extrêmement visuelle, musicale (car le ciel tonitrue), avec une alternance permanente de descriptions -du ciel, essentiellement- et de scènes d’action violentes auxquelles on finit par trouver une fatalité évidente. Le ciel est rouge mais la vie est noire.

Mon avis sur le livre. Décidément, j’adore les premiers romans. Quitte à être déçue (mais je le suis rarement), j’en lis un maximum. Nouvel auteur signifie toujours nouveaux lieux, nouveaux temps, nouvelle approche ; en un mot : découverte. Il est vrai que nombre d’auteurs aguerris sont à même de nous embarquer dans la nouveauté d’action et de lieu à chaque nouvel opus, et le font. Mais leur griffe est là, embusquée toujours derrière la virgule ou un tic d’écriture, une «marque de fabrique» qui les trahit. Alors que chez un(e) nouvel(le) auteur(e), le terrain est vierge et le lecteur vit une vraie rencontre. Un ciel rouge, le matin va au-delà de toutes mes espérances, bien au-delà, et tant pis si je reste un an sans éprouver un tel bonheur de lecture !
Le panorama que brosse l’auteur de l’Irlande rurale puis de la ville de Derry où il va embarquer pour l’Amérique, est proche des bas-fonds de Londres décrits dans les romans de Dickens, qui se déroulent à la même époque. Paul Lynch a choisi lui aussi d’écrire sur les opprimés. En campagne, la survie tient aux ressources de la terre. En perdant son poste de métayer, Coll Coyle n’a plus aucune chance de survie. En ville, la nourriture se vole dans les rues où grouillent des rats, des mendiants, des prostituées et des malfrats ; le travail n’existe pas et l’argent est réservé à un tout petit nombre de nantis. Ceux qui ne possèdent rien sont voués à la famine et/ou à la délinquance. Certains choisissent de s’exiler en Amérique, pour un sort guère plus enviable : une traversée à fond de cale de deux mois comparable à L’Enfer de Dante, qui débouche dans le meilleur des cas sur un travail s’apparentant au bagne.
Si le déroulement de l’histoire tient de l’épopée, il y a aussi de la tragédie antique dans ce roman. En tuant accidentellement son propriétaire, Coll s’est d’emblée placé au même rang que les héros raciniens au destin néfaste. Il est devenu un paria condamné à survivre en cavale. La tension dramatique est intense et nous donne un sentiment d’inéluctabilité de plus en plus prégnant. Autre détail qui fleure la tragédie antique : l’intervention de Sarah, l’épouse restée seule avec ses petits et qui, de loin en loin, à l’instar des chœurs dans les tragédies, nous dit sa peine, nous éclaire sur l’origine et la cause du drame. Jusqu’à l’explication finale, qui finit de nous accabler.

Le livre se termine comme il a commencé : par une description d’une poésie hallucinante. Voici donc les dernières lignes du livre :
Le jour s’achève sous un ciel muet. A l’ouest une estampe d’ombres sur le ciel, et les nuages embusqués, avec leur provision de ciel. Le vent exhale de longs soupirs, les feuilles tiennent fermement aux branches, seul l’automne les décrochera. Le monde s’enfonce dans la nuit, les oiseaux enfouissent la tête sous leur aile. Il règne un grand silence jusqu’à ce que les nuages crèvent, et un déluge descend sur la terre impassible, la vieille terre tremblante qui tourne le dos au soleil déclinant.
Cette dernière phrase est l’exacte et inverse réplique de la dernière du premier paragraphe de l’histoire : La vieille terre frissonnante se tourne lentement vers le soleil levant.
La boucle est bouclée sur la terre et dans le ciel. Le ciel se tait et la bande-son s’arrête en même temps que se termine la course. Quelle maîtrise chez l’auteur ! Et chez la traductrice !
L’importance des caprices du ciel est à souligner. Rarement les intempéries et les conditions climatologiques ont eu une telle influence sur le déroulement de l’histoire. Ici, c’est comme une malédiction supplémentaire. Le ciel et ses couleurs, il en est question dans chaque situation, et presque à chaque page. Les humains en péril ne sauraient compter sur la nature (pourtant si belle dans les pages !) pour les aider à survivre. La pluie se déversant d’un ciel qui ne se tarit jamais’, ravine et délave tout sur son passage, ne faisant que compliquer les choses pour Coll. Les nuages et le brouillard procurent une sensation d’étouffement, de mal-être et d’inéluctabilité, de piège permanent. L’impression que toute fuite demeure impossible. Et inutile. Pourtant, cette omniprésence de la nature ne lasse pas le lecteur car celui-ci fait vite à considérer le ciel et l’eau pour ce qu’ils sont : des éléments de l’histoire, pas seulement de son décor. Une véritable alchimie entre la nature belle et malveillante et l’homme en lutte pour sa survie.

Allez, un dernier passage pour la route, choisi parmi tant d’autres, de quoi vous faire courir à la librairie la plus proche. Page 215 : L’orbe d’un soleil rouge vogue au-dessus des buttes noires, semant dans le ciel ses copeaux de lumière. Les ombres fuient à la débandade loin des champs de blé, ils devinent en marchant dans la clarté de l’aube qu’ils ne sont plus très loin du chantier. A l’abri d’une colline, un corps de ferme sous un nimbe doré. Ce lyrisme ! Ai-je bien lu, là, un ‘premier roman’ ?
En tout cas, voilà un auteur que je ne suis pas prête de lâcher, d’autant que son deuxième roman, La Neige noire, sorti cet été, est déjà sur une de mes étagères et n’y traînera pas longtemps sans être dévoré !

Enfin, j’ai lu dans la presse que l’on comparait Paul Lynch à Cormac Mc Carty, à Colum Mc Cann, à Sebastian Barry, Faulkner ou Don DeLillo, Joseph O’Connor, et j’en passe… Peut-être, oui mais bien plus encore : Paul Lynch a su, avec son premier roman, faire une entrée originale et personnelle dans la littérature internationale au point d’avoir déjà un style et un sens du récit puissants et qui feront école. Il est évident que Paul Lynch ne restera pas longtemps un nouveau venu sur la scène littéraire irlandaise. J’ai quant à moi pensé au très beau Aucun homme ni dieu, de William Giraldi, que j’ai lu récemment (et chroniqué dans ce blog). Dans les deux cas, premier roman (second pour William Giraldi mais premier publié en France), un style flamboyant pour raconter une chasse à l’homme inéluctable. Je conseille d’ailleurs à ceux qui ont lu et aimé Aucun homme ni dieu (Editions Autrement, janvier 2015) de lire Un ciel rouge, le matin et à ceux qui ne l’ont pas lu… de lire les deux !
Voilà. J’espère très sincèrement vous avoir convaincus de lire ce livre original et éblouissant qui a été pour moi un E-NOR-ME coup au cœur !

En deux mots

Servi par une plume incantatoire sublime, Un ciel rouge, le matin est une histoire d’une intensité dramatique exacerbée. L’ensemble est fascinant et nous sommes happés de la première à la dernière phrase. Ce livre est beau à pleurer. Véritablement.