Sorti en mars 2015 aux Editions Guérin, Collection Paysages écrits. 50 pages. Cette collection, lit-on sur le revers de la IVe de couverture, invite chaque année un auteur contemporain à composer un texte inédit en toute liberté en s’inspirant de ses paysages familiers, qu’ils soient intimes ou géographiques. Ce livre est le cinquième de cette collection.

L’auteure. Marie-Hélène Lafon est née en 1962 dans le Cantal, dans une famille de paysans. Professeure de lettres classiques à Paris, elle a une quinzaine de romans à son actif, dont plusieurs ont reçu un prix littéraire. Je l’ai entendue chez François Busnel et ai bien aimé ses propos et sa modestie. Joseph, son dernier roman, est chroniqué dans ce blog.

L’histoire. Elle est nulle part et partout dans ce livre. Absente et omniprésente. Traversée est un hymne au pays, à son pays natal, au Cantal. La traversée est aussi celle de la narratrice de son enfance à son adolescence et de son adolescence à son départ. Le temps qu’elle mettra à quitter ce pays qu’elle adore. Puisqu’elle le sait depuis toujours, car on le lui dit depuis toujours : les filles partent. Ce sera pour aller à Paris enseigner les Lettres, puis écrire. Ce livre est son adieu «physique» à son pays mais aussi le fil conducteur qui l’y retient, qui l’y ramène toujours par l’écriture.

Le style. Le livre est écrit comme un long poème en prose. L’écriture est si belle, si lumineuse et si douce que l’on pourrait le lire, le relire, à voix basse, à voix haute, le chuchoter, le relire encore et encore sans jamais se lasser. Pas une ligne qui ne chante ses mots, pas un mot qui ne coule dans sa phrase… Comme l’eau de la rivière Santoire qui traverse son paysage…
Sa construction : des chapitres très courts, deux, trois pages, jamais plus, qui sont comme autant de poèmes composant un recueil de poésies. Pour moi c’est simple : il devrait figurer dans les recueils de poésie contemporaine et au programme de français des lycées.

Mon avis. Ce livre est une véritable petite pépite remplie de poésie douce et de mélancolie. Il est impossible de ne pas tomber sous le charme de l’écriture de Marie-Hélène Lafon qui sait si bien nous embarquer dans ses terres d’Auvergne où elle est née. C’est pourquoi je m’abstiendrai là de tout autre commentaire, pour seulement retranscrire quelques passages parmi les plus beaux mais il faudrait reprendre tout le texte… Alors, que vous ayez la sensation de relire le livre si vous l’avez lu, c’est normal… Sinon, ne vous contentez pas de ces extraits, lisez-le plusieurs fois ! Quant à moi, je ne le remets pas à sa place dans ma bibliothèque, dont l’ordre alphabétique serait trop injuste, je le laisse traîner dans ma chambre pour avoir tout le loisir d’en lire un chapitre, un peu comme mes livres de poésies dont je picore un poème de temps en temps.

Page 10 : (…) La rivière feule dans le noir, elle bouge dans les plis de la nuit. Je connais la rivière par les cailloux ronds qui lui font double cortège et tapissent son lit, on s’y tord les pieds, les cailloux sont bleus, ils sont gris, ils inventent des gris et la voûte des frênes trouée de lumière chatoie sur eux au long des après-midi de tous les étés dans le présent qui ne finit pas de l’enfance immobile. Pur et beau.

Page 13 : Le paysage est un travail, un vaste chantier géologique qui dépasse les forces des personnes. Le paysage est plus grand que moi, plus grand que nous, mes parents ma sœur mon frère les chiens les vaches les autres enfants de l’école les autres adultes les autres vivants, nous tous et nos tracteurs et nos outils et nos voitures et nos fortes maisons de pierre, d’ardoise et de bois. (…) La vallée est inéluctable et vaste, comme si elle avait toujours déjà été là, et la rivière mouille son creux, cette seule rivière minuscule qui se repose en méandres languides ou disparaît carrément, devient souterraine à quelques de sa source ; c’est une fantaisie de rivière de disparaître sous une croûte épaisse de terre et de résurger ensuite, mine de rien, l’air dégagé, garnie de truites, bourrée de cailloux, ardemment vive et babillarde, enjuponnée de noisetiers drus.

Page 15 : Les rivières, le ciel et le vent se jettent dans le monde quand nous ne partons pas, nous qui demeurons et vivons du travail de la terre et des bêtes ; les adultes ont un mot pour ça, ils disent que c’est tenu, que les bêtes surtout ça tient. C’est atavique et c’est étymologique ; j’apprendrai plus tard que le latin pagus désigne d’abord une borne fichée en terre pour marquer des limites et ensuite l’espace enclos dans ces limites ; il donnera en français païen, celui qui habite cet espace mesuré et domestiqué, et pays, l’espace lui-même, le canton ; de pays, procèdent paysage et paysan ; c’est une famille de mots et un clan d’enracinés. Comme borne en terre le paysan est fiché dans le paysage et chevillé au pays, l’un et l’autre se travaillant mutuellement au corps, entre tension et passion, vocation et résignation, patience et vaillance. Dans les enfances, je ne sais rien de tout ça encore, mais je vis dans un espace à la fois immense et clos, et même précisément clôturé, borné, comme le sont les trente-trois hectares de la ferme, et comme le sont aussi les portions, on dit la part, d’herbe fraîche que l’on délimite chaque jour dans le pré à l’intention des vaches laitières, entre août et octobre, avec du fil de fer électrifié et des piquets. Les enfants, dont je suis, participent à ces travaux, portent les outils, les piquets, le rouleau de fil, et voient comment donner à la clôture la bonne tension. Aujourd’hui encore, cette métaphore du fil tendu et du piquet me vient très naturellement quand il s’agit de dire le travail de la phrase, et le juste équilibre à trouver entre majuscule initiale et point final.
J’ai personnellement trouvé sublime cette analogie entre le travail de la terre et celui de la phrase. Le texte écrit se trouve précisément calé entre deux piquets, comme les aires de pâturages. Comme si l’un découlait de l’autre et qu’il fallait passer par l’un pour arriver à l’autre. Et les réussir tous les deux. Plus tard, elle ira jusqu’à dire être arrivée à l’écriture par le travail de la terre.

Page 33 : Le regard transforme le pays en paysage, le regard des autres, ceux qui viennent des ailleurs ou qui s’y sont frottés, et qui mettent des mots sur les choses, les sensations, les sourds éblouissements que l’on n’a pas dits, faute de savoir comment ou par peur du ridicule et pour cent autres raisons encore. Enfant, très tôt, je sais que je partirai ; on le répète autour de moi, je l’ai dit, je suis assignée à l’ailleurs des autres, il avance en moi son étrave et le chemin est tout tracé, il passe par l’école ; il s’en va comme s’en vont les chemins  et comme s’en va la rivière qui a nom Santoire. C’est évidemment à l’école que je contracte, avec l’apprentissage du rudiment, le goût des mots et des histoires ; écrire et partir c’est le même mouvement vital, ça ne sépare pas. Encore un parallèle entre la terre et l’écriture par le biais de l’école.

Page 45 : Le pays premier peut être une prison, il peut être un royaume suffisant, une source vive, un trésor. Je ne sais pas bien où passe la frontière entre la chance et le risque, le partir ou le rester, l’attachement et l’arrachement ; je cherche à tâtons et suis des chemins ombreux ou troués de lumière qui s’enfoncent dans la terre des origines et partent dans le monde. Je sais seulement que la regardeuse d’enfance est devenue une travailleuse du verbe, assise à l’établi pour tout donner à voir en noir et blanc sur la page des livres. Il s’agit, par le truchement du matériau verbal, d’habiter la page comme on habiterait un pays, et dans son cadre rectangulaire, entre ses marges, de donner aux paysages, extérieurs et intérieurs, un corps textuel, d’incarner un bout du monde perdu au milieu de rien à mille mètres d’altitude, pays premier, séminal et infusé que chacun porterait en soi, comme une cicatrice ou comme un viatique, ou les deux à la fois ou de mille autres façons encore.
Voilà… Les mots sont simples, choisis et assemblés avec une grâce, une précision, une justesse qui mènent à la poésie pure, naturelle, comme le montre si fort ce dernier extrait. C’est ce qu’elle nomme si joliment «le truchement du matériau verbal» et là est l’essentiel de Traversée : le chemin de la terre mène à l’écriture.

Enfin, pour finir, page 47, une dernière analogie terre-texte : La géographie est au sens premier du terme une écriture de la terre, on ne saurait mieux dire, ça m’écrase d’évidence ; l’immuable géographie de mes livres dessine un paysage archaïque, un pays haut, pelu, bourru, violemment doux, ardemment rogue, perdu et retrouvé toujours, quitté et lancinant. (…) Si j’osais, si j’osais vraiment, si j’avais moins de peur et davantage de force, on ne passerait pas par les histoires, le roman, la nouvelle, on n’aurait pas besoin de ces détours et méandres charnus, on ne raconterait rien et le blanc monterait sur la page jusqu’à la noyer de silence. On ferait ça, on serait à l’os de l’étymologie, dans le poème des choses nues et révélées, le vent, les arbres, le ciel, les nuages, la rivière, les odeurs, le feu, la nuit, les saisons. Il s’agirait de restituer un monde, de le donner à voir, mais aussi à entendre, écouter, deviner, humer, flairer, sentir, goûter, toucher, embrasser, à pleins bras, de toute sa peau, page à page, pas à pas, comme on marche, et ma place serait là, enfoncée dans les pays et dans la rumination lente du verbe.

Encore un pas de franchi, le dernier. Nous sommes à présent dans l’univers de Correspondances, Baudelaire et la synesthésie. Baudelaire qui déjà faisait l’analogie entre la nature et l’art, entre les sens et l’art. Entre l’art et les arts. La nature est couleurs, sons, odeurs et textures. Qui exaltent nos sens. La perception des sens peut mélanger les sens et le mélange des sens engendre l’art ou/et les arts.
Univers des symboles mêlés également rencontré dans les textes de Léo Ferré -autre poète qui devrait figurer au programme des lycées et collèges-, notamment dans le sublime Tu ne dis jamais rien.
Marie-Hélène Lafon va encore plus loin en ajoutant l’écrit aux arts, en le mélangeant même à l’art de peindre et au silence musical avec ce blanc sur la page qui symbolise la peinture, la musique et l’écriture réunies. Du grand art si j’ose dire ! Et peut-être là aussi une Traversée.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 

En deux mots

Une cinquantaine de pages de poésie pure qui exaltent la campagne et la nature et tissent un lien ténu mais fort entre l’art de la paysannerie et l’art tout court, en particulier celui de l’écriture. L’alchimie du verbe, au sens littéral.