Sorti en août 2013 chez Buchet Chastel. 80 pages. En septembre 2015 aux Editions Libretto, 96 pages, la version que j’ai lue. (Premier) roman. A obtenu le Prix Emmanuel-Roblès en 2014 et le Prix du Métro Goncourt la même année.

En deux mots

Une histoire simple et terrible racontée en des mots terriblement beaux. L’amour à chaque coin de page et une sensation d’infinie beauté une fois le livre refermé. Marthe et Léonce ne sont pas près de nous quitter, et nous de les oublier. Un premier roman magique. A lire, à relire, à prêter, à offrir, à partager !

L’auteur. Comme toujours avec les premiers romans, leurs auteurs ne sont connus que s’ils l’étaient avant, par exemple s’ils ont d’abord fait courir leur plume dans un média ou exercé tout autre métier offrant une visibilité «publique». Nicolas Clément ne déroge pas à la règle, on sait très peu de chose sur lui. Une date de naissance, 1970 et une profession, enseignant de philosophie (dont il est agrégé) en lycée et classes préparatoires. Gageons que ce livre d’une beauté sans bornes le fera entrer de plain-pied dans la cour des grands auteurs français.

L’histoire de Sauf les fleurs est battue et rebattue. Comme la mère de Marthe. L’enfance maltraitée, l’enfance perdue. Elle pourrait s’écrire en vingt lignes. Elle court sur quatre-vingt-dix pages de poésie pure. Elle pourrait aussi se résumer à la première phrase, prémisse de la tragédie : « Nous étions une famille de deux enfants, plus les parents », dans laquelle il est clairement spécifié que les enfants et les parents ne forment pas une seule et même famille, mais deux. Celle des enfants et celle des parents.
Marthe, douze ans, et son petit frère de huit ans, Léonce, vivent dans la ferme familiale. On ne sait où en France, on ne sait quand. Leur père a « la main lourde » et les enfants assistent en toute impuissance à ses accès de violence. L’école, Marthe aime y aller, mais c’est seulement quand il n’y a pas trop de travail avec les animaux. C’est là qu’elle découvrira les textes grecs d’Eschyle. L’amour maternel et fraternel, l’amour des animaux et l’amour charnel avec Florent, avec lequel elle vivra une belle histoire quelque temps à Baltimore, adoucissent son existence, sans soulager sa peine.
L’inexorable se produit alors que Marthe a seize ans… Pourtant, l’amour est présent partout dans les pages et l’espoir transpire dans la bouche de Marthe. Jusqu’au bout.

Les mots. Comme très souvent en littérature, le mal doit être enrobé de poésie pour pouvoir se raconter. Si la réalité est trop brutale, il faut savoir la parer de beaux atours, non pour la rendre belle, mais pour ne pas ajouter de l’horreur à l’horreur, pour créer une distance entre le fond et la forme, entre le sujet et le reste : le narrateur, l’auteur, le lecteur. Ici, il ne s’agit même plus de beauté stylistique, mais d’une poésie de chaque phrase, de chaque mot. Si le lecteur ne comprend pas la signification littérale des phrases, complexes car souvent elliptiques en verbes et en mots, cela n’a aucune importance. Il en ressent chaque mot comme un coup dans le cœur et c’est à lui d’interpréter, de construire son texte avec les mots que l’auteur a mis à sa disposition au fil des pages, dans un désordre poétique, comme les cailloux du Petit Poucet. Les associations de mots sont elles aussi parfois surprenantes, apportant un petit côté surréaliste, mais l’on s’y fait très bien et cela ne fait qu’ajouter à la poésie ambiante. C’est comme si Marthe manquait de mots pour nous raconter son vécu, comme si la peur du père l’enfermait dans un univers privé de paroles et de langage. Alors que tout au long des jours elle écrit sa vie dans un carnet adressé à son frère pour ne jamais perdre le contact, et que son vœu le plus cher est de réussir à traduire le grec ancien, en commençant par Eschyle, puis de l’enseigner.
J’ai souvent dit qu’un style m’avait fascinée par sa musique, son lyrisme, sa grâce ou son classicisme. Mais ici, on est dans l’absolu de la beauté. Dans une poésie âpre et puissante, un style elliptique, dépouillé mais qui fait parler Marthe en des mots doux et des formules inventives. Et toujours bouleversants sans que le pathos y soit réellement exprimé. Une poésie belle au point que si on lit certains passages à voix haute on peut y sentir les phrases se scinder en vers et y entendre des rimes. J’ai dans l’idée qu’une telle écriture sera difficile à traduire… pour ne pas dire impossible.

Mon avis. J’ai acheté ce livre parce qu’il était préfacé par Valentine Goby, dont j’apprécie beaucoup l’écriture, ce qui pour moi était le garant d’une grande qualité. C’est bien plus que cela. Ce livre est une météorite. Il est impossible de ne pas le lire si l’on aime les belles lettres. Certes l’histoire est d’une grande tristesse et l’on comprend dès les premières pages qu’une fin heureuse n’est guère envisageable (je n’ai pu m’empêcher de rapprocher ce roman de La Couleur du lait de Nell Leyshon, chroniqué dans ce blog. Version sublime). Mais on en boit chaque parole, le cœur à l’envers comme les mots qu’il reçoit, on écoute Marthe nous chuchoter pudiquement son histoire et on ne peut que l’accompagner respectueusement.
C’est peu dire qu’on est devant une tragédie. L’auteur nous le précise clairement lorsqu’il désigne Eschyle pour auteur favori de Marthe. Mais ce n’est pas l’histoire, tristement banale ou (banalement triste) que l’on retiendra à la fin de la lecture, mais les mots qui la racontent et nous aident à la reconstituer.
Enfin, avec l’importance donnée à l’écrit en général et aux mots qui le composent, l’auteur insiste sur la puissance du verbe et sa prédominance sur tout le reste. «Au commencement était le Verbe», nous dit la Bible. A la fin, aussi. Quand il n’y a plus rien du monde que l’on a connu, il reste les mots qui l’ont raconté. Un magnifique hommage là encore aux livres et à ceux qui les écrivent.
Sauf les fleurs est un livre dont on ne peut sortir indemne. L’émotion qu’il dégage nous poursuivra longtemps. C’est une véritable petite pépite littéraire, un joyau à lire lentement car il est trop court et dont il faut savourer chaque parole et chaque association de mots, même si elle nous semble saugrenue. C’est un livre qui se ressent plus qu’il ne se comprend.
Sa faible pagination m’a dissuadée de recopier quelques extraits choisis. Et surtout, le livre est trop beau pour être découpé en petits morceaux ; d‘ailleurs je ne saurais lesquels choisir. Je vous livre plutôt un passage extrait de la préface de Valentine Goby qui vous dira bien mieux que je ne pourrais le faire à quel point Sauf les fleurs nous atteint par sa grâce.
Vous êtes entrés dans la langue d’un poète. Les poètes laissent le lecteur ouvrir lui-même les plis de la phrase, fendre les mots, libérer une à une les images retenues dans leur gangue. (…) Le temps est l’auxiliaire de cette langue. On n’avale pas cette langue, on la mâche, patiemment, les images sont lentes à naître, à se préciser, l’auteur les esquisse à peine. Il offre un espace au lecteur dans le récit d’un autre, vous l’habitez à condition de vous donner le temps. Vous  faites l’expérience d’une langue qui est à la fois temps et espace. D’une langue qui offre et demande du silence.
Et plus loin : La grâce de ce roman tient à l’extrême tenue de sa forme. Jamais Nicolas Clément ne nous tient en otage du matériau terrible à partir duquel il écrit. Il refuse l’exhaustivité, toute phrase  est économe, chaque image compte. La question posée à l’écrivain n’est-elle pas toujours la même : que peux-tu face au réel ? Qu’as-tu à offrir pour le saisir que ne peut ni le témoin ni le sujet lui-même de la tragédie ? Par sa langue, Nicolas Clément crée rien moins qu’un territoire pour la beauté. C’est par la beauté qu’il nous tient, et non par le goût du malheur, du sang, du pire. C’est un tour de force.
J’ajouterai quelques mots : et un moment de grâce. C’est exactement ça ! Je conseille au lecteur de lire la préface après le livre (s’il n’a pas lu cette page avant).
Quant à moi, je classe ce roman tout en haut de mes coups de cœur, auprès de William Giraldi et Paul Lynch, pour ne citer qu’eux !