Sorti en 2011 aux Editions du Seuil. 306 pages. Roman engagé.

L’auteure. Delphine Coulin est née en 1972 en Bretagne. Réalisatrice et scénariste pour Arte, elle est passée à l’écriture avec son premier roman, Les Traces, paru chez Grasset en 2004. Samba pour la France est son quatrième roman.

L’histoire. Samba n’a rien pour réussir. En France. Il est jeune, Malien, noir et sans-papiers. Clandestin comme le disent si bien les âmes bien pensantes. Arrivé en France illégalement à 19 ans, après plusieurs dangereuses tentatives manquées et un voyage épuisant de un an, il s’installe chez son oncle Lamouna, dans un tout petit deux-pièces insalubre en sous-sol. Nous le retrouvons dix ans après, alors qu’il se rend à la Préfecture pour obtenir un titre de séjour. Parce qu’il a bon espoir : avec dix ans de bons et loyaux services pour la France -il a toujours travaillé, même si ce n’étaient que des petits boulots mal payés, toujours payé ses impôts, alors  il pense que sa régularisation est une formalité. C’est donc de son propre chef et fort de son bon droit qu’il fait la longue queue devant la Préfecture. Mais le couperet tombe : loin de devenir titulaire de la précieuse carte officielle, il est menacé d’expulsion. Une simple confusion dans les boîtes aux lettres l’ayant privé d’une réponse envoyée, sans le savoir il n’était plus en règle depuis cinq mois. Il se retrouve hors la loi, il est arrêté et enfermé dans un camp à Vincennes.
Quinze jours plus tard, il a le droit de quitter Vincennes, mais avec une OQTF«Obligation de quitter le territoire français». Samba choisit de ne pas partir et de vivre dans la clandestinité. Soit de survivre.
Page 85, l’auteure nous dit : L’administration le laissait quitter le centre de détention en croyant qu’il allait, sagement, aller dans une agence de voyage acheter un billet d’avion pour le Mali. L’administration était bien naïve. Il avait échappé à l’expulsion de force, il n’allait pas s’en aller de bon cœur. Il essaierait de rester un peu, jusqu’à la prochaine fois, même si rester, c’était être hors la loi pour de bon.
Samba n’est pas totalement seul dans sa tentative de se faire une place à Paris. Deux jeunes femmes de la CIMAPE, très engagées dans l’action sociale, vont l’aider, ainsi que tous ses compagnons de malheur, dans leurs démarches pour l’obtention des papiers officiels. C’est cette course à la régularisation qui nous est racontée. Nous suivons Samba dans toutes ses galères. Et elles sont nombreuses. Pendant dix ans il avait vivoté, maintenant qu’il est expulsé, il va devoir survivre. Mais pas question de renoncer.

Le style. Le roman, très bien écrit, est divisé en chapitres courts, nombreux, comme les épisodes du parcours de Samba. L’écriture est claire, brève sans être rapide, avec un vocabulaire riche et simple à la fois, des termes choisis. Des épisodes poétiques même parfois, comme celui de la petite tortue devenue grande dans son élément marin naturel ou celui des oiseaux migrateurs, tous deux aussi beaux que riches de sens. L’ensemble se lit facilement et agréablement même si l’histoire demande qu’on s’arrête souvent pour y réfléchir.

Mon avis sur le livre. Samba pour la France est un livre qui fait mal et qui fait réfléchir, d’autant qu’il est d’une actualité brûlante en cette période de grandes migrations. Je l’ai refermé avec un grand mal-être et une grande satisfaction de l’avoir lu.
Pour avoir été bénévole à la Cimade, organisme d’accueil et de soutien aux réfugiés dont il est question dans le livre, Delphine Coulin connaît parfaitement son sujet. Et, pour les avoir écoutés avec beaucoup d’attention, elle sait à merveille retranscrire ce que peuvent ressentir Samba et tous les migrants. Elle éprouve beaucoup d’empathie et de compassion pour eux et nous ne pouvons que la suivre. Alors que l’on a tendance à considérer les migrants, les sans-papiers, les réfugiés, quel que soit le nom qu’on leur donne, comme une masse anonyme, on a du mal à prendre en compte les individus un à un. Ici, l’auteure nous invite à le faire, en isolant quelques réfugiés de l’amalgame pour les mettre sur le devant de sa scène romanesque.
Le personnage de Samba (et son histoire) sont emblématiques du réfugié africain fuyant la misère et/ou la guerre. Mais cela va bien plus loin. Ce qui est marquant ici, c’est la similitude entre toutes les situations extrêmes dans le monde, depuis des générations. Les pions sont toujours disposés de la même manière sur l’échiquier : d’un côté la misère, la faim, de l’autre l’opulence, la richesse. Les riches contre les pauvres. D’un côté la paix, de l’autre la violence et la guerre. Les forts contre les faibles. Et le pouvoir sous toutes ses formes, toujours avec les forts, les persécuteurs. Les oppresseurs contre les opprimés. Le «jeu» se présente dans un noir et un blanc absolu, sans le moindre fil de gris. Pire, le contraste est de plus en plus fort : les riches s’enrichissent sans rien faire et les pauvres s’appauvrissent en se tuant à la tâche. Démagogie ? Non, évidence ! L’action du livre se situe en 2009, sous un gouvernement de droite, mais où en est-on aujourd’hui, en septembre 2015, sous un gouvernement de gauche ? La réponse est dans tous les journaux et sur toutes les ondes. Ou plutôt la non-réponse.
En lisant Samba pour la France, je n’ai pu m’empêcher de penser que l’abolition de l’esclavage ne l’avait pas totalement (et définitivement) éliminé, loin s’en faut. En effet, ici les rapprochements sont aisés avec cette sombre période : Samba et ses co-réfugiés sont Maliens ou Congolais pour la plupart, donc noirs de peau, descendants des esclaves et, comme eux, ils voyagent entassés à fond de cale dans des bateaux trop petits ; comme eux ils sont «stockés» dans des camps-prisons-baraquements ; comme eux ils sont battus, insultés, persécutés ; et, comme eux, ils sont poursuivis s’ils tentent de fuir (ici, il est question de tirs à balles réelles). J’ai pensé à Ellis Island aussi, autre centre de détention et de tri de réfugiés, en un autre lieu, en un autre temps et pourtant si semblable dans le fond.
Autre parallèle qui est fait avec tous les  discriminés, tous les persécutés de l’Histoire : la difficulté qu’ils éprouvent tous à raconter leur histoire. Chaque personnage de Samba pour la France a un passé lourd, chargé. De misère, de massacres, de guerre civile… De malheur. Chacun raconte son histoire à un moment choisi par l’auteure et nous nous la prenons de plein fouet dans le cœur sans nous y attendre. Et chaque fois, c’est pire que ce tout ce qu’on aurait pu imaginer. Celle de Gracieuse, la petite amie de Jonas, ami de Samba et celle de Lamouna (triste à pleurer) étant pour moi les plus terribles. Comme les Juifs après la shoah, ils ont du mal à raconter et quand ils finissent par le faire, c’est avec une grande pudeur presque transformée en honte.
Intéressant aussi dans ce livre, les difficultés rencontrées par les réfugiés pour l’obtention de leurs papiers. L’administration fait tout pour que les démarches durent le plus longtemps possible : lettres écrites dans un langage incompréhensible par des étrangers parlant peu ou mal le français (et même par le commun des mortels), longueur de l’attente entre deux démarches, attestations en tous genres à produire sur de longues durées, tout ce qui pouvait servir de «preuves de vie» dans notre beau pays de cocagne et de liberté(courrier personnel, factures, quittances, attestations, diplômes…). Un vrai parcours du combattant destiné à faire abandonner les moins pugnaces. ‘Les sans-papiers avaient, en fait, beaucoup, beaucoup de papiers – et ils les gardaient tous, précieusement’, peut-on lire.
Mais les réfugiés ne sont pas les seuls à ressentir le découragement. Les bénévoles des associations, confrontés eux aussi aux mêmes difficultés administratives, sont lassés, découragés et sur le point d’arrêter parfois, comme Maud, page 165 : Je n’arrivais à être sympathique et compréhensive. J’en avais marre. J’avais envie d’arrêter cette mascarade. Les préfets et le gouvernement étaient plus forts que nous.
Et, un peu plus loin : Tu sais, avant de devenir bénévole ici, je m’en foutais de la France. Je veux dire, pour moi, l’attachement au pays, tout ça, c’était un truc de vieux, de gens qui ont fait la guerre, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents. Mais, en fait, je me suis aperçue que c’était pas si clair que ça. J’avais une image de la France. Celle des libertés, de la Révolution, de la culture, des droits de l’homme. J’y étais attachée, sans le savoir. Et quand la France n’est pas à la hauteur, j’ai honte. Eh bien, le lecteur aussi.
On mesure parfaitement la difficulté de vivre au quotidien sans travail, sans argent et dans la peur perpétuelle d’être arrêté. Les combines pour ne pas mourir de faim («la trolle»), souvent difficiles à lire, la honte, le désespoir jamais très loin. La solidarité aussi, entre démunis, bel effet de lumière dans ce monde si triste.
J’ai beaucoup aimé les deux allégories animales, celle de la tortue et celle de l’hirondelle qui, en nous représentant les deux animaux dans leur milieu naturel, symbolisent si bien le mal-être des immigrés quand ils ont le mal de leur pays. Mais qui aussi créent un lien entre les migrants humains et les animaux migrateurs. Les raisons de leur migration sont les mêmes : trouver de quoi se nourrir et continuer à  vivre. Avec en corollaire le mal du pays. Force est de constater que si c’est difficile pour les animaux du ciel et les animaux marins et que peu sortent vivants du voyage, ça l’est encore bien plus pour les animaux appelés hommes. Le parallèle est accentué par un détail concret : la tortue aperçoit le bateau dans lequel ‘voyage’ Samba et l’hirondelle le voit dans sa nacelle en train de nettoyer les vitres d’un immeuble parisien. Une idée juste et belle, traduite avec grâce et poésie.
Ainsi, page 34 : Elle nage, et croise un drôle de petit bateau, lourd, qui flotte difficilement et avance lentement, bien plus lentement qu’elle. Elle le dépasse, file à travers les océans vers le nord, et se dirige dans la nuit grâce aux étoiles.
Et page 128 : Sa silhouette aux reflets métalliques virevolte à travers les nuages. Un homme juché sur une drôle de machine à flanc de façade en verre la pointe du doigt. Il en oublie qu’il est en équilibre entre ciel et terre, et qu’il n’a pas d’ailes pour voler.
La métaphore de la migration propre à tous les êtres vivants (micro histoire dans l’histoire) se termine de façon magnifique tout à la fin du livre en trois pages qu’il ne faut pas lire une seule fois !

Enfin, ce livre est d’abord et avant tout un livre sur la désillusion, le désenchantement profond. Celle de Samba et de tous ces réfugiés qui avaient cru en l’eldorado français, comme les émigrés de la guerre avaient cru en l’eldorado américain à Ellis Island. C’est le sentiment qu’éprouve de plus en plus fort Samba et qui va le conduire à un comportement désespéré.

Page 232 : Il avait commencé à se forger sa propre justice. A ce stade, il ne croyait plus en la justice commune. Les deux mots ‘justice’ et ‘française’ accolés lui donnaient  presque envie de rire. Il se foutait de ce qu’on pouvait penser de lui, à présent. Pendant longtemps, il avait été un patriote. Il avait désiré plus que tout être bien perçu, et accepté. Aujourd’hui, il était libéré de ces considérations’.
Plus loin, page 239, sur l’hypocrisie du système français : Hypocrisie. Il regardait les hommes face à lui qui eux aussi triaient des déchets. Officiellement interdits, mais officieusement employés, ils fournissaient une main-d’œuvre commode, nombreuse et sous-payée, nécessaire à la bonne marche de l’économie générale. Dans la France souterraine, ils balayaient les rues, triaient les déchets, torchaient les vieilles dames et nettoyaient les moquettes des bureaux la nuit pour que le jour, tout puisse fonctionner à merveille, comme si la crasse, la vieillesse et les déchets n’existaient plus. (…) Il avait tout fait pour venir ici, au temps où il avait de la France une image idéale. Il avait cru en ce pays immense et il s’apercevait que des esprits étriqués l’avaient rendu plus petit. La douleur était à la mesure du monde qu’il avait perdu. Plus encore que par ce pays, il était déçu par les hommes. Il crachait sur leur mépris. Il crachait sur sa naïveté passée. Il crachait sur la nature de l’homme.
Et plus généralement sur la politique française avec les ressortissants (pauvres) étrangers, ce passage si juste : Il se disait que depuis que ce monde existe, ce monde qui ne l’acceptait pas, la situation était la même pour tous les hommes comme lui : on voulait bien de leurs richesses, mais pas d’eux, ou alors juste le temps de s’en servir. On avait pêché les poissons des tropiques mais on ne voulait pas accueillir les pêcheurs, on avait puisé dans les sous-sols mais on ne voulait pas des mineurs, on avait tout pris, mais on ne voulait pas en entendre parler.
Enfin, mais l’on pourrait citer bien d’autres pensées de Samba :
A voix basse il disait : un jour, le chagrin accumulé par tous ceux que vous avez méprisés et rejetés encombrera votre pays et polluera votre bonheur. Vous sentirez autour de vous rôder leurs âmes errantes. Et vous ne pourrez plus être heureux longtemps. IL N’Y A QU’UN SEUL MONDE.
Dont acte, messieurs les politiques de tous bords ?

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SAMBA, LE FILM

Samba%202Le roman a fait l’objet d’une adaptation au cinéma en 2014, par Eric Toledano et Olivier Nakache, avec Omar Sy dans le rôle-titre. La tragédie s’est transformée en comédie presque légère et le personnage de la bénévole qui l’accompagne, interprété par Charlotte Gainsbourg est devenu aussi important que celui de Samba. L’aspect social est survolé et les réflexions de Samba totalement absentes. Pour moi, une déception, surtout pour l’avoir vu juste après la lecture du livre. Mais avec Omar Sy en tête d’affiche, souhaitons qu’il aura peut-être le mérite d’avoir donné au spectateur l’envie de lire le livre et de le sensibiliser au problème des réfugiés, d’autant que le bel Omar est aussi sur la couverture de la version poche.

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Pour finir, j’ai en tête la réponse récente de Michel Onfray à une question de journaliste :
– Alors, c’est quoi un Français ?
– C’est quelqu’un qui aime la France et qui a envie d’être français ; donc il peut être de quelque nationalité, de quelque couleur, de quelque religion que ce soit : il arrive, il aime la France, il veut être Français, il est Français.
Tout le portrait de Samba. Quand il est arrivé.

Enfin, un grand merci à ma popine de me l’avoir vivement conseillé.

En deux mots

Dans une prose juste et belle, Delphine Coulin nous donne à lire la descente aux enfers d’un personnage qui force la sympathie. Elle éprouve bienveillance, empathie et compassion, des mots, des notions rares aujourd’hui. Un livre sombre, courageux et révolté.