Sorti en août 2017 chez Liana Levi. 336 pages. Roman (historique).

L’auteure. Aline Kiner est née en Moselle, où elle a passé son enfance. Elle vit maintenant à Paris. Passionnée d’histoire, après des études de lettres, elle est rédactrice en chef adjointe de la revue Thalassa, puis de Sciences et Avenir, dont elle est en charge des Hors-Série depuis 2008. Après un livre sur les cathédrales (La Cathédrale, livre de pierre), elle publie trois romans, Le jeu du pendu (roman policier couronné par les Prix Interpol’Art et Georges Sadler 2011) en 2011, La vie sur le fil, en 2014 et La nuit des béguines, qui vient de sortir.

EN DEUX MOTS

Sur un fond historique moyenâgeux très documenté et largement présent, Aline Kiner raconte avec délicatesse et compassion le moment le plus difficile de la vie d’une communauté parisienne de béguines et la fin de sa liberté : le Concile de Vienne et les années qui l’ont précédé. Un livre d’une grande érudition, écrit d’une plume majestueuse et qui, en abordant ce pan peu connu du Moyen-Age, nous permet de réaliser que ces femmes, les béguines, étaient non seulement des personnes d’une grande spiritualité, altruistes et solidaires, mais aussi les ancêtres des féministes.

Les cinq premières lignes :
N’était le silence, on pourrait croire que c’est jour de fête. Il y a foule, place de Grève, ce lundi précédant l’Ascension. Tous les habitants de la cité. Les marchands et les commis, les bourgeois et les artisans, les écoliers et les clercs, les ribaudes, les sans-feu, les gagne-deniers et les manœuvres venus louer leurs bras sur le port. La chaleur des corps pressés, leur odeur.

Le style. L’écriture est pour le moins brillante. Aline Kiner possède un vocabulaire innombrable pour décrire les ruelles insalubres de Paris avec les bruits et les odeurs nauséabondes, les métiers anciens, les herbes et plantes médicinales. Au point que nous sommes en immersion physique totale dans le Marais d’alors. Les tournures de phrases sonnent juste et les dialogues sont bluffant de réalisme. Le suspense est bien mené, jusqu’au bout le sort de Maheut et des béguines nous reste à découvrir et la dernière partie se déroule et se lit à vive allure.

L’histoire commence le 1er juin 1310 avec la mort de Marguerite Porète, brûlée vive en place de Grève sur ordre de l’Inquisition. Avec un exemplaire de son livre Le miroir des âmes simples et anéanties. Marguerite Porète était à la fois une béguine et une figure majeure de Libre-Esprit, mouvement avant-gardiste dont les membres avaient la réputation d’hérétiques, de mécréants. Elle ne fait forcément que passer dans l’histoire, mais son livre sert à la fois de référence historico-littéraire et de fil d’Ariane au déroulement de l’intrigue.

L’histoire se déroule sous le règne de Philippe IV Le Bel, roi très autoritaire – ardent défenseur de l’Eglise catholique « qui se prend pour le vicaire de Dieu » -, de Clément V, des austères Dominicains. L’époque est à la chasse aux sorcières : les hérétiques, les Templiers, trop riches aux yeux du roi, les prédicateurs laïcs, (qualifiés de blasphémateurs) et autres déviants à l’orthodoxie religieuse, trop nombreux aux yeux du clergé. « Toute foi non contrôlée par l’Eglise est désormais susceptible d’être condamnée », lisons-nous page 283.

À Paris, dans le secteur du Marais, un quartier particulier créé par le roi Saint-Louis, protégé et entretenu plus tard par les rois et la noblesse, le Grand Béguinage, est une sorte de grand cloître entouré de plusieurs maisons, un quadrilatère qui regroupe une communauté de plusieurs centaines de femmes. Très différentes les unes des autres, elles sont le plus souvent seules par choix mais pour toutes sortes de raisons. Des religieuses, mais aussi des laïques :  veuves, célibataires, femmes de tous âges et de toutes conditions recueillies par la communauté.

Ce béguinage est tenu de main de maîtresse par la responsable de l’hôpital, dame Ysabel, deux fois veuve, herboriste, relativement âgée et relativement fatiguée, qui soigne les malades avec des plantes et des simples et veille à ce que les lieux et leurs habitantes soient toujours dans la paix de l’âme et du corps.

Un matin d’hiver arrive à la porte du béguinage Maheut, jeune sauvageonne vêtue de loques, presque morte de froid. Après des jours d’absolu mutisme, elle dit fuir un mari qui l‘a épousée de force. Elle est recherchée par un homme, un Franciscain à l’attitude étrange censé la ramener chez son époux. Contre l’avis de certaines béguines qui craignent que la jeune fille – à la chevelure d’un roux flamboyant, alors la couleur du diable –  leur apporte le malheur, Ysabel la recueille et la remet en santé.

Mais à l’extérieur du béguinage, les choses se durcissent : les procès pour hérésie se multiplient, les Templiers sont brûlés vifs en toute hâte. Les béguines redoutent de perdre leur liberté et leur sécurité. Faut-il sortir la jeune Maheut du béguinage et si oui, où la cacher et comment la protéger, elle et la communauté tout entière ? Ysabel et ses amies feront tout pour y réussir.

Pendant quatre ans, nous suivons leur histoire, jusqu’à la proclamation des décrets du Concile de Vienne contre les béguines qui interviendra définitivement (en des termes ambigus) en 1237, après la mort de Clément V, condamnant et prohibant le statut des béguines tout en spécifiant « qu’il n’est pas interdit aux femmes pieuses, qu’elles aient fait vœu de chasteté ou non, de vivre honnêtement dans leurs maisons et d’y servir Dieu dans un esprit d’humilité » !

 

Mon avis sur le livre. J’ai laissé mes pensées mûrir avant d’écrire cette chronique. Pas seulement faute de temps. Parce que ne savais trop qu’en penser. Excepté de l’écriture qui, d’emblée m’a transportée, tout comme la modernité des béguines et de leur mode de vie et le rappel historique, notamment Les Rois maudits avec la malédiction, sur treize générations de rois et de papes, de Jacques de Molay, Grand Maître des Templiers (mort brûlé vif en 1314). Je l’ai au départ trouvé long dans sa première partie et trop riche en détails relatifs à la religion. Je n’aime pas spécialement tout ce qui se rapporte aux religions et surtout aux dieux qu’elles vénèrent et m’intéresse davantage au monde d’aujourd’hui qu’au Moyen-Age. Enfin, pour être tout à fait honnête, je dois dire que l’ignare que je suis ignorait jusqu’à cette lecture l’existence (et la signification) du béguinage et des béguines.

C’est l’un des intérêts principaux de ce roman (qui mêle habilement des personnages fictifs et des personnages historiques) que de nous faire connaître cette période du Moyen-Age si favorable aux femmes seules vivant en communauté. En effet, l’esprit de solidarité, l’entraide permanente dans l’adversité est un thème récurrent dans le roman. Même si quelques femmes se comportent en égoïstes, Ysabel, Ade, Jeanne et les autres font tout ce qu’il est possible de faire pour sauver Maheut des griffes de sa famille et leurs « consœurs » de celles des prélats et des inquisiteurs dominicains. L’on constate que les minorités, ici les femmes, sont déjà, à cette époque, dans la ligne de mire des instances de l’Eglise et de l’Etat lorsque la situation générale du pays se dégrade et que les grands s’en prennent aux privilèges des petits pour éviter de toucher aux leurs. C’est la raison pour laquelle les béguines font bloc pour tenter de conserver leur statut à part dans la société médiévale. Elles sont émancipées à la fois des hommes, des lois cléricales et royales depuis la création du béguinage. Elles choisissent ou non d’avoir des enfants, la petite Maheut en est l’illustration criante. Toutes sont indépendantes, circulent en ville et vivent de manière solidaire et pieuse. Et surtout, elles sont libres de prier, de chanter, d’échanger, de rire. Et même de lire. Ce qui, avant et après cette parenthèse de près d’un siècle, était interdit aux femmes. Certaines travaillent à l’extérieur, d’autres vivent de leurs biens. Tous droits qui déplaisaient souverainement aux dignitaires cléricaux.

Leur solidarité à toute épreuve, à cent lieues de l’individualisme d’aujourd’hui et du repli sur soi, rend ces femmes attachantes, Ysabel et Jeanne sont de belles personnes, et peut nous donner à réfléchir sur les rapports sociaux actuels. La résonance avec la société actuelle

La religion et ses excès est le thème le plus important du livre. Il s’agit là aussi, comme on peut le constater aujourd’hui avec la montée des obscurantismes, d’un catholicisme de « droit divin » exempt de tolérance et de justice qui n’hésite pas à faire torturer et supplicier tous ceux (et celles) qui veulent garder une pensée et un mode de vie libres.

Pour finir, je dirai que ce roman, dont je redoutais qu’il soit rébarbatif, est une prouesse littéraire. Le sujet n’est pas facile, l’écriture est lumineuse, sensible au point d’être sensuelle et l’intérêt historique passionnant. Un livre dense, d’une grande érudition, d’une grande modernité (il pourrait se dérouler aujourd’hui écrit dans un autre style), à lire aussi et surtout pour les personnalités de ces femmes bienveillantes, spirituelles et indépendantes. Féministes déjà. La résonance avec la société actuelle se fait entendre dans tous les sujets abordés, dans tous les dialogues et dans tous les comportements. Un coup de cœur, finalement, qui m’incite à lire les précédents.

EXTRAITS.

Page 41 : « Le roi a voulu le grand béguinage pour accueillir de pieuses dames. Tant de femmes se retrouvent seules. Des épouses de chevaliers condamnées au veuvage par les croisades et les guerres privées, des jeunes filles nobles qui ne peuvent se marier ni entrer dans de dispendieux monastères faute de dot. Et de plus pauvres encore, qui travaillent comme cardeuses ou tisserandes dans les ateliers de laine alentour et sont soulagées de rentrer chaque soir à l’abri de ses hauts murs ».

Page 273, un bel aphorisme : « Comme les pelures de l’oignon, les moments de la vie ne disparaissent pas, ils se recouvrent les uns les autres. Mais au cœur de la plante qui grandit, s’arrondit et se déforme, le bourgeon, qui détermine sa nature, reste le même ».

Page 299, dans la bouche d’un Dominicain : « Quant à moi, j’ai toujours été réticent à l’égard du béguinage, vous le savez, Agnès. Le roi nous a fait l’honneur de nous en confier le contrôle, mais trop longtemps vos maîtresses et vos compagnes ont agi à leur guise. Je ne pense pas qu’il soit bon que des femmes administrent seules leur destin. Ni qu’elles prétendent à l’instruction, bien que ce soit une tendance de notre temps. Les débats théologiques n’ont que faire dans le clos. Ce que vous venez de m’apprendre ne fait que renforcer mon point de vue ».