Sorti en 2010 chez Circé Poche en France, en 1955 en Hongrie. 157 pages. Roman. Traduit (subtilement) par Ladislas Gara, lui-même écrivain d’origine hongroise ayant vécu en France. Postface : Laszlo F. Földényi.

L’auteur. Tibor Déry est un écrivain, dramaturge et traducteur hongrois né (en 1894) et mort (en 1977) à Budapest. Issu d’une famille bourgeoise et aisée, il s’inscrit au Parti communiste hongrois en 1919 et se verra contraint d’émigrer en Europe après la chute de la Commune hongroise. Il est l’auteur de nombreux ouvrages comprenant des nouvelles, des poèmes et des romans. De retour en Hongrie en 1935, sous un régime d’extrême-droite, il sera emprisonné à plusieurs reprises jusqu’à être condamné en 1957 à une peine de neuf ans et voir l’intégralité de ses livres interdits jusqu’en 1962. Libéré en 1960, il devra en échange s’engager à ne pas critiquer le gouvernement. Une compromission qui le mettra à la torture pendant vingt ans car elle lui permettra d’être publié et le fera critiquer par d’autres dissidents.

L’histoire. Dans la Hongrie stalinienne, après la guerre et avant les événements de 1956 de Budapest (insurrection et répression avec l’entrée des chars russes dans la ville), les Ancsa forment un couple communiste tout ce qu’il y a de ‘normal’. Leur fils unique est mort au front russe, et Madame Ancsa a perdu son père pendant un bombardement. Ils travaillent tous les deux pour l’Etat, lui comme ingénieur des mines, elle comme agent de propagande. Alors, pas question pour eux de prendre un chien, encore moins de s’attacher à lui puisque, comme l’auteur nous dit fort justement en page 12 : ‘Les Ancsa étaient payés pour savoir que l’affection n’est pas seulement un plaisir pour le cœur mais aussi un fardeau qui, en proportion de son importance, oppresse l’âme autant qu’il la réjouit’.

D’habitude, ce sont les maîtres qui choisissent leur animal de compagnie. Ici, c’est Niki qui a choisi Ancsa et sa femme comme maîtres. Les rapports sont inversés, donnant d’emblée le fil conducteur du roman : l’analyse des événements, notamment la vie du couple, se fait à travers les yeux du chien.

L’histoire commence par la description physique de la chienne —car Niki, comme son nom ne l’indique pas forcément— est une petite femelle fox-terrier— au moment même où elle arrive chez le couple par qui elle aimerait bien se faire adopter. Impossible de résister à autant de drôlerie et de rouerie. Niki gagne la partie, le couple capitule et finit par l’acheter quelques florins au maître odieux qui la maltraite.

Mais les conditions de vie du couple se dégradent très vite. Ils sont obligés de laisser leur petite maison avec jardin pour un petit appartement à Budapest et pour finir, la colocation. Le maître, Janos, d’abord promu dans son travail, se voit plus tard placardé puis renvoyé et finalement incarcéré. Il disparaît comme ça, purement et simplement, en plein milieu de l’histoire, sans que l’on sache la raison ‘officielle’, pas plus que l’endroit où se trouve la prison et la raison de sa remise en liberté. L’arbitraire, c’est ça. Mais la vraie raison pourtant, on l’apprend par le biais d’une rumeur : trop honnête, trop moral, trop ‘docile’, Janos Ancsa a renvoyé, quelques mois auparavant, un cadre de sa société en constatant des malversations sans se douter que celui-ci était protégé en très haut-lieu.

Niki avait fini par s’habituer tant bien que mal à sa nouvelle vie citadine et par la supporter jusqu’au moment où son maître ‘disparaît’. Mais elle ne tiendra pas longtemps sans lui, même si sa maîtresse —souffrant elle aussi de cette absence et ayant du mal à joindre les deux bouts, après avoir perdu elle aussi son emploi— redouble d’attentions et de bontés pour elle. La chienne souffre autant que l’épouse.

Il est clair que Tibor Déry connaît bien ‘l’animal’, le chien en particulier. La description physique qu’il en fait, la narration de ses mimiques, ses petites combines pour réussir quand elle a une idée derrière la tête, ses pitreries, ses jeux, ses ‘sentiments’, tout cela est d’un grand réalisme et nous montre à quel point l’auteur connaît et aime les chiens.

L’auteur ne se contente pas de créer des liens forts entre le couple et le chien, il fait aussi de nombreux parallèles entre l’humain et l’animal, presque une fusion, de la solidarité entre la femelle et la femme, comme en page 63 : ‘Madame Ancsa, qui se sentait pour Niki une solidarité féminine certaine, l’observait cependant avec toute sa perspicacité de femme, et parfois ne pouvait réprimer un petit sourire en coin…’

Et plus loin, page 103 : ‘Niki prodiguait à madame Ancsa les signes évidents de son affection. Debout sur deux pattes, elle posait sa tête sur les genoux de sa maîtresse et, le regard attentif, soufflait avec bruit. Parfois, elle gardait pendant un quart d’heure cette posture incommode, baignée de la chaleur bien-aimée du corps de Mme Ancsa et lui offrant en échange le battement rapide et passionné de son cœur (…) C’était une chienne sentimentale’.

S’il ne semble pas aller jusqu’à penser que les animaux ont une conscience, Tibor Déry leur prête autant de sentiments qu’aux hommes, voire plus. Ainsi, Niki est même capable de deviner l’humeur de son maître quand il rentre du travail et d’en tenir compte, ainsi que de donner au couple des preuves de son amour.

‘Niki montra à ses maîtres un attachement toujours plus grand. On pouvait suivre pas à pas les progrès de leur intimité et le resserrement de ces liens sentimentaux que l’ingénieur avait tant redoutés pour son indépendance. Fait étrange, l’attachement de la chienne s’adressait aux deux époux au même titre, bien qu’elle reçût sa nourriture des mains de la femme, qui passait avec elle dix fois plus de temps que son mari. Niki ne faisait aucune différence entre eux, elle paraissait les aimer davantage ensemble que l’un ou l’autre séparément. Incapable de se passer d’eux, elle respirait littéralement leur présence, comme l’air’. On parle bien d’un chien, pas d’un humain.

Bref, cette petite chienne a le pouvoir de nous émouvoir aux larmes et son triste sort nous fend l’âme. Car c’est à cause de son trop-plein d’amour qu’elle va finir par mourir de chagrin, après une longue agonie. Quand enfin elle comprend qu’elle ne reverra plus son maître, elle se laisse aller à la maladie et dépérir  jusqu’à la fin, noble et digne car, on le sait, ‘à l’heure de la mort, les bêtes se cachent pudiquement’. Et je défie quiconque de ne pas avoir au moins le cœur serré en lisant les dernières pages.

Enfin, il est bon de savoir que Tibor Déry a puisé dans son histoire personnelle pour écrire Niki, l’histoire d’un chien puisqu’il a lui-même appris que son chien, qui s’appelait Niki, est mort alors qu’il était en prison ! Il a même forcé l’aspect dramatique dans le livre en faisant mourir Niki le jour du retour de son maître ! (Je précise que Niki n’est absolument pas un livre de suspense, mais un roman qui donne à réfléchir… et à pleurer).

Par ailleurs, le livre rend à la perfection le climat totalitaire du pays et l’absurdité du régime soviétique avec les compromissions, les dénonciations, la jalousie, les changements de comportement face aux personnes en ‘difficulté politique’, thème souvent présent dans les livres dont l’intrigue se déroule à cette époque dans les pays de l’ex-URSS, tout comme dans la Chine de Mao d’ailleurs. Par le prisme de Niki, l’auteur s’autorise beaucoup d’attaques et de constats négatifs, bien plus que s’il parlait en son nom propre et va aussi loin qu’il peut aller dans la dénonciation du totalitarisme et de l’écrasement de l‘individu. Le chien meurt d’amour et de tristesse, et ce chagrin est dû à l’emprisonnement de son maître, c’est donc le régime qui l’a tué en lui ôtant sa raison de vivre. Mais le message reste que même si l’on peut tuer les individus, l’amour et la bonté sont bien plus forts que l’oppression et l’absurde.

Le style. Le roman est servi par une écriture juste, légère malgré le sujet, simple, drôle, triste souvent, sans que le ton soit jamais geignard ni que l’histoire sombre dans le pathos ou le lyrisme. Bref, le style est très agréable, sans excès, presque linéaire, pas un mot plus fort que l’autre, pas de cris, pas de grandes manifestations de joie ou de peines —quand le sujet s’y prête—, même les critiques politiques sont faites avec une ironie mordante mais sans excès. Bref, que du bonheur.

Notons aussi que l’auteur nous livre parfois de jolies descriptions de paysages (sous la pluie ou le soleil), ainsi que de beaux imparfaits du subjonctifs, habilement introduits et idéalement placés. De la belle ouvrage, de la part de l’auteur et du traducteur.

Grâce à une subtilité littéraire, Niki est la véritable héroïne du livre. C’est elle qui, avec l’innocence de l’enfant, parle de ses maîtres et non l’inverse. Une prouesse qui permet à l’auteur de nous faire rire et pleurer tout à la fois. Mais aussi et surtout, grâce à la toile de fond historique — la Hongrie dévastée par la guerre et privée de tout par le communisme — d’aller loin dans la dénonciation de l’absurde et de la dépossession de l’humain par la machine communautaire étatique, tout cela derrière les pitreries et les gesticulations canines et en utilisant pour le narrateur le pronom ‘nous’ ou l’expression ‘l’auteur de ces lignes’. Un exemple parfait de cette adresse, page 114 :

‘…Le propre de l’homme est d’attendre davantage d’autrui que de soi-même. Plus encore, il arrive parfois à des hommes d’Etat expérimentés et intelligents d’imposer au peuple des choses qu’ils n’accepteraient pas de bon cœur pour eux-mêmes, par exemple les appartements partagés entre plusieurs familles, la soupe aux pâtes midi et soir, les voyages en tram jusqu’à l’atelier et retour, l’intégrité morale et le martyre…’

 

Ce que j’en ai pensé. Que du bien, vous l’aurez compris ! Pourquoi ce merveilleux livre n’est-il arrivé en France qu’en 2010 alors qu’il a été écrit en 1955 ? Sans doute à cause de l’enfermement politique du pays natal de l’auteur, la Hongrie. Pourquoi les langues minoritaires de l’Est sont-elles si peu traduites en France ? Le hongrois n’est sûrement pas une langue facile à traduire en français, mais tout de même. C’est pour ma part le premier livre hongrois que je lis. Et j’espère que ce génial auteur figurera bientôt davantage dans les rayonnages des libraires car j’ai dû le commander pour l’avoir. Je remercie le copain de l’atelier de lecture qui me l’a recommandé, sans qui je ne l’aurais probablement jamais acheté.

En attendant, avec sa parution, le lecteur français a gagné un petit bijou de lecture car derrière ce titre un peu nunuche se cache un roman plein d’émotion et d’amour partagé. Et ça fait du bien.

Ce livre, intéressant et émouvant, bien écrit et bien traduit, a été pour moi un véritable coup de cœur. Une histoire d’amour humain-animal doublée d’une satire féroce et sans concession de son pays livré à la dictature communautariste.

Une jolie description pour la route :

Page 48 : ‘C’était un bel automne ensoleillé ; les effluves d’automne qui montaient de l’eau attiédie purifiaient l’air enfumé de la ville et, parfois, les rousses collines de la rive de Buda saluaient la rive de Pest de leur odeur de feuilles mortes. Lorsque s’allumaient les réverbères, les eaux du Danube se mettaient à bercer leurs reflets couleur de lune, et le souffle de la brise les effilochait en minces lueurs dorées qui, chevauchant des vagues à peine perceptibles, allaient se perdre entre les deux rives’.

 Bref, si vous n’êtes pas encore en train d’essayer de vous procurer, c’est que j’ai raté ma chronique. Alors j’en rajoute une petite couche :

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais 19,5. Le 0,5, c’est vous qui l’ajouterez quand vous l’aurez lu j’en suis sûre !