Sorti en août 2017 chez Flammarion. 246 pages. Roman.

L’auteure. Brigitte Giraud, née en 1960 en Algérie à Sidi-Bel-Abbès, vit à Lyon. Libraire puis journaliste et critique littéraire, elle publie son premier roman, La chambre des parents, en 1997. Suivront d’autres romans dont Marée noire (2004), J’apprends (2005), Une année étrangère (2009), Pas d’inquiétude (2011, adapté par France Télévisions), Avoir un corps (2013) et Nous serons des héros en 2015. Elle a également écrit des récits et des nouvelles, dont L’amour est très surestimé pour lequel elle a obtenu le prix Goncourt de la nouvelle. Un loup pour l’homme, son neuvième roman, a été nominé pour le prix Goncourt des lycéens 2017.

EN DEUX MOTS
Avec son écriture sobre, sensible, éloquente mais presque sans emphase pour parler des faits et une grande pudeur pour dire tous les sentiments, Brigitte Giraud aborde, d’un point de vue peu banal en littérature, un sujet grave, difficile encore : la guerre d’Algérie vue et vécue par les conscrits et les traces qu’elle a laissées dans leur esprit. Avec la mort qui rôde et menace partout et, en face, un enfant à naître. Passionnant, émouvant et humain.

 Les cinq premières lignes.
Le médecin parcourt la lettre que lui tend Lila et considère les analyses de sang. Il reste distant, inaccessible derrière ses verres épais. Puis il demande pourquoi cette décision. C’est abrupt et tranchant. Lila fait un début de phrase bancal, celui qu’elle a préparé durant tout le voyage.

Le passage le plus emblématique : « Il a compris l’aberration des choses, soigner ou tenir un fusil, c’est la même frustration, la même aberration. Il a fini par comprendre le rôle que jouait l’armée française, le lourd tribut payé par la population algérienne, et il se sent trahi ».

 L’histoire. Au printemps 1960, la guerre d’Algérie (« les événements d’Algérie » comme on l’appelle « pudiquement » en France) bat son plein, le Général de Gaulle ne jure que par l’Algérie française et l’armée française régulière commence à être débordée. Antoine apprend deux choses simultanément : sa jeune femme Lila attend un bébé et il est appelé pour l’Algérie. Adepte de la non-violence qui refuse le principe même de la guerre, Antoine a osé avouer qu’il n’était pas d’un tempérament guerrier, il préférait soigner que porter une arme et participer aux combats. Il est affecté comme infirmier à l’hôpital de Sidi-Bel-Abbès. À peine arrivé, il se prend immédiatement d’affection pour Oscar, tout jeune homme amputé d’une jambe et choqué au point de ne plus parler. Il le soigne, le masse, lui parle, lui dessine les choses et cherche à lui faire dire comment il a perdu sa jambe.
Lila comprend que son mari ne reviendra pas avant la naissance de leur enfant et décide (seule) de le rejoindre. Mais la situation s’aggrave dans tout le pays, les attentats se multiplient et les risques sont de plus en plus grands… Le climat s’alourdit, la tension monte, faite de rumeurs, de peurs, de non-dits, de mensonges, de propagande… « Comme si les fellaghas tombaient du ciel, comme s’ils étaient planqués derrière chaque arbousier. Les embuscades sont dans les têtes, c’est une menace compacte qui enveloppe tout, qui se diffuse dans les esprits et change chaque déplacement en partie de roulette russe ». Antoine est bloqué pour de longs mois encore.

 Le style. A nouveau l’écriture de Brigitte Giraud m’a séduite. Pas un mot plus haut que l’autre, même quand les faits sont graves ou les sentiments forts (amour, amitié, colère…). L’auteure utilise des mots simples, justes, le texte est fluide. Malgré ses trois parties – qui portent le nom des trois personnages principaux comme s’il s’agissait exclusivement de trois points de vue –, la chronologie est parfaitement respectée dans les dates et dans les faits d’histoire et de vie personnelle. Une grande pudeur de ton est de mise pour évoquer l’attitude d’Oscar, les doutes d’Antoine, la peur de la paternité dans une période de grands troubles, et l’amour qui ne peut s’exprimer dans l’accomplissement absolu. Cette écriture tout en retrait, sans grandes démonstrations, laisse pourtant passer l’émotion et s’exalter les sentiments. L’évocation de la beauté des paysages marins ou ruraux qui contraste avec la laideur de la guerre contribue fortement à faire des images qui s’animent sous nos yeux celles de la réalité la plus simple : l’homme ne peut s’empêcher de détruire ce et ceux qui l’entourent.

Mon avis sur le livre. Si Nous serons des héros ­– dans lequel la guerre d’Algérie figurait aussi, mais juste en arrière-plan –, avait été pour moi une belle entrée dans l’œuvre de Brigitte Giraud, un petit coup de cœur, celui-ci en est un grand. Et ce n’est certes pas le dernier que je lirai. En premier lieu, Les personnages m’ont beaucoup touchée. Celui d’Antoine bien sûr, une belle personne. Un homme simple et bon, rempli de compassion. Un futur père qui ne peut ni accompagner sa femme pendant sa grossesse, ni se préparer sereinement à accueillir son enfant. Et qui souffre de voir souffrir les autres. Lila, à la fois douce et provocante, reste plus en retrait, même quand elle est en Algérie.  Elle se sent seule pour tout assumer, elle craint pour sa grossesse et pour son enfant et angoisse à l’idée qu’il arrive quelque chose à Antoine et qu’il ne revienne pas. Oscar et son histoire, que nous découvrons grâce à Antoine, nous bouleversent tout autant. Maçon de métier, il refuse son rapatriement en France, craignant les réactions de ses parents et, surtout, celle de sa fiancée de voir revenir un unijambiste.

Des thèmes importants sont abordés dans les pages, notamment la paternité en temps de guerre, la perte de la jeunesse, l’amitié, la culpabilité, les femmes et les familles d’appelés, la solidarité… Cependant, le sujet le plus fort reste la guerre. Ici, la guerre d’Algérie et la manière unilatérale, édulcorée, déformée, dont elle a été racontée et commentée. L’auteure égratigne fortement la version officielle, celle de l’enseignement de l’Histoire à l’école. A travers le regard et le vécu d’Antoine, son propre père auquel elle rend hommage, et des autres conscrits, Brigitte Giraud aborde, en les mettant sur le devant de sa scène littéraire, des périodes de l’Histoire peu, mal ou pas évoquées dans les livres d’histoire.

Avec beaucoup de sensibilité et de compréhension, Brigitte Giraud aborde des sujets d’une grand actualité et nous incite à revoir notre Histoire (du monde et de France) avec un regard nouveau, voire neuf. Le fait qu’Antoine et ses amis soient des appelés et non des militaires de carrière et des légionnaires apporte une vision non seulement originale mais également plus lucide, plus juste et forcément plus humaine. Bien loin de celle des têtes pensantes et dirigeantes : hauts gradés militaires, médecins, instances politiques qui semblent parler d’une guerre qui n’en est pas une. Ainsi page 14 : « Mais le médecin le coupe et dit que l’Algérie, ce n’est pas la même chose qu’une guerre ». Et page 21 : « Un officier déclare qu’une insurrection indépendantiste menée par les rebelles algériens est à l’œuvre dans les Aurès. L’armée française est là pour l‘empêcher de gagner tout le pays. Il ajoute que leur mission est de protéger les populations et de maintenir l’ordre ».

L’auteure atteste, s’il en était encore besoin, l’un des rôles majeurs du romancier : raconter l’Histoire à travers des histoires, tout en appuyant fort sur l’atrocité de toutes les guerres. Un roman coup de cœur, au titre à double sens (même si oui, il est dit souvent que l’homme est un loup pour l’homme) à lire sans hésitation pour de multiples raisons et une romancière à suivre de près dorénavant pour moi. L’Algérie est un sujet très couru en littérature cette année, mais ce roman-ci en propose une approche inédite, éloquente et bouleversante.

EXTRAITS SIGNIFICATIFS, sur la conduite de l’armée française en Algérie :

Page 40 : La compagnie visite d’autres familles installées de long de l’oued. Partout ils sont reçus comme des amis, voire des alliés. C’est une façon qu’a l’armée française de compliquer la tâche du FLN dans sa volonté de rallier la population ».

Page 111 : C’est le colonel qui prend la parole. Il parle de la mission, de la noblesse du courage. Des gars sacrifiés sur le terrain. Il ne fait pas les comptes, il dit la sauvagerie des rebelles, il fait monter la tension. Il dit qu’on ne peut pas tolérer cette sauvagerie. Il dit qu’ils sont partout. Celle arrive n’importe où. Les attentats ici ou là. On ne peut pas prévoir. La population civile, les femmes, les enfants. Il insiste. La lâcheté. Il faut les débusquer jusqu’au dernier ».

D’autres sur le sort des appelés et la prise de conscience d’Antoine sur le décalage entre ce qu’il a entendu et ce qu’il a vu sur place, notamment que les appelés n’étaient pas en danger, que le corps médical ne se rendait pas sur les zones de combats, alors que plus de vingt mille hommes ont trouvé la mort. Et sur la réalité de la guerre.

Page 46 : « Antoine n’a entre les mains que des corps sains, jeunes et beaux, des forces vives arrêtées en pleine gloire, détournées et c’est ce drame de la beauté meurtrie qui le saisit et commence à le ronger. Il lui faut du temps pour comprendre que certaines blessures sont irréversibles, que les membres amputés ne repousseront pas, que les yeux crevés resteront aveugles, que les reins brisés le demeureront. (…). Tout est si calme autour de l’hôpital, si étrangement paisible. On ne devine pas la violence des affrontements. Seuls les soldats alités racontent l’histoire en train de s’accomplir, celle d’un peuple qui entre en collision avec un autre peuple, parfois peau contre peau.  Et les membres broyés, les visages effarés, les souffles courts, sont l’unique preuve de la guerre invisible ».

Page 75 : « Il n’a pas été assez prudent, il perçoit sa naïveté. Il a cru ce que l’armée leur avait dit, qu’ils allaient simplement œuvrer à la pacification, alors qu’il voit chaque jour arriver dans le service des jeunes abîmés, disloqués, brisés ».

Page 121 : Il se contente de ce qu’on leur dit à l’hôpital, et on leur cache l’essentiel. Il ne sait pas les hommes traqués, les fells débusqués, passés à tabac, les hommes soumis à la question, dans des commissariats, dans des hangars, dans des préfabriqués, dans des casernes, dans des villas aux sous-sols aménagés, que visite peut-être le colonel. Il se contente de ce qu’il entend à la radio, que des colons ont été massacrés, leurs pieds de vigne arrachés, leurs champs incendiés, et les grenades qui tuent d’un coup des civils innocents… ».

Page 217 : « Le maintien de l’ordre n’est pas une guerre, les appelés ne meurent pas, l’armée française ne torture pas, les Algériens ne sont pas des sous-citoyens ».

Les exemples pullulent, le thème est fortement récurrent. Même si nous la sentons fortement et forcément concernée par le sujet,Brigitte Giraud ne cherche pourtant pas à donner de leçon, juste à remettre les pendules à l’heure de vérité. Elle s’engage pour nous aider à reconnaître la réalité vécue dans le magma mensonger des politiques et des hauts gradés de l’armée sur cette guerre qu’on a nommée « avec des mots qui n’auront rien à voir avec la réalité ».
Le mot de la fin, il est prononcé par Lila, la femme d’Antoine, sous forme de question : « Lila, qui écoute, demande finalement à qui appartient la terre. Aux indigènes qui vivaient là avant, ou aux colons qui l’ont fait fructifier ? Et puis, elle rajoute, en réfléchissant, que c’est plus compliqué, puisque les ouvriers agricoles sont des Algériens ». Dommage qu’il n’y ait pas davantage de femmes dans les milieux politiques et militaires… à coup sûr il y aurait moins de guerres…