Sorti pour la rentrée littéraire de septembre 2014 chez Albin Michel, collection Terres d’Amérique. 688 pages. Il a échappé de peu au Pulitzer (remporté sur le fil par Le Chardonneret de Dona Tartt).

Genre : Fulgurant roman-fleuve, grande fresque romanesque, saga familiale sur un siècle, livre choral, histoire du Texas et de l’Amérique, documentaire fouillé, oui, tout ça, mais non, pas seulement : WESTERN MAGISTRAL !

L’auteur (38 ans) a publié son premier roman, Un arrière-goût de rouille en 2010, et je vais m’empresser de l’acheter en espérant ne pas avoir consommé tout mon capital émerveillement avec Le Fils.

L’histoire. Dur dur de résumer un tel livre. Et presque inutile. Ce qu’il faut, c’est supplier ses amis de courir l’acheter et de s’enfermer à clef pour le lire ! De toute urgence !

C’est l’histoire d’une famille texane, les McCullough, sur plus de cent cinquante ans et trois générations (quatre en fait car une génération n’est pas représentée par un personnage). Le père, le fils et l’arrière-petite fille. Trois personnages qui racontent la même histoire à des périodes -pas toujours- différentes. Autant le dire de suite, ce n’est pas toujours facile de suivre au début (au point qu’un arbre généalogique nous est fourni en première page par l’auteur, auquel je me suis souvent référée et que j’ai fini par photocopier). Mais quand on a compris que tous les trois chapitres un personnage est sur le devant de la scène, on est parfaitement à l’aise avec la chronologie. Et lorsqu’on réalise que chacune des trois histoires, ses tronçons mis bout à bout et désenchevêtrés, aurait pu faire l’objet d’un roman passionnant à elle seule, alors on dit bravo à l’auteur pour sa maîtrise de la chronologie alternée, d’autant que chaque époque nous aide à comprendre les autres.

Trois personnages donc. En premier lieu Eli, le père, ou plutôt le patriarche, alias Le Colonel. L’histoire démarre en 1836, date de l’anniversaire de sa naissance au Texas, qui vient d’obtenir son indépendance du Mexique. Enlevé par les Comanches à l’âge de 12 ans, il a vu sa mère et sa sœur violées et tuées sauvagement, puis son frère massacré. Lui a été épargné et emmené par les Indiens dans leur territoire, les Comanches enlevant les enfants pour en faire des esclaves ou les adopter. Ces actes d’une barbarie inouïe (décrits dans une scène d’un romanesque «visuel» incroyable, véritable morceau de bravoure) l’ont marqué à jamais et transformé en un être insensible, impitoyable, dur et quasi sauvage, uniquement préoccupé de sa survie pendant les trois années qu’il passera avec les Indiens (qu’il finira par aimer à sa manière et par considérer comme sa seconde voire sa première famille). Puis, revenu parmi les Blancs suite à la mort de presque toute ‘sa’ tribu d’une épidémie de variole, il achètera des terres et du bétail et, devenu un grand propriétaire terrien, ne verra plus que son omnipotence, sa richesse et sa liberté.

Après avoir combattu avec les Texas Rangers, puis avec les Confédérés pendant la Guerre de Sécession, pour la cause esclavagiste, il deviendra «Le Colonel». Jusqu’à cent ans révolus (les premières pages se déroulent quelques jours avant sa mort pour enchaîner très vite sur sa naissance), ayant survécu à mille dangers dans un pays où la mort est partout, il règnera sur sa destinée et sur celle de sa descendance en n’obéissant qu’à une seule loi, celle du plus fort, la sienne donc, n’hésitant pas à tuer même quand ce n’est pas ‘nécessaire’. Il laissera à sa famille un énorme héritage sous la forme d’un immense ranch qui en fera l’une des plus riches et puissantes du Texas. Bref, une personnalité sans états d’âme, brute et forte qui n’inspire pas l’empathie. Même la fin tragique de la nation indienne, à laquelle il assiste, le laissera sans larmes. Pire encore, on apprend dès la première page du livre, qu’il a fêté la mort de son fils Peter (qu’il souhaitait) avec le chef comanche censé en être le responsable. Le ton du livre est donné.

Ensuite Peter, le fils, né en 1870, qui nous livre des fragments de son journal tous les trois chapitres. Côté psychologie, c’est le parfait contraire de son père (et de ses frères). Une sensibilité exacerbée, de la compassion et de la compréhension pour tout être vivant, aimant les gens et la nature, une grande culture acquise dans les livres, une âme de poète romantique et un grand sens de la réflexion sur tout ce qui l’entoure, tous traits de caractère qui font que son père et les siens ne l’aiment pas et le méprisent (son frère Phinéas le traitera de «sentimental», ce qui dans cet univers viril n’est pas un compliment). Il hait et admire à la fois ce père qu’il ne peut comprendre, mais vit sous sa botte tout en rêvant de lui désobéir ou de le mettre à terre. Au moment où a lieu le drame qui va changer sa vie, narré lui aussi avec un sens épique incroyable, il est présent mais n’arrive pas à s’opposer à son père qu’il laisse commettre l’irréparable, l’extermination pure et simple d’une famille mexicaine. Rongé par la culpabilité, dépassé par une lâcheté et une faiblesse qu’il ressent lui-même et lit dans les yeux des autres, il passera le reste de sa vie à essayer de réparer ce crime, et surtout de l’oublier. En vain. C’est lui qui paiera plein pot le crime de son père, celui-ci et les autres.

Enfin, Marie-Jeanne, la petite-fille de Peter, l’arrière-petite-fille d’Eli, née en 1926, la seule à ne pas raconter son histoire elle-même. Elle est en train de mourir au début du livre mais on ne comprendra qu’à la fin pourquoi et comment elle meurt. Elle a la trempe et l’ambition de son arrière-grand-père qu’elle a côtoyé et admiré petite fille, et guère plus de scrupules. Après avoir réussi à se faire respecter dans un monde fait par et pour les hommes, elle a confirmé la réussite du Colonel et continué d’enrichir la famille en la faisant passer de l’exploitation du bétail à celle du pétrole. Devenue un magnat du pétrole, elle étendra même la fortune familiale sur plusieurs continents. Elle est pour moi le personnage le moins charismatique de l’histoire, les deux personnages masculins ayant un caractère totalement opposé mais tout aussi intéressant.

Avec Le Fils, j’ai littéralement ‘lu un western’ ! Ce roman a un côté visuel sidérant (une série télé a d’ailleurs déjà été commandée, qui sera supervisée voire écrite par Philipp Meyer). Ouahh ! Vite, vite ! Un western lucide, où rien ni personne n’est totalement blanc ou totalement noir, où la chronologie historique est expliquée et respectée, où la violence (parfois à la limite du soutenable côté indien) est omniprésente et confine à la fulgurance, où les sentiments n’ont ni la place ni le temps de s’exprimer (ou alors très rarement et en vain dans une très belle mais trop brève histoire d’amour totalement impossible), où la vie humaine ne vaut strictement rien qu’il s’agisse de celle des Indiens, des Mexicains ou des Anglais, mais où la nature est cependant décrite d’une manière sensible et bienveillante avec un vocabulaire juste, précis et approprié. Un western très violent, flamboyant, archidocumenté et animé d’un souffle épique rarement vu, magnifiquement écrit et digne d’une épopée cinématographique.

Il est important de souligner que ce livre va à l’encontre de tout ce que l’on a entendu et lu sur la conquête de l’ouest américain et tord le cou à bien des mythes : les Indiens sauvages et les gentils colons —même si les deux ne sont pas épargnés par l’auteur, qui se garde bien de porter un jugement sur l’une ou l’autre partie, leur attribuant à tous une même part de violence). Le livre a presque un côté documentaire de ce point de vue. On est devant une mine d’enseignements tous azimuths qui nous sont fournis dans un fourmillement de détails aussi bien sur les mœurs indiennes (chasse aux bisons, raids, confection des armes et des mocassins, tortures aussi, dans des passages très très difficiles) que sur la végétation luxuriante du Texas avant que l’élevage intensif et l’exploitation du pétrole ne le transforment en «de vastes étendues poussiéreuses», sur la botanique, sur les premiers forages, bref sur cent ans de vie américaine, ou plutôt texane.

Nul doute que l’auteur est passionné par son sujet et a passé ‘quelque temps’ à faire des recherches et à visionner des films et lire des documents sur le sujet avant d’écrire son propre livre. Il a d’ailleurs confié en interview s’être mis lui aussi en immersion au cœur de la culture comanche puis texane, avoir lu quelque trois cent cinquante livres sur le sujet avant de commencer à écrire. Il a également passé un mois dans une milice privée américaine, appris à monter à cheval, à tirer à l’arc, à chasser les daims et les bisons (il en a tué quelques-uns), avant de nous entraîner avec lui, sur plus d’un siècle, au sein de la famille McCullough dans cette vertigineuse épopée américaine nous permettant de faire le lien entre les Indiens encore en liberté dans leurs terres, leurs guerres tribales, le début de leur fin avec les persécutions, les guerres avec les Blancs, les famines, la spoliation, les épidémies, qui les tuaient par milliers (variole, choléra, «cadeaux des Blancs»), le vol de leurs troupeaux de bisons et de chevaux, et pour finir leur parcage dans des réserves de plus en plus petites et de moins nombreuses ; puis la conquête de l’Ouest, l’installation des colons, des premiers pionniers texans et les premiers puits de pétrole qui feront la richesse des grandes familles de l’industrie pétrolière («Dallas, ton univers»…). Avec des échos lointains de la Guerre de Sécession et des deux guerres mondiales. Bref, l’histoire sanglante du Texas, et derrière elle, celle de l’Amérique tout entière. De quoi nous faire regretter les bons vieux westerns de l’ORTF, que pourtant je ne regardais pas, si ce n’est qu’ici le mythe «hollywoodien» de la conquête de l’ouest est sacrément malmené !

Nous assistons à la fin d’un monde où les peuples appartenaient à la terre qui les nourrissait et qu’ils respectaient et à la naissance d’un autre où l’Amérique bascule de l’ère agricole à celle de l’industrie pétrolière avec la sortie des derricks ; un monde où c’est maintenant la terre qui appartient aux hommes qui l’ont «conquise» par les guerres avant de l’exploiter sans aucun respect. La disparition des Amérindiens est d’ailleurs selon l’auteur une des plus grandes disparitions de l’Histoire.

Sans parler de la richesse tout aussi inouïe de l’histoire, de ses rebondissements et de sa grande intensité dramatique, surtout dans la deuxième moitié avec le retour de Maria, et de la structure totalement maîtrisée du roman.

Outre les abondantes scènes d’anthologie, le livre est aussi une réflexion sur la condition humaine, sur les péchés familiaux, les rapports de dominants à dominés, la volonté de puissance, le sens de la vie et de l’histoire. C’est essentiellement à travers les pensées de Peter que nous touchons à ces sujets car les autres personnages, le patriarche en tête ne raisonnent que par l’argent (qui mène à la possession) et ne connaissent que la force comme moyen d’action.

Je n’ai pas parlé du style mais il est évident qu’il est à l’aune du récit : lyrique, puissant, brillant, très littéraire, avec des descriptions souvent d’une grande beauté venant s’immiscer entre deux scènes de tueries sauvages, une véritable gageure sur sept cents pages ! Les scènes, si terribles soient-elles, sont narrées par les personnages (donc l’auteur, qui ne prend jamais parti pour l’une ou l’autre cause) sans concession ni états d’âme, comme des faits que l’on a recensés et que l’on raconte. Et le style est d’un réalisme tel que les scènes sont pratiquement incrustées sur notre rétine à la lecture, se déroulent littéralement «sous nos yeux» ! Un sacré défi pour un futur cinéaste.

Autre qualité de style, la description du sentiment amoureux. C’est vrai qu’il n’y a ici pas beaucoup de place pour le sentiment, amoureux ou amical. Mais il y a quand même UNE histoire d’amour, une seule, entre Le Fils et Maria Garcia. Elle ne dure pas longtemps mais elle est racontée dans un style grandiose, émouvant mais jamais mièvre, avec à la fois du tact, de la passion et une grande sensibilité. Et quand l’histoire marque le pas, on est aussi malheureux que Peter. Quel plaisir de lire les sentiments exprimés de cette manière, loin des bluettes qu’on a l’habitude de lire, parfois même chez les meilleurs auteurs (ça fait deux ou trois fois que je suis bien déçue dans ce domaine – Douglas Kennedy mais est-ce un grand auteur ? et même Jim Fergus dans Chrysis).

A noter aussi dans le registre stylistique un changement de ton en fonction du personnage qui raconte. Encore une prouesse de l’auteur. Tout comme la fin du livre, qui referme toutes les portes ouvertes . Sans trop en raconter, on peut dire qu’en nous dévoilant le pourquoi et le comment de la mort de Marie-Jeanne, l’auteur nous surprend encore en bouclant définitivement la boucle.

Bref, quel reproche peut-on faire à un livre pareil ? Aucun, absolument aucun. Sinon de nous laisser tomber à la dernière page. Si quand même, mais est-ce un défaut : âmes trop sensibles, vraiment s’abstenir (ou lisez quelques passages les yeux fermés car ce serait dommage de passer à côté d’un tel monument) ! Et si comme moi vous n’aimez pas les westerns, allez-y quand même, vous serez sidéré !

Près de sept cents pages qu’on enrage de ne pas pouvoir dévorer d’une traite, et plus encore de les avoir finies, des morceaux de bravoure à chaque coin de paragraphe. Un livre magistral qui nous laisse sur le carreau, qu’on n’est pas prêt d’oublier après l‘avoir refermé. Un livre que je relirai sans doute plus d’une fois.

Si je devais, le noter sur 20, j’en serais incapable (j’ai bien envie quand même de lui mettre 200/20 !) Comme le mérite UN CHEF-D’ŒUVRE absolu !

Quelques passages glanés au hasard et emblématiques du roman. Et de la vie en général.

Dès le début, page 15, le mythe du bon sauvage est égratigné à sang et le Comanche est décrit comme violent et sauvage : La philosophie comanche à l’égard des étrangers était d’une exhaustivité quasi papale : torturer et tuer les hommes, violer et tuer les femmes, emporter les enfants et en faire des esclaves ou les adopter.

Page 23, Peter se compare à son père : Comment deux hommes du même sang peuvent-ils être si différents ? Mon père doit s’imaginer que ma mère a batifolé avec un poète, un scribouillard ou quelque autre sous-homme bigleux et pleurnichard…

Plus tard, page 202, Peter dira : N’être qu’un animal, comme mon père, libre de toute mauvaise conscience, de toute conscience, en fait. Dormir profondément, rempli de certitudes tranquilles, toute vie humaine ne pesant que son poids de viande.

Vers la fin, page 620, il reconnaîtra que d’une certaine façon il n’avait pas sa place dans ce monde de l’instinct et de la violence et se remettra lucidement en question : Le problème, ce sont les gens comme moi, qui ont cru pouvoir s’émanciper des diktats de l’instinct, échapper à leur nature… A chacun le bûcher propre à ses péchés, à chacun son lit de douleur. A moi celui des peureux, des timorés… Prisonnier que je suis des chaînes de mon propre esprit.

Page 219, sur la mentalité des Texans : Il n’a rien contre les Mexicains ou contre tout autre race, mais c’est une question économique. La science plutôt que l’émotion. On doit soutenir les forts et laisser périr les faibles. Ce qu’aucun d’eux ne voit, ou ne veut voir, c’est qu’on a le choix.

Page 504, c’est l’histoire de l’Amérique qui est évoquée mais aussi celle du monde : Tous (les Indiens antérieurs aux Apaches) furent éliminés par les Apaches, éliminés à leur tour, au Texas du moins, par les Comanches. Eux-mêmes éliminés par les Américains.

Un être humain, une vie – ça méritait à peine qu’on s’y arrête. Les Wisigoths avaient détruit les Romains avant d’être détruits par les musulmans, eux-mêmes détruits par les Espagnols et les Portugais. Pas besoin d’Hitler pour comprendre qu’on n’était pas dans une jolie petite histoire. Et pourtant, elle était là. Le sang qui coulait à travers les siècles pouvait bien remplir toutes les rivières et tous les océans, en dépit de l’immense boucherie, la vie demeurait.

Page 634, c’est Marie-Jeanne qui, juste avant de mourir, fait le point et se remet en cause, elle et son arrière-grand-père, d’une manière assez juste : Certes, on voulait toujours pour ses enfants une vie meilleure que la sienne. Mais à partir de quand le mieux devenait-il l’ennemi du bien ? Sans incertitude matérielle, les êtres humains s’autodétruisaient….

Et enfin, en page 663, la clef de l’histoire du Texas, de l’Amérique et de bien d’autres pays (ce sont les pensées d’un jeune Mexicain : Les Américains… Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde : chacun s’estimait le propriétaire légitime de ce qu’il avait pris à d’autres. Il ne valait pas mieux. Les Mexicains avaient volé la terre des Indiens mais ça il n’y pensait jamais : il ne pensait qu’aux Texans qui avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens.

Les bienfaits de la colonisation. La prédation universelle.