Sorti en décembre 2014 aux Editions Noir sur Blanc, Collection Notablia. 167 pages. Roman.

L’auteure. Gaëlle Josse est née en France en 1960. Poétesse, journaliste de profession, elle aborde l’écriture romanesque en 2011 avec Les Heures silencieuses (chroniqué dans ce blog). Suivront Nos vies désaccordées en 2012 et Noces de neige en 2013. Le dernier gardien d’Ellis Island est son quatrième roman.

Ellis Island est une toute petite île dans la baie de New York à quelques encablures de la Statue de la Liberté. En 1892, le Centre fédéral d’immigration, administré par le gouvernement fédéral, ouvre ses portes et devient le passage obligé de tous les migrants venus tenter leur chance au ‘Nouveau Monde’, l’Amérique, La Merica comme disaient les Italiens. Une pause entre l’enfer du passé et ce qu’ils croient être le ‘paradis’ à venir, l’Eldorado. Ces émigrants viennent essentiellement de l’Europe du sud et de l’est : Italiens, Irlandais, Français, Polonais, Hongrois mais aussi de pays arabes et d’ailleurs. Le centre servait à les isoler en attendant que leur admission aux Etats-Unis soit acceptée. Des contrôles d’identité, de moralité, de santé étaient effectués pendant leur hébergement sous forme de visite médicale ciblée sur des points bien particuliers, de questions nombreuses auxquelles ils devaient répondre avec précision. Leur passé politique était également vérifié, fouillé par les instances gouvernementales. Pas question de laisser entrer des porteurs de maladies contagieuses ou des terroristes aux Etats-Unis.

Surnommé ‘L’Ile des pleurs’, le centre d’Ellis Island a accueilli environ douze millions de migrants entre 1692, date de son ouverture, et 1954, date de sa fermeture et date à laquelle commence l’histoire que nous raconte Gaëlle Josse.

Après avoir servi de cadre à plusieurs films et documentaires américains, le centre a été transformé en 1990 en un musée qui contient des clichés de migrants pris entre 1905 et 1920 par un membre du personnel d’Ellis Island, Augustus Sherman (présent dans le livre), ainsi que des archives orales comportant des interviews de migrants et d’anciens employés encore vivants.

L’histoire. En novembre 1954, à New-York, le Centre d’immigration d’Ellis Island va donc fermer ses portes. Le dernier gardien-directeur, John Mitchell, doit attendre neuf jours, seul sur l’île, avant de repartir lui aussi définitivement sur le continent. Cette attente, il va la mettre à profit pour rédiger un journal retraçant les événements les plus marquants de ses années passées à Ellis Island, quand il faisait la pluie et le beau temps, décidant seul d’accepter ou refuser la candidature de l’exilé. L’essentiel de sa vie, de son histoire, est lié à celle d’Ellis Island, dont il ne sortait quasiment jamais, sauf pendant les quatre années de son mariage avec Liz, infirmière dans le centre et dont la mort l’a laissé en ruine.

C’est une ‘inexplicable nécessité’, l’approche du changement de vie définitif qui l’incite à écrire ce journal en vingt-quatre heures, qui pourrait lui permettre de libérer sa conscience de bien des doutes et regrets avant de quitter les lieux, de tracer un trait définitif sur un passé dont il a honte et qu’il voudrait oublier. Il va se confronter à lui-même, convoquer ses souvenirs les plus enfouis, les plus douloureux, et faire face à sa culpabilisation quant à ses défaillances et ses mauvais choix. Un bilan lourd, difficile à faire mais qu’il ne peut éviter. Nous lisons page 13 : … Rien que des souvenirs. Et bien encombrants. Ils s’agitent autant qu’ils peuvent, à croire que toutes les ombres de mon existence se sont réveillées dès qu’elles ont su que je partais, et qu’elles ne seront en paix qu’une fois leur histoire racontée.

Le personnage de John Mitchell est pétri de contradictions. Il porte à la fois la droiture et la rigueur du militaire qui ne peut ni ne veut rien laisser passer, et les sentiments qui débordent, la compassion, l’humanité de l’être humain. Ce qui l’amène en plusieurs occasions à faire des choix difficiles pour ne pas dire impossibles et des ‘erreurs’ qui auront de graves conséquences et le poursuivront toute sa vie. Entre devoir et clémence il tranchera souvent au dernier moment, donc trop tard, laissant parler son cœur plutôt que sa raison.

C’est après avoir visité Ellis Island et les expositions que contient le centre que Gaëlle Josse s’est sentie ‘obligée’ d’écrire ce livre, tant elle a été émue par ce qu’elle a vu. Un peu comme l’urgence d’écriture de son personnage, mais pour de tout autres raisons.

Elle fait une description détaillée, précise, à la fois de la géographie de l’endroit, des méthodes de travail et des gens qui y travaillent, qui y passent. Ainsi, plusieurs migrants traversent de façon fugace le journal de John Mitchell avec leur histoire cabossée, les raisons de leur émigration, leurs espoirs d’un monde meilleur. Parmi eux, le plus charismatique est sûrement l’anarchiste italien Lazzarini qui mettra malgré lui le directeur face à un cas de conscience et nous donnera le plus de détails sur les conditions éprouvantes du voyage que connaissent les migrants de troisième classe avant d’arriver dans l’antichambre de leur rêve et de déchanter devant le refus de l’entrée en Amérique. Mais, surtout, Nella, une jeune Sarde voyageant avec son frère attardé mental et dont l’histoire bouleversante apporte au roman une dimension dramatique. Parmi les émigrants toujours, un couple d’intellectuels hongrois, les Kovàcs, dissidents communistes venus eux demander l’asile politique, dont l’histoire est elle aussi très émouvante.

On ne saura pas grand-chose de tous ces personnages. Pour ma part, j’aurais bien aimé les suivre plus longtemps. Tout comme les quelques employés du centre d’émigration qui nous sont présentés, dont le photographe amateur Augustus Sherman et l’interprète Luigi Chianese, deux personnages fort peu sympathiques.

C’est aussi un livre sur l’exil. Sur l’exil en général, mais surtout sur les exilés, leur vie d’avant, leurs espoirs fous et leurs désillusions cuisantes pendant leur séjour à Ellis Island. Le tableau qui nous est offert de la politique d’immigration américaine de cette époque n’est pas très reluisant. Les Américains ne voient pas d’un bon œil débarquer ces Européens, les conditions d’admission sont très strictes et ce centre d’immigration est plus un lieu de détention provisoire qu’un véritable ‘centre d’accueil’.

Le style. Gaëlle Josse écrit avec la même grâce quand elle raconte (sous forme de journal là aussi) la vie au quotidien de Magdalena, l’épouse d’un peintre hollandais au seizième siècle (Les heures silencieuses), que quand elle relate le séjour de ces migrants à Ellis Island en même temps qu’une histoire personnelle. La partie romanesque et la partie historique sont ici intimement enchevêtrées et nous passons de l’une à l’autre sans même nous en apercevoir. La plume est douce, mélodieuse mais suffisamment fine et acérée pour aller à l’essentiel sans fioritures. Gaëlle Josse possède une grande facilité à se glisser dans la peau de son personnage. Cette aisance avec l’utilisation du ‘je’ lui permet de scruter l’âme humaine de l’intérieur pour en extraire le meilleur… et parfois le pire. Avec énormément de bienveillance, sans jamais porter de jugement sur personne, encore moins sur son personnage. Sans aucune emphase stylistique, toujours avec maîtrise et mesure, elle réussit à nous tenir de bout en bout sur le fil de l’émotion. A nous retourner le cœur sans jamais basculer dans le pathos. Une véritable signature littéraire.

Mon avis sur le livre. Encore un livre qui va rejoindre mes coups de cœur. Encore un livre qui m’a bouleversée tant par son sujet que par son écriture sans pareille. La partie romanesque et la partie historique sont parfaitement enchevêtrées et l’histoire personnelle de John Mitchell prend place dans celle de l’Amérique, sur près de cinquante ans. Un livre que j’ai trouvé trop court bien que tout y soit dit. Avec une gratification de taille pour le lecteur au tiers du roman, véritable coup au cœur inattendu qui apporte à l’intrigue romanesque une dimension dramatique s’il en était besoin. Un livre, encore, que j’ai eu bien du mal à quitter.

Enfin, comment ne pas lire ce livre à l’aune de l’actualité d’aujourd’hui, ne pas penser à ces flux de migrants de plus en plus nombreux, pour la plupart des Africains fuyant l’enfer de la guerre ou la misère, qui tentent de rejoindre les côtes italiennes, notamment Lampeduza, sur des embarcations de fortune et trouvent la mort en quelques instants sans avoir seulement eu la ‘chance’ de débarquer …

Je ne résiste pas à l’envie de vous livrer cet extrait qui illustre ‘le rêve américain’ de tous les candidats à l’exil : ‘C’est à l’auberge qu’elle a entendu parler de l’Amérique pour la première fois (…). La Merica, c’était la Jérusalem céleste, la terre de Canaan, le temple de Salomon,  les jardins suspendus de Babylone et la certitude de ne plus jamais avoir faim. En ce temps-là, l’Italie rêvait d’Amérique’.

En deux mots

Avec son écriture si particulière à la fois sensible, délicate et pointue, Gaëlle Josse nous raconte l’histoire intime d’un homme tourmenté essayant de rester humain dans un lieu qui ne l’est pas, ancrée dans la réalité historique d’une Amérique pas si lointaine. Une œuvre à la fois romanesque et historique. Un vrai bonheur de lecture, malheureusement un peu trop court.