Il s’est passé quelque chose de magique ce 26 mars au soir à Passa Porta, festival littéraire organisé à la Maison des Beaux-Arts de Bruxelles par la librairie Passa Porta qui avait invité pas moins de cent écrivains dont Jean-Marie Gustave Le Clézio.

Dans un amphithéâtre silencieux, après une mise en bouche très littéraire en guise de présentation du festival par David Van Reybrouck, J.M.G. Le Clézio entre, introduit par Jean-Luc Outers, lui-même écrivain et grand voyageur. Durant deux heures, ils se répondront dans un dialogue éblouissant autour des thèmes chers à Le Clézio.

Entre deux sujets, Audrey d’Hulstere, comédienne de haut niveau, a lu trois extraits de son dernier roman Tempête. Deux novellas avec un talent qui m’a laissée sans voix.

J.M.G. Le Clézio est tout d’abord revenu sur son parcours littéraire depuis son tout premier roman, Le procès-verbal, paru en 1963, la pleine période du nouveau roman, jusqu’au dernier, Tempête. Deux novellas, sorti l’an dernier. Estimant avoir beaucoup évolué et connu un grand décalage psychologique entre cette première parution centrée sur l’intériorité, et ce qu’il ressent, ce qu’il écrit aujourd’hui, à 75 ans, entièrement tourné vers l’extériorité, il mesure tout le chemin parcouru entre ces deux périodes.

Au fil de la conversation, il relatera quelques souvenirs d’enfance —notamment la guerre et ses conséquences durables—, et de sa vie de grand bourlingueur maritime. Il évoquera aussi les thèmes essentiels qu’il a développés dans son œuvre d’une grande amplitude littéraire : les voyages, le refus des inégalités, des injustices, envers les femmes en particulier, l’abolition de toutes les frontières car, dit-il ‘aucune barrière n’empêche la criminalité de passer’.

Grand amoureux de la mer, ‘élément littéraire’ omniprésent dans ses livres mais aussi ‘prison maritime’ quand elle enserre une île, il parcourra une grande partie du monde à la recherche de ses propres racines et, surtout, de ‘l’Autre’ avec tout ce qu’il peut lui apporter.

Enfin, un thème qu’il évoque à chacun de ses rares entretiens médiatiques, une grande inquiétude pour l’avenir de la planète et la préservation de l’environnement. En cause notamment l’industrialisation galopante dans et autour des villes, le gaspillage et la mondialisation.

Avec en filigrane son admiration pour les Amérindiens, chez qui il a vécu un temps et dont il pense qu’ils sont écologistes avant l’heure et attentifs à la nature au point de la remercier pour ce qu’elle leur donne et de le lui rendre par le respect ou l’excuse. Ainsi, à la chasse, ils ne tuent que l’animal dont ils ont besoin pour se nourrir, ne font pas de provisions. Tandis que l’Europe a tendance depuis toujours à considérer le monde comme une corne d’abondance inépuisable, ce qu’il n’est pas.

Autant de sujets évoqués ou développés dans un entretien presque à bâtons rompus et cependant maîtrisé avec une plume orale à la fois calme et passionnée, simple et nuancée, sage et révoltée. Tout comme l’homme qui parle avec ferveur et modestie, avec humour et bienveillance…

Quelle émotion de voir et d’entendre cet écrivain cosmopolite qui a reçu à 23 ans le Prix Renaudot pour Le provès-verbal et le Prix Nobel en 2008 pour l’ensemble de son œuvre. Et surtout cet homme très engagé mais discret, modeste, simple et incommensurablement humain. Et qui semblait se sentir parfaitement à l’aise à Bruxelles, en phase avec le public pour lequel il s’est prêté souriant à une longue séance de dédicaces juste après cet entretien (Un grand merci à la ‘paparazzi’ qui se reconnaîtra).

le clézio

Une soirée pleine d’émotion pour moi inoubliable, que je dois à ma popine bruxelloise, sans qui je n’aurais sans doute vu cet homme si attachant qu’à travers le prisme d’un écran ! Et qui me donne envie de dévorer, de déguster, de savourer toute l’œuvre de J.M.G. Le Clézio dans un avenir proche !