Sorti en avril 2016 chez Liana Lévi. 275 pages. Roman.

L’auteur. Né en 1959 à Chambéry, Lionel Salaün a publié deux romans avant celui-ci, Le retour de Jim Lamar (2010), qui a remporté de nombreux prix littéraires et Bel-Air (2013), chroniqué dans ces pages.

En deux mots Beau (mais triste) à pleurer.

 

L’histoire commence dans les années 20, pendant La Grande Dépression américaine, dans un coin perdu de l’Oklahoma et sous un soleil de plomb, source d’une chaleur accablante et de tornades de poussière, les « Dust Bowls » ou « Blizzards noirs ». Entre poussière et rivières asséchées, la misère s’est installée, les fermiers, gagnant à peine de quoi mal nourrir leur famille, ont revendu l’un après l’autre leur exploitation. Samuel Wilson est l’un des derniers résistants. Wilson est un homme haineux et sans âme. Violent, cruel, il martyrise son entourage, plus particulièrement son fils Dick et sa mule Jenny qu’il bat copieusement, quotidiennement et à la moindre contrariété. Féroce au point que sa violence le pousse à vouloir tuer la victime sur laquelle il s’acharne même s’il s’agit de son fils… Après une scène plus violente encore que les autres, dont la lecture, et celle d’une autre à la fin du livre est éprouvante (les lecteurs sensibles peuvent la lire « les yeux fermés », comme je l’ai fait pour ne pas lâcher le livre, ce que j’ai failli faire), c’est la raclée de trop pour l’enfant qui s’est mis entre Jessie et son père. Dick et sa mère s’enfuient avec une bourse contenant… six dollars. Quinze ans plus tard, en 1935, la Prohibition − abolie en 1933 par Franklin Roosevelt −, est toujours pratiquée dans certains états du Middle-West : le Kansas, le Mississippi et l’Oklahoma. C’est le moment que choisit Dick Wilson pour revenir. Seul, riche, différent : grand et bien bâti, bien habillé, au volant d’une voiture clinquante. La ferme est toujours là, son père aussi. Mais deux femmes y vivent également : Annie Mae et sa fille Maggie, neuf ans. Annie Mae, l’amie d’enfance de Dick, son double féminin, son amour de jeunesse… Tous deux si fusionnels qu’il leur semblait ne faire qu’un être unique doté de deux corps… Pourquoi Dick est-il revenu sur ces terres maudites, que cherche-t-il à trouver ou à retrouver ? L’amour, la vengeance ? La fortune et si oui, comment, sur une terre aussi pauvre ? L’intrigue est serrée, le doute plane jusqu’au final, pour le moins étonnant car l’auteur nous a ménagé une surprise de taille à une trentaine de pages de la fin, engageant le dénouement dans une tout autre direction.
Pour commencer dans le compliment, abordons le style du roman. La terre des Wilson est un roman « américain » en tout cas écrit à l’américaine. L’écriture est empathique, avec des phrases « fortes », longues et ponctuées de virgules, qu’il faut parfois remonter pour ne pas en perdre le fil. Avec, aussi, des dialogues brefs, secs et percutants quand on est dans l’action. Et, enfin, des descriptions fulgurantes par lesquelles l’auteur rend presque « beaux » des paysages désolés perdus sous la fournaise, avec des énumérations de plantes qui m’ont fait penser à celles de Philipp Meyer dans ses deux romans, ou comme ici pour dépeindre le roi soleil : « Haut dans le ciel, le soleil d’Oklahoma dominait la terre avec son arrogance coutumière. Dès l’aube, il avait frappé fort les chasseurs encore à l’affût, poussé leurs proies au fond des terriers et bu, sans partage, les perles de rosée suspendues aux pointes des tendres feuilles des chênes étoilés comme aux longues et dures épines des genévriers. Peu à peu, il avait volé les ombres de tout ce qui se dressait vers lui, rendu brûlantes les pierres dans le lit desséché des rivières et incandescente la terre sous les pattes des chiens de prairie. Maintenant il se répandait à pleins seaux sur la grande plaine ». Tant et si bien qu’au détour d’une phrase un peu alambiquée dans laquelle j’ai perçu une − très légère − lourdeur, mon premier réflexe a été d’y voir un défaut de traduction avant de me reprendre avec surprise et de me traiter de godiche…

 

Mon avis sur le livre. Avec ce roman, Lionel Salaün nous emmène dans l’Amérique centrale profonde dont il connaît bien la géographie et les habitudes de vie pendant la crise de 29 et la Grande Dépression qu’elle a engendrée. C’est une période de l’histoire des Etats-Unis dont on parle peu souvent dans les romans français et La terre des Wilson est une mine d’informations historiques. J’y ai appris ou révisé un certain nombre de choses, notamment sur la Prohibition et ses conséquences – premiers gangs mafieux, alcools frelatés, règlements de comptes violents. Sur la signification du Black Sunday et des tornades de poussière, sur le sort des agriculteurs saignés à blanc pendant cette période. Et sur l’Amérique de Herbert Hoover, président des Etats-Unis pendant la Grande Dépression, époque où sont apparus dans tout le pays les « Hoovervilles », des bidonvilles constitués de tentes et de cabanes dans lesquels vivaient entassés et misérables des sans-abri et des chômeurs. Jasper, sans emploi, qui sera embauché par Dick pour l’aider dans son projet, en est issu.

Côté intrigue, c’est la dramaturgie qui domine, la tragédie même. Le roman est très dur, les personnages masculins éprouvent des sentiments si forts que la  violence peine à rester dans les pages. Mais si certains passages sont difficiles à lire à cause, justement, de la violence qu’ils exsudent, d’autres nous soutirent des larmes sincères comme, entre autres, les retrouvailles de Dick et de Jessie, la mule martyrisée par son père. Je résiste à l’envie de vous en citer un extrait pour laisser intact votre plaisir de les lire pages 71 et 72. Le simple fait de repenser à cette scène poignante me chatouille à nouveau les paupières… Lionel Salaün sait à merveille dépeindre les sentiments et les états d’âme de ses personnages. Il le fait sans chercher à inonder le lecteur d’un pathos de circonstance, mais celui-ci est présent partout et c’est la gorge serrée que nous lisons certains passages, en particulier ceux qui retracent la vie et la personnalité de la petite Maggie, ainsi que son acceptation de son sort (page 110 et suivantes). Que celui ou celle qui n’a pas essuyé une larme lève la main ! La petite Maggie ferait sangloter un bloc de granit. La misère est ici la maîtresse de tous les maux. Mais au lieu d’engendrer la solidarité comme on pourrait s’y attendre, elle n’est source que de violence, de haine et de vengeance. L’humanité ne peut trouver la moindre place dans un monde aussi noir.
Lionel Salaün écrit comme un auteur américain, je l’ai déjà dit. Eh bien, je le redis. Il y a là un peu du Steinbeck des Raisins de la colère (la misère et les relations familiales, les bidonvilles), du Faulkner (pour la noirceur) avec une écriture digne des grands auteurs américains contemporains. Nul doute que je vais lire et relire quelques œuvres de ces deux grands auteurs. Pourtant et ce sera le mot de la fin, un petit regret. Ce livre si court est d’une richesse, d’une densité incroyables, et beaucoup de thèmes y sont abordés. Mon seul regret est qu’il ne soit pas plus long justement. La narration aurait gagné à être « diluée » dans le temps − au moins histoire que les scènes de violence le soient elles aussi ! L’intrigue, les personnages et le cadre socio-historique dans lequel l’action se déroule constituent un matériau suffisamment épais pour s’accommoder d’une petite centaine de pages supplémentaires. Autant de « belles » choses dans un texte aussi court, c’est bien pour ça que j’aime tant la lecture ! Et que La terre des Wilson va directement à sa place : dans la rubrique Coups au cœur ! Comment ne pas aimer un auteur français qui prend fait et cause pour les Amérindiens à qui l’on a tout pris !

 

 

LES DUST BOWLS

dust bowlLionel Salaün s’appuie sur des phénomènes naturels ayant existé au centre des Etats-Unis pendant la Grande Dépression. L’origine de ces phénomènes est humaine. Pendant l’entre-deux-guerres, les agriculteurs du Middle-West, voulant transformer leurs terres pauvres en greniers céréaliers, ont pratiqué le labour intensif, usant et abusant des pesticides et des engrais phytosanitaires durant une décennie. Liée à la déforestation, à une extrême et longue sécheresse survenue en 1932 et à des vents violents qui ont décapé la terre jusqu’à la creuser, cette agriculture mécanique (l’essor technologique est important) et chimique a donné naissance à la formation d’énormes nuages de poussière, de sable et de terre mélangés, ensevelissant tout sur leur passage. Les terres en question, à l’origine des prairies à bisons naturelles qui ont été ravies aux Indiens puis vendues pour rien aux colons, sont devenues des déserts arides impossibles à exploiter. L’une de ces tempêtes a touché la ville de New York, déversant des millions de tonnes de poussière noire sur la ville lors d’un certain Black Sunday… Une catastrophe écologique, déjà. Due à l’homme, déjà. Sur la terre des Amérindiens, si respectueux de leur environnement. Comme le dit un personnage page 99 : « Après tout, peut-être bien que ce qu’on voit là, c’est jamais que la terre outragée qui se met en colère ». Si vous voulez en savoir plus sur ces phénomènes, ne manquez pas de lire avec attention la dernière page du livre, « Roman et réalité ».