Sorti en 1987 en Hongrie, en France en août 2003 aux Editions Viviane Hamy. 280 pages. Traduit du hongrois par Chantal Philippe. Roman. Prix Femina étranger.

L’auteure. D’origine bourgeoise, Magda Szabo naît en 1917 en Hongrie. Elle y décède en 2007. D’abord enseignante de latin, de hongrois puis de philologie, elle commence à écrire pendant la Seconde guerre mondiale puis s’écarte de la scène littéraire à l’arrivée du gouvernement communiste pour réapparaître une dizaine d’années plus tard, à la fin des années 50, alors que le régime s’adoucit. Elle connaîtra un franc succès dans son pays et à l’étranger, où elle obtiendra de nombreux prix, dont le ‘Prix du meilleur roman européen’ pour Rue Katalin. Avec La Porte, elle deviendra connue en France, où une douzaine de ses romans ont été traduits. C’est pour ma part le premier que je lis. Mais pas le dernier.

L’histoire. Il est clair que Magda Szabo s’est inspirée de sa propre histoire. La Porte est davantage un récit qu’un roman, Emerence le portrait à peine déguisé de sa propre domestique. D’emblée elle nous dit : ‘Mais ma carrière gelée depuis dix ans venait de redémarrer, et dans notre nouvelle maison j’étais redevenue un écrivain à part entière…’, ce qui correspond au silence littéraire de Magda Szabo de l’installation du régime communiste à la fin des années 1940.

De la narratrice, nous ne saurons pas grand-chose sinon qu’elle est écrivain, tout comme son mari avec qui elle n’a pas d’enfant. Son prénom, nous ne le lirons qu’une fois, dans la bouche d’Emerence, à la fin : Magda ! En s’effaçant totalement, l’auteure rend hommage à celle dont elle écrit la vie, du moins les vingt ans qu’elles ont passés ‘ensemble’, tout en essayant d’atténuer la mauvaise conscience voire la culpabilité qui la poursuivent depuis la fin de l’histoire.

A Budapest, au début des années cinquante, sur la recommandation d’une ancienne camarade de classe, la narratrice engage Emerence à son service. Emerence, pourtant âgée, travaille d’arrache-pied de l’aube à la nuit. Par ailleurs concierge d’un immeuble, elle s’investit beaucoup dans l’entretien de celui-ci, mais assume aussi de nombreuses autres tâches dans son quartier, notamment balayer la neige devant onze maisons en hiver, travail titanesque sans cesse à recommencer. Enfin, elle s’engage dans des missions à caractère social auprès des plus défavorisés, des malades pour qui elle prépare des repas substantiels (les plats des marraines), des animaux (chiens ou chats) abandonnés ou errants, qu’elle recueille chez elle. Aux antipodes de la vie calme, rangée et organisée de la narratrice.

Côté caractère, on ne peut trouver femmes plus différentes. L’une (Magda) est croyante pratiquante, calme, aimable, intellectuelle, raffinée, tolérante. L’autre entière et facilement tranchante, fruste voire revêche, inculte mais fière de l’être, athée, manuelle méprisant les intellectuels et les croyants-pratiquants. Vampirisante. Mais d’une intelligence inouïe, d’une bonté viscérale. Le jour de son entretien avec Magda, elle se présente voilée, décide elle-même de ses horaires de travail, de ses émoluments, demande ‘des références’ à son éventuelle patronne. ‘Je ne lave pas le linge sale de n’importe qui’, lui dira-t-elle.

Emerence ne dévoile rien sur elle, préserve ses secrets (surtout son passé, dont Magda comprend très vite que le sujet sera toujours tabou) en gardant perpétuellement fermée la fameuse porte, celle de sa loge chez qui personne n’a le droit d’entrer, pas même son neveu ni son seul ami, un lieutenant de police. Ce premier contact est si incompatible avec la dialectique ‘normale’ salarié-employé que la narratrice, qui regrette de l’avoir contactée, se prend à souhaiter qu’elle refuse de travailler pour elle. Mais mari et femme ont impérativement besoin de quelqu’un pour les aider et l’engagent. Ou plutôt ‘sont engagés’ par elle car très vite, c’est elle qui va régenter la maison ainsi que ses habitants, allant même jusqu’à la redécorer selon ses —mauvais— goûts.

Les deux femmes, dans un premier temps, se tiennent à distance, souvent proches de l’affrontement. Leurs relations passeront par tous les stades : observation, indifférence, frictions, mépris, jusqu’à ce que survienne subitement, dans le premier tiers du roman, un changement de situation radical qui va les rapprocher. On comprend que ces relations vont constituer l’essentiel de l’histoire mais on attend également autre chose. Pour le lecteur le mystère puis le doute s’installent, voire la suspicion à l’égard d’Emerence qui garde sa porte fermée (tout comme ses volets et ses fenêtres). Qu’a-t-elle à cacher de si important à l’intérieur, pourquoi est-elle si secrète sur sa propre vie et son propre passé, elle qui sait si bien amener les autres à lui faire des confidences, elle qui connaît tout de la vie de Magda ?

 

Une fois, une seule, elle fera entrer Magda chez elle…

 

Le style. Très littéraire, très dense, l’écriture suit le récit avec beaucoup de précision en un crescendo continu. La tension, présente dès les premières pages, est entretenue tout au long du roman. Même si l’absence presque totale de dialogues et les phrases souvent trop longues ralentissent un peu la lecture, le phrasé général n’en est pas vraiment alourdi car le lecteur est à ce point prisonnier de l’intrigue, subjugué par l’écriture qu’il ne voit ni les paragraphes ni les pages défiler. Hommage doit être également rendu à Chantal Philippe, traductrice de nombreux autres livres de Magda Szabo, pour avoir si bien rendu la limpidité mais aussi la densité du style de l’auteure.

Mon avis sur le livre. Je suis entrée dans les pages de La Porte sans savoir ce que j’allais y trouver : un polar ou un thriller littéraire, quelque chose dans ce goût-là, éditions Viviane Hamy obligent… J’ai eu un peu de mal au départ à me situer dans la lecture tout en ayant été happée dès les premières lignes par sa belle écriture.

Mais j’y ai trouvé bien autre chose, ou plutôt beaucoup plus que ça. En réalité, j’ai pris une grande claque émotionnelle. De page en page, en même temps que la tension s’épaissit, que le passé d’Emerence éclaire son présent, l’émotion monte (au point, je n’ai pas honte de le dire, que j’ai lu les cent dernières pages en pleurant à chaudes larmes). Et que la fin m’a serré le cœur aussi fort qu’un étau. La Porte aurait aussi bien pu s’appeler ‘Un cœur simple’ ou ‘La Servante au grand cœur’. Rares sont les personnages de roman aussi orgueilleux, farouches, horripilants, aussi tranchants qu’Emerence. Mais rares sont les personnages aussi purs, droits, serviables, nobles. La charité et la générosité faites femme. Plus on avance dans la lecture, plus on découvre que ces deux vertus s’étendent chez Emerence à toutes les catégories d’êtres vivants, notamment les animaux de compagnie, qui sont des éléments porteurs dans l’histoire. Chien et chats contribuent pour beaucoup à l’émotion générale, en particulier Viola (le chien) grâce à son dévouement, à son amour fusionnel pour Emerence.

Dans un autre registre, Magda Szabo nous donne à réfléchir sur le bien-fondé du mensonge. Pas n’importe lequel, le mensonge ‘charitable’, le seul, peut-être, considéré comme justifié ou justifiable, celui qui peut aider, épargner, sauver une personne aimée. Mais dans le cas présent, ce mensonge, consécutif à la trahison de Magda, aura au contraire des conséquences dramatiques bien différentes de celles escomptées.

Un tout petit bémol en ce qui me concerne, mais c’est bien pour en trouver un… Le suspense est entretenu jusqu’à la fin puisque la porte ne s’ouvre que deux fois. La première par Emerence qui invite Magda à entrer, la seconde dans la dernière partie, lorsqu’il est impossible de faire autrement. Pourtant, une fois ‘visité’ l’appartement d’Emerence, je me suis demandé si tant de secret était nécessaire ou si la porte n’avait pas plutôt un rôle symbolique, celui de l’enfermement auquel le régime communiste soumet les populations. Ou bien une barrière virtuelle derrière laquelle se mure l’héroïne pour ne rien livrer de son passé. Une porte qui, en tombant, causera des dommages irréversibles.

Je n’avais auparavant rien lu de Magda Szabo. Pour finir, cette lecture m’a renversée, je ne suis pas sûre de l’oublier un jour. Le récit du passé d’Emerence, notamment son enfance, sa jeunesse mais, surtout, sa vie et ses actions pendant la guerre, éclaircit son présent en élucidant peu à peu le mystère. Les clés nous sont données par petites touches, des indices laissés ça et là nous permettent de comprendre ses agissements et son tempérament. Plus nous avançons dans la compréhension, plus l’émotion monte, nous submerge. Le personnage d’Emerence se dévoile sous nos yeux dans toutes ses contradictions, dans toute sa grandeur d’âme, et je pèse mes mots. Tout cela nous est confié avec amour, compassion et une grande bienveillance de la part de l’auteure. Tout cela ne peut que faire couler nos larmes. Un grand, grand coup de cœur. Un vrai bonheur de lecture.

 

Voici quelques extraits qui révèlent le respect, l’amour profonds que la narratrice porte à sa ‘domestique’ et montrent à quel point elle lui est supérieure. Ainsi, en page 163 :

‘Emerence est bonne, généreuse, magnanime, elle honore Dieu par ses actes, même si elle en nie l’existence, Emerence est serviable, toutes les choses auxquelles je dois m’efforcer de penser sont naturelles pour elle, et peu importe qu’elle l’ignore, sa bonté est innée, la mienne m’a été inculquée, je me suis bornée par la suite à respecter certaines normes éthiques

Et page 214 : ‘Elle était un exemple pour tout le monde, elle aidait chacun, la poche de son tablier amidonné livrait des bonbons enveloppés dans du papier, des mouchoirs de toile immaculée qui s’envolaient en bruissant comme des colombes, elle était la reine de la neige, la sécurité, la première cerise de l’été, la première châtaigne sortant de sa bogue à l’automne, les citrouilles resplendissantes l’hiver, au printemps le premier bourgeon de la haie. Emerence était pure, invulnérable, elle était le meilleur de nous-mêmes, celle que nous aurions aimé être. Emerence au front toujours voilé, au visage lisse comme un étang, ne demandait rien à personne, ne dépendait de personne, toute sa vie elle s’était chargée des autres sans jamais dire un mot de sa peine… Emerence était d’une bonté sans discipline, d’une générosité sans arrière-pensée, elle ne dévoilait son abandon qu’à un autre abandonné, n’avait jamais dit combien elle était seule…’.

‘Elle était le meilleur de nous-mêmes, celle que nous aurions aimé être’… Voilà, c’est dit, c’est écrit, juste pour ça, juste pour rencontrer au moins une fois la servante au grand cœur et ne jamais l’oublier, il faut ouvrir très grand La porte et la garder ouverte jusqu’à la fin. Une histoire comme on n’en lit pas tous les jours… malheureusement ! Je l’ai lu grâce à ma popine, que je remercie chaudement de me l’avoir recommandé !

 

En deux mots

Portrait de femme écrit comme un thriller sociétal, La Porte est aussi l’histoire d’une amitié improbable. Elle aborde des sujets essentiels comme l’importance de certains choix, le poids du secret, la trahison et la culpabilité qu’elle entraîne. Un récit authentique, bouleversant, remarquablement bien écrit, dont l’histoire nous poursuivra longtemps.