Sorti en août 2015 chez Albin Michel, Collection Grandes Traductions. 320 pages. (Deuxième) Roman. Traduit (magistralement) de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso.

En quelques mots

Magistralement écrit, magnifiquement traduit, La neige noire est une œuvre incantatoire, puissante, sublime, à la fois tragédie antique et long poème en prose. Incontournable. Rare. Pétri d’une violence qui fait très mal mais n’est jamais gratuite. Coup de cœur, coup au cœur, coup à l’âme. Un roman, ouf !


L’auteur. Paul Lynch a encore un pedigree assez court sur le Net, La neige noire étant son second roman. Né en 1977 en Irlande, dans le Donegal, il a grandi près d’Inishowen (qui a servi de cadre à un roman éponyme de Joseph O’Connor). Il vit aujourd’hui à Dublin. Critique de cinéma et journaliste (Sunday Times entre autres), il se lance dans l’écriture avec Un ciel rouge, le matin (rubrique Coup de cœur de ce blog), qui a été finaliste en France du Prix du Meilleur livre étranger. La neige noire a connu lui aussi un grand succès d’estime dès sa sortie. Il figurait dans la Sélection Rentrée du magazine Télérama.

 

L’histoire. 1945, région du Donegal, Ulster, Irlande du Nord, la terre natale de l’auteur. Le livre s’ouvre sur un incendie dans l’étable d’une ferme irlandaise, entraînant la mort des quarante-trois vaches s’y trouvant et de l’employé du fermier, Matthew Peoples, venu tenter de les libérer. Un morceau d’anthologie absolu tant dans la montée en tension que dans la description de l’incendie et du feu, dont l’auteur parle comme d’une  entité vivante douée de volonté. Passage aux visions dantesques qu’il vaut mieux ne pas lire la nuit comme je l’ai fait car l’odeur de la neige noire et des chairs carbonisées m’a tenue éveillée jusqu’à pas d’heure ! Mais que l’on n’est pas prêt d’oublier quand on l’a lu. Avec une telle ouverture la barre est placée haut ; mais le reste n’aura aucun mal à suivre.
Les victimes de cet incendie (criminel, accidentel ? Nous l’apprenons au fil des pages) sont Barnabas Kane, son épouse Eskra, ainsi que leur fils de quatorze ans, Billy. Rentrée d’Amérique alors que Billy parlait à peine -Barnabas faisait partie de ces Irlandais, principaux édificateurs, avec les Iroquois, des gratte-ciel de New-York-, la famille s’était installée dans cette ferme et réussissait tout juste à s’en sortir au prix d’un travail intense.
Foudroyé par l’incendie, Barnabas tourne en rond dans sa ferme ravagée et noire de suie (la neige noire). Et dans son esprit. Sa femme ne reconnaît plus l’homme qu’elle a épousé par amour. Mais elle lutte pour leur survie et le porte à bout de bras jusqu’à le sortir de sa torpeur. Le mauvais sort s’acharne, elle commence peu à peu à perdre confiance elle aussi. Les disputes sont de plus en plus fréquentes, les discussions se terminent par des non-dits qui ont un rôle important dans le déroulement de l’histoire, privant l’un et l’autre d’une partie des pensées ou des agissements de l’autre et les empêchant d’agir de pair. Alors qu’ils s’aiment d’amour. La solidarité paysanne est un vain mot, elle ne fonctionne pas pour ceux qui ont quitté le pays. Les péripéties malheureuses se succèdent. Sur quelque trois mois seulement, on assiste aux conséquences de l’incendie et à la descente aux enfers de cette famille, pourtant unie aux prémices de l’histoire.
La psychologie des personnages est dépeinte avec une grande finesse. Le père, assez rustre, taiseux sensible et têtu, est un homme enclin aux réflexions profondes mais peu habile à les exprimer. La mère, d’origine irlandaise mais née à Brooklyn, épouse et mère aimante, est aussi une travailleuse infatigable. Billy enfin, le fils adolescent en voie de perdition et qu’on voudrait sauver. Les personnages secondaires sont assez emblématiques d’une campagne que l’on pourrait croire aujourd’hui disparue. On est en 1945, la guerre sert de toile de fond (sonore mais pas visuelle) et l’on manque de presque tout. Mais ce qui les caractérise surtout, ce sont les croyances quasi superstitieuses en un dieu vengeur, le refus du progrès, le repli sur soi et le rejet de celui qui n’est pas né (et resté) ici.
Le style. L’écriture est hors normes, oui, hors normes. Parce qu’elle est d’un classicisme rarement rencontré dans la littérature contemporaine, pour ne pas dire jamais (mais il y a tant de livres que je n’ai pas lus…). Je dirais même sans hésiter qu’elle est romantique, au sens premier du terme. Un souffle lyrique intense habite les pages et les phrases, toutes les phrases. La lecture est un émerveillement constant. Le lecteur ne risque pas de s’ennuyer. Même quand il ne se passe rien, la narration de ce «rien» coupe le souffle. La traduction, qui n’a pas dû être aisée, frôle la perfection, et il faut en remercier Marina Boraso, qui a déjà magnifiquement traduit le premier roman de Paul Lynch.
Je ne peux m’empêcher de comparer ce jeune auteur irlandais à Chateaubriand pour ses envolées d’un lyrisme baroque et son écriture incantatoire. Et à Victor Hugo, rien de moins, pour la poésie puissante qui s’y exprime, scandée comme des vers sans rimes. Comme avec des images cinématographiques, le lecteur voit, entend et sent les scènes à mesure que l’auteur les dépeint, notamment celle de l’incendie, véritable morceau de bravoure en rouge et noir. Toute la magie de Un ciel rouge, le matin est présente ici aussi pour décrire en couleurs, en musique et en odeurs une nature hostile et omniprésente, loin, très loin de l’Irlande des catalogues touristiques, bien qu’aussi belle. L’importance de la couleur est à souligner : toutes les couleurs pour les cieux, décrits de mille et une façons différentes, la terre des landes et des tourbières, dont les odeurs imprègnent aussi les pages. L’écriture est visuelle, sensuelle, jusque dans la description physique des personnages et des animaux (la peau du visage et des mains, les yeux, la silhouette). L’auteur sait rendre la nature luminescente, un exploit stylistique car le temps et le ciel changent plusieurs fois par page. La lumière, celle d’un violent orage ou celle d’une aube timorée, est omniprésente, comme pour mieux cerner, contrarier la noirceur des faits.
Certains passages sont à lire à voix haute pour mesurer l’absolue beauté du style, s’arrêter sur la nième description du ciel tourmenté et de la lande inondée. La puissance stylistique de certains auteurs réside souvent dans leur habileté à décrire des horreurs (guerres, crimes, catastrophes…) de manière très littéraire et poétique en présentant la laideur enrobée de beauté. Les exemples sont nombreux. Mais avec Paul Lynch, c’est la perfection pure, le grandiose ! Pas une phrase qui cloche, pas un mot déplacé ou inutile, pas de lourdeurs… Côté style, il sera vraiment difficile de faire mieux dans les années à venir, que dis-je, de faire aussi bien ! Ce n’est que le second roman de l’auteur mais il est d’ores et déjà installé dans le classicisme de demain, et ce depuis son premier livre.
Pour exemple, voici un extrait du premier chapitre, l’incendie de l’étable. Page 24, le feu dans toute sa splendeur : Il entend le feu produire ses propres sonorités, un ronronnement profond et satisfait de bête restée aux aguets, ramassée sur sa malveillance et qui se réjouit à présent de sa libération. (…) On aurait dit que l’incendie avait porté l’atmosphère à ébullition. Une limaille de suie à la douceur de neige se posait, fragile, sur la peau. Le feu grondait si fort dans son avidité qu’il ressemblait à une puissance colossale lâchée sur la terre, une force épique dont la brutalité possédait l’énergie féroce d’une mer qui déferle.
Mon avis. Sortant de la lecture de Sable mouvant de Henning Mankell, il me fallait trouver un petit polar pas trop violent, ou rester dans l’excellence. Pour n’être pas encore tout à fait remise de la lecture dUn ciel rouge, le matin et m’être promis de lire rapidement le suivant, je me suis tournée automatiquement vers Paul Lynch et son second roman La neige noire. La première page m’emballe par son style, déjà. Retournant le livre pour le poser, je tombe sur la quatrième de couverture (que je lis pourtant rarement) et j’y lis ce qui suit :
Brillant et hypnotique, un roman dans lequel le lecteur plonge en se laissant habiter par les sons et les rythmes. Paul Lynch fait chanter chacune de ses pages comme le faisaient les grands maîtresPhilipp Meyer.
Philipp Meyer dont j’attends avec fébrilité un autre roman et que j’ai définitivement placé très haut dans ma liste d’auteurs fétiches. Forte de cette formidable caution, je me suis jetée sur cette lecture. Et ce fut une grande claque.
Le Chateaubriand des temps modernes, c’est ce que j’ai pensé au début et tout au long du livre. Mais je ne reviendrai pas davantage sur le style même si je pourrais sans peine continuer à l’encenser. En ce qui concerne l’histoire, aucun doute, on est dans la tragédie grecque. Inéluctabilité du destin, prédications funestes, présence d’un dieu vengeur et châtiment biblique. Barnabas croit voir s’ouvrir pour lui les portes de l’Enfer. Selon les croyances populaires locales, il doit être puni pour avoir quitté son pays, y être revenu ne l’exempte pas du châtiment, il est ce que les autres villageois appellent ‘un faux-pays : Je suis originaire de ce pays, mais je n’en fais pas partie’.
Paul Lynch aime son pays. L’Irlande est au cœur de ses deux romans. Un ciel rouge, le matin est l’épopée d’une poursuite impitoyable hors de l’Irlande. Ici, tout aussi lyrique et dramatique, nous assistons au retour au pays d’un exilé de longue date.
La neige noire est un roman hors normes, mais aussi hors temps. S’il se déroule en 1945 en Irlande, il pourrait tout aussi bien se situer en Bosnie aujourd’hui, en France au Moyen-Age. Avec des flèches acerbes envoyées, par les deux personnages adultes, contre certains travers des populations isolées : les superstitions paysannes, l’identité exacerbée, hissée au communautarisme, au point de rejeter celui qui revient au pays après une période d’immigration, et surtout la religion et ce qu’elle peut avoir d’intolérant et d’arriéré. Toutes notions qui prévalent sur la solidarité, la confiance et la bonne intelligence. En témoigne cette citation, une réflexion que se fait Eskra, page 125 :
Fichu pays. Elle maudit les vues obstinées qui les ont conduits ici, la misère d’une région qui ne semble pas avoir évolué en l’espace d’un siècle, ces gens qui se contentent de trois fois rien, heureux de vivre comme si le monde n’avait pas changé. A peine quelques voitures et une poignée de camions, et cette pauvreté qui persiste, pareille à une réticence qui rayonnerait d’eux, un tempérament aussi intraitable que le roc. Et puis il y a cette expression qui semble incrustée sur les visages, les regards insistants de la suspicion, comme un jugement biblique qui vous déclare absolument étranger si vous n’êtes pas né sur ce sol.
Il y a, en dépit du silence des personnes, beaucoup d’amour dans ce roman. Les personnages aiment les animaux et en prennent soin (même si le père est parfois un peu brutal avec la mule quand elle rechigne à la tâche). Mais, surtout, les personnages s’aiment, d’amour conjugal et d’amour filial. Si Billy appelle en privé ses parents la vieille et le vieux, il les aime profondément de son amour de jeune. Mais les sentiments se taisent comme les personnages sauf quand ils deviennent trop forts et finissent par envahir leurs pensées, comme en page 105, s’agissant d’Eskra :
En le voyant aujourd’hui dans la cour, le dos un peu voûté, elle est visitée par une vision fulgurante, la vie de Barnabas se déployant dans son entier, et avec elle l’image de la vieillesse future, le déclin de sa splendeur ; la saisit alors une émotion inattendue, un jaillissement de compassion intense et sincère et, en même temps, une envolée d’amour pur qui s’échappe d’elle comme un oiseau.
Rarement un roman m’aura autant bouleversée de bout en bout. Mais ici, les dernières pages m’ont lacéré le cœur. Je l’ai terminé en larmes, véritablement. Et de nuit, malheureusement. On le sent dès le début, l’histoire sera âpre et l’issue ne peut qu’être malheureuse, pas le pire du pire, non, mais sûrement pas un bonheur sans nuages. Pourtant, des fragments d’espérance se faufilent à l’occasion d’une rencontre ou d’une conversation dans le dernier tiers du livre et l’on veut y croire. Je m’attendais à une fin mitigée, au mieux comme au pire. Mais ces quelques notes d’espoir se sont vu balayées d’un trait rageur de l’auteur. Et comme c’est lui qui décide…  Par chance, les derniers mots sont des mots d’amour…
J’ai donc eu droit à un second endormissement difficile et me suis juré de ne lire que des bluettes au moment d’éteindre la lumière. Mouais… Au matin, j’avais «pardonné» à l’auteur et le suppliais déjà de sortir vite, vite, vite son prochain roman !  Car j’ai a-do-ré celui-ci. L’auriez-vous deviné ?
Dans les extraits suivants, il donne corps aux cieux et dote la nature austère de pouvoirs malfaisants. Ainsi, page 95, en couleurs : Dans la cour, elle observe à la tombée du jour les métamorphoses du ciel, une butte de nuages roulant leur colère au bord de l’horizon rouge sang. Ce qui vient de la mer a raison du soleil couchant et vibre de lointaines lueurs d’orage, et dans la noirceur qui se rassemble elle voit s’avancer quelque chose d’inexorable.
Et page 137, en noir et blanc : Le ciel était devenu tout sombre, drapant la ville d’un gris sans nuances qui posait comme une souillure sur la clarté enfuie.
Ou page 294, couleur de la colère : Ce soir-là, il y a deux soleils dans le ciel. Le vent a dispersé vers l’ouest des nuages étranges, et les traînées bleues ressemblent à des écharpes de fumée. L’ovale de la lune vogue parmi elles, enflammé et comme agrandi, nargue de son éclat le soleil déclinant et tisse un brocart de lumière, versant sur toute chose la splendeur de son flamboiement ocre.
Alors, Châteaubriant, Victor Hugo, Lamartine peut-être ?  Mais à quoi sert de comparer, Paul Lynch a son style propre, puissant au point de nous emporter comme des pantins dans ses pages.
Page 185, c’est la campagne qui est peinte comme un tableau : Ces journées pluvieuses ont réveillé la campagne, les herbes folles percent impatiemment la terre. Partout s’exprime la férocité du printemps, ce soulèvement contre les forces de la mort qui renferme un déploiement de puissance continu, capable de dérouler les feuilles des bourgeons et de tirer la fleur de son bulbe.
Les jardiniers apprécieront.
La neige noire marquera longtemps mon esprit, comme Un ciel rouge, le matin auquel je pense encore. Avec son écriture incroyable et ses histoires rugueuses, Paul Lynch, véritable ovni dans le ciel littéraire, a de beaux jours d’écrivain devant lui et nous de grands bonheurs de lecture en perspective. Il y a longtemps que je n’avais lu un livre aussi lentement, en savourant chaque tournure de phrase, chaque description et chaque sentiment perçu. Et en y revenant. Comme j’envie ceux qui ne l’ont pas encore lu !
Petit conseil pour une lecture avisée. Si comme moi vous ne craignez pas la violence (non gratuite) en littérature mais avez l’œil naturellement coulant quand vous tombez sur des passages poignants, évitez de lire ces passages quand il fait nuit, quand vous êtes seul(e) ou quand il pleut. N’ajoutez pas des circonstances aggravantes au lacrymogène présent dans les pages. Ou de l’eau au moulin. Ou de l’huile sur le feu. Cela dit, ce roman est beaucoup, beaucoup moins violent que d’autres, le précédent de Paul Lynch notamment. C’est juste la vie elle-même qui, ici, est violente. Quand je vous disais qu’un bon livre, ça se mérite ! Un excellent bien plus encore. Je ne l’ai jamais dit ? Alors je le dis : un excellent livre, ça se mérite ! Et le mérite passe d’abord par les bonnes conditions de lecture ! Si comme moi vous êtes « émôtive » bien sûr !