Sorti en août 2013 chez Actes Sud. 221 pages. Roman.

L’auteure. Valentine Goby est née en 1974 à Grasse. Après des séjours dans l’humanitaire en Asie, elle enseigne les lettres et le théâtre avant de se consacrer totalement à l’écriture : ateliers, conférences, littérature pour la jeunesse et romans pour adultes. Elle est l’auteure de nombreux romans qu’elle écrit à la cadence d’au moins un par an et qui ont presque tous obtenu une récompense. Son premier roman, Note sensible, date de 2002. Kinderzimmer, son dernier, a obtenu le Prix des Libraires 2014.

L’histoire. Il m’est impossible de la raconter. Je peux seulement la résumer en quelques lignes. Le reste, il faut le lire, le commenter en famille et/ou entre amis.

Une femme, Suzanne Langlois-Delorme, passe dans les lycées pour y raconter son internement dans le camp de Ravensbrück. Lorsqu’un jour une jeune fille lui pose une question inattendue : ‘Alors, quand avez-vous su que vous alliez à Ravensbrück ?’, troublée, elle ne sait quoi répondre et interrompt sa narration. Très habilement, l’auteure la fait reprendre au chapitre suivant par Mila. Ce n’est plus Suzanne qui parle au passé, mais son double, Mila, qui le fait au présent.

En avril 1944, Mila, résistante, est arrêtée, emprisonnée, questionnée puis déportée à Ravensbrück avec 40000 autres ‘déportées politiques‘ (ni juives, ni malades, ni vieilles). Orpheline de mère depuis l’âge de sept ans, elle est peu au fait des questions féminines intimes. Alors, même si elle n’a plus ses règles depuis plusieurs semaines, elle n’a pas la certitude d’être enceinte. C’est au camp qu’elle s’en rendra compte et découvrira, après avoir mis son enfant au monde dans des conditions dantesques, qu’il existe une Kinderzimmer, une ‘Chambre des enfants’ à l’intérieur du camp. Mais ce n’est pas pour autant que les nourrissons ne meurent pas de faim, de froid et de maladies. Une toute petite poignée survivra à la libération du camp.

Avec une précision journalistique, Valentine Goby relate la vie de Mila et de ses compagnes jusqu’à la victoire définitive des Alliés. Page après page, chapitre après chapitre, ligne après ligne, nous sommes aux côtés de Mila à subir le pire. Comment faire pour ne serait-ce qu’énumérer tout ce à quoi sont soumises ces déportées traitées comme… De la marchandise ? De la viande avariée ? Des numéros ? Des moins que moins que rien ? De la chair à brûler ? Le récit, tel un journal sans date et reconstitué, est une interminable liste d’exactions commises sur ces femmes qui nous entraîne dans les profondeurs les plus noires de l’âme humaine, si l’on peut parler d’âme. Les descriptions sont d’une grande précision et rien n’est épargné bien que l’on ne soit pas dans la surenchère gratuite. Je crois que j’en ai ‘appris’ plus ici que dans tous les autres livres réunis que j’ai lus sur ce thème. Un crescendo dans l’horreur qui met nous met mal à l’aise de bout en bout mais nous retient par l’attente d’une lueur d’espoir inespérée peut-être, au détour d’une page. Un détail infime qui pourrait nous donner à croire que tout va s’arrêter.

C’est seulement chez les déportées que nous trouvons amour et solidarité, entraide et amitié. Là aussi la liste est longue de tous les subterfuges utilisés pour voler n’importe quoi qui pourrait se manger ou chauffer la Kinderzimmer, pour protéger les plus faibles parmi les plus faibles (comprendre les presque mortes), pour tenter par tous les moyens même ridicules, enfantins, de ralentir le processus concentrationnaire et l’extermination. Les femmes s’aiment, se comprennent, s’entraident et se soutiennent. Mila n’est pas seule, elle trouve (et perd) de nombreuses amies au cours de ces mois de déportation, notamment Teresa, qu’elle aimera comme sa propre mère. Curieusement, ce sont les passages où la tendresse entre les prisonnières, le partage des riens qu’elles possèdent, la force pour tenir coûte-que-coûte, la solidarité ultime qui m’ont émue aux larmes bien plus que les atrocités commises, qui ont provoqué des vagues de colère et de révolte. Et cette terrifiante histoire vraie remplie de morts et de cadavres, écrite dans une langue magnifique et musicale, détaillée par le menu mais sans pathos, est en cela une formidable leçon de survie, de vie tout court !

Le style. L’écriture est majestueuse. Sa musique résonne dès les premières lignes. Tellement belle qu’on se demande si l’auteure va réussir à tenir jusqu’au bout de l’horreur avec de si beaux mots. En même temps, une si grande beauté dans la forme permet d’aborder le contenu avec un certain détachement et rend la narration plus aisée peut-être pour l’auteure en évitant le pathos, inutile. Racontée à la troisième personne et au présent, comme si le récit de Mila se déroulait sous nos yeux presque en direct, l’histoire alterne les langues, essentiellement le français et l’allemand, mais aussi de temps à autre des traductions de mots picorés chez les déportées qui viennent de toute l’Europe. Les mots et expressions allemands, intégrés dans le texte sans changement de police et sans guillemets, ne sont pas tous traduits, à nous d’en découvrir le sens en même temps que Mila. Ils nous font découvrir presque ‘de l’intérieur’ l’incompréhension des prisonnières à qui on hurle des ordres et des insultes dans une langue qu’elles ne comprennent pas, et augmentent l’intensité terrifiante s’il en était besoin. Parfois aussi, malgré l’horreur, la présence incongrue de traits d’humour dans les dialogues entre femmes. Admirable. J’avoue que je n’ai pourtant pas eu le cœur de sourire.

Mon avis. L’innommable, l’indicible, l’impensable, l’inénarrable, l’irréparable… L’Impossible. Ils sont pourtant racontés là.

Il faut du courage pour lire ce livre. Combien en a-t-il fallu pour l’écrire ?! Dès les premières pages l’horreur et la honte nous sautent au cœur et ne nous lâchent plus jusqu’à la fin. Impossible de l’aimer, mais impossible de le lâcher. On avance en lecture comme dans un cauchemar éveillé en espérant se réveiller et constater que… c’était bien un cauchemar.

J’ai lu pas mal de livres sur la Seconde Guerre mondiale, sur les SS, sur la Shoah et sur les camps de concentration, chaque fois horrifiée. Le dernier en date, Charlotte de David Foenkinos, pourtant terrible par moments, me semblerait maintenant léger. Jamais encore je n’avais lu tant de détails dans l’atroce, jamais je n’avais éprouvé ce sentiment de malaise persistant me poussant tantôt à arrêter de lire, tantôt à continuer pour arriver au bout de l’histoire en espérant quand même trouver une once d’humanité et d’espoir dans ce monde plus noir que le néant. Au mitan du livre, je l’ai mis dans un coin me disant ‘j’arrête, c’est trop dur, je ne peux plus continuer, je ne vais pas le terminer, ça ne s’arrêtera jamais, ça ne peut pas s’arrêter… Je suis malade de lire ça’. Il était très tard et j’ai très peu dormi cette nuit-là. Le lendemain matin, j’ai fait quelque chose que je ne fais jamais : aller lire la fin. Avec l’intention de finir ma lecture à la seule condition qu’il y ait une lueur d’espoir dans les dernières pages. Je ne me sentais pas sinon la force de continuer. Et j’ai terminé le livre. Même si la deuxième moitié du livre est encore plus noire que la première. Et toujours sans concessions.

‘L’homme est un loup pour l’homme’. Plaute, écrivain et dramaturge romain du IIIe siècle avant J.-C., a écrit cette maxime reprise plus tard par le philosophe anglais Thomas Hobbes et entendue en boucle de tout temps quand il est question de grande cruauté. Cette affirmation n’est pas un euphémisme comme j’ai déjà pu l’entendre, elle est juste complètement fausse ! Elle est basée sur une méconnaissance du loup qui, à l’époque, représentait certes un danger réel, mais était surtout dans l’imaginaire collectif l’incarnation du mal. Aujourd’hui, il suffit de voir des documentaires ou de lire des livres sur ce grand prédateur (certes il l’est, pour se nourrir) pour savoir qu’il ne saurait se mesurer à l’homme en matière de cruauté. A-t-on vu des loups tenter d’anéantir une autre espèce animale que la leur au prétexte qu’ils ont, eux, la suprématie de la ‘race animale’ ?

C’était pour les philosophes mal connaître le loup, encore moins l’homme. Car aucun animal, pas plus le loup que n’importe quelle autre bête «sauvage» (selon les critères humains de langage) n’est capable de faire à un autre individu (de son espèce ou d’une autre) ce que je viens de lire ici. Et je me suis posé la question : puisque c’est une certaine forme d’intelligence « supplémentaire » présente chez l’homme qui fait toute la différence entre l’humain et l’animal, est-ce elle aussi qui transforme l’humain en animal ? Non, car l’homme, en tout cas le nazi,  n’est pas digne d’être un animal. Surtout pas un loup. Et j’espère pour ce dernier qu’on ne pourra jamais entendre dire : ‘le loup est un homme pour le loup !’

Pourquoi parlé-je du loup ? Parce que la citation m’est venue spontanément à l’esprit en lisant, mais aussi certainement pour prendre inconsciemment de la distance avec Kinderzimmer.

J’ai scrupule à dire que j’ai aimé ce livre tout comme j’ai scrupule à dire le contraire. Je peux juste dire que c’est un livre hors normes, unique, à lire absolument ne serait-ce que pour ne pas oublier que l’homme est capable de tout, qu’il n’est pas un loup pour l’homme mais un barbare.

Quant à l’écriture de ce roman, je me suis demandé comment Valentine Goby en avait eu l’idée, le thème et le personnage. Comment elle avait accumulé une telle connaissance des camps de concentration, de celui-ci en particulier et surtout de cette pouponnière. J’ai trouvé sur Internet l’explication qu’elle en donne. Je la retranscris ici dans son intégralité.

D’abord, il y eut cette rencontre, un jour de mars 2010 : un homme de soixante-cinq ans se tient là, devant moi, et se présente comme déporté politique à Ravensbrück. Outre que c’est un homme, et à l’époque j’ignorais l’existence d’un tout petit camp d’hommes non loin du Lager des femmes, il n’a surtout pas l’âge d’un déporté. La réponse est évidente : il y est né. La chambre des enfants, la Kinderzimmer, semble une anomalie spectaculaire dans le camp de femmes de Ravensbrück, qui fut un lieu de destruction, d’avilissement, de mort. Des bébés sont donc nés à Ravensbrück, et quoique leur existence y ait été éphémère, ils y ont, à leur échelle, grandi. J’en ai rencontré deux qui sont sortis vivants de Ravensbrück, ils sont si peu nombreux, et puis une mère, aussi. Et la puéricultrice, une Française, qui avait dix-sept ans alors. C’était un point de lumière dans les ténèbres, où la vie s’épuisait à son tour, le plus souvent, mais résistait un temps à sa façon, et se perpétuait : on y croyait, on croyait que c’était possible. Cette pouponnière affirmait radicalement que survivre, ce serait abolir la frontière entre le dedans et le dehors du camp. Envisager le camp comme un lieu de la vie ordinaire, être aveugle aux barbelés. Et donc, se laver, se coiffer, continuer à apprendre, à rire, à chanter, à se nourrir et même, à mettre au monde, à élever des enfants ; à faire comme si. J’ai écrit ce roman pour cela, dire ce courage fou à regarder le camp non comme un territoire hors du monde, mais comme une partie de lui. Ces femmes n’étaient pas toutes des héroïnes, des militantes chevronnées, aguerries par la politique et la Résistance. Leur héroïsme, je le vois dans l’accomplissement des gestes minuscules du quotidien dans le camp, et dans ce soin donné aux plus fragiles, les nourrissons, pour qu’ils fassent eux aussi leur travail d’humain, qui est de ne pas mourir avant la mort. Mila, mon personnage fictif, est l’une de ces femmes. Kinderzimmer est un roman grave, mais un roman de la lumière.»

J’aurais pu, comme je le fais dans presque toutes mes chroniques, relever quelques passages emblématiques mais je m’en suis sentie incapable. Trop peur d’avoir encore plus mal pour ces femmes (et ces bébés) et impossibilité de choisir les extraits tant ils sont nombreux.

Ce livre m’a poignardée comme nul autre. Il est si grave et dérangeant qu’il fait mal véritablement. Je ne suis pas prête d’oublier Mila, Lisette et Teresa. Parce qu’il raconte de façon romancée un épisode réel de l’histoire concentrationnaire, il est urgent et impératif de le lire pour ne pas oublier que l’homme est capable du meilleur mais surtout du pire et pour le devoir de mémoire. Ce devoir que Mila s’entraînait à exercer en mémorisant à tout prix les dates, les noms des mortes, les événements marquants, les atrocités, toutes, sans exceptions, parce qu’elle savait qu’il fallait bien que quelqu’un raconte…

J’ai hésité à le mettre dans mes coups de cœur pour sa grande dureté. Mais il est aussi indispensable que dur, alors, je l’y mets, et tout en haut de la liste, mais ‘coup de cœur’ devient ‘coup au cœur’ ! C’est un très grand livre qu’on ne peut oublier je pense et dont on ne peut sortir indemne comme on dit souvent mais là c’est vrai.

Pour terminer comme l’auteure sur une note d’espoir, disons que dans un univers de mort l’histoire de Mila et ses ‘sœurs’ est un véritable hymne à la vie. Vivre est une œuvre collective, pensait Mila.

Je crois que je vais maintenant me précipiter sur n’importe quel roman léger. Ou sur une BD de la bande à Charlie. En attendant de lire un autre Valentine Goby, que j’espère moins grave. Banquises et Des corps en silence sont dans ma PAL depuis un bout de temps… Et dès que je m’en sens le courage, je retourne à mes chers ‘Sauvages’, les Indiens ! Sauvages, j’ai dit sauvages ?

Les deux mots de ma popine

Plus proche d’un témoignage que d’un roman. A la limite du supportable.

Une seule citation, sur la survie. Teresa à Lila : Vivre c’est ne pas devancer la mort, à Ravensbrück comme ailleurs. Ne pas mourir avant la mort, se tenir debout dans l’intervalle mince entre le jour et la nuit, et personne ne sait quand elle viendra. Le travail d’humain est le même partout, à Paris, à Cracovie, à Tombouctou, depuis la nuit des temps, et jusqu’à Ravensbrück. Il n’y a pas de différence.