Sorti en août 2015 chez Christian Bourgois Editeur. 197 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière. Titre original : God Help the Child.

L’auteure. Je ne devrais pas avoir à présenter Toni Morrison. Une des plus grandes dames de la littérature américaine d’aujourd’hui, peut-être LA plus grande. Mais comme aucun livre d’elle n’est chroniqué dans ce blog son dernier, Home, véritable merveille dont la lecture m’a bouleversée, date de 2012, ce qui est antérieur à la création de ce blog–, en voici un portrait succinct pour celles ou ceux qui n’auraient pas encore la chance et l’honneur de la connaître.
Chloe Anthony Wofford est née en Ohio en février 1931, dans une famille ouvrière. Professeure de littérature et éditrice chez Random House, elle publie son premier roman, L’œil le plus bleu, en 1970. Depuis, elle écrit des romans (une dizaine), des livres pour enfants (avec son fils Slade) et des essais. Parmi les romans, celui qui l’a fait connaître en France, Beloved (1987 aux USA, 1989 en France, très dur mais à lire absolument), Paradis (1997), Love (2003), Un don (2009), et Home (2012).
Tous plus poignants les uns que les autres, ces livres sont attendus avec une grande impatience par les fidèles dont je fais partie et lui ont valu d’obtenir de nombreux prix littéraires et, surtout, seul auteur afro-américain à ce jour, le Prix Nobel de littérature en 1993 pour l’ensemble de son œuvre.
Toni Morrison est une femme engagée au côté des femmes et, plus généralement, des personnes de couleur (comme cette expression est détestable !). Dans ses livres, elle met presque toujours en scène des femmes (des enfants aussi, plus rarement des hommes), noirs qui sont persécutés d’une manière ou d’une autre en raison de leur couleur de peau et dénonce la ségrégation sous toutes ses formes. Ce roman ne fait pas exception, à ceci près que l’histoire se déroule en Amérique aujourd’hui. Peut-être pour Toni Morrison (84 ans et plus que jamais fidèle à ses idéaux) une manière d’ancrer ses idées plus fortement encore dans la réalité en ne laissant pas ici le moindre recul dans le temps. Et de nous dire oui, ça se passe encore comme ça de nos jours aux Etats-Unis. La preuve…

L’histoire. Lula Ann, dès sa naissance, fait le désespoir de sa mère Sweetness, jeune femme noire à la peau très claire, mulâtre au teint blond tout comme son mari. C’est que Lula Ann Bridewell est bien trop foncée de peau pour sa mère qui ne s’attendait pas à voir sortir d’entre ses jambes un bébé aussi noir. Nous lisons ces terribles mots de sa mère dès les premières lignes : Elle m‘a fait peur tellement elle était noire. Noire comme la nuit, noire comme le Soudan. (…) Ce que je peux imaginer de plus ressemblant, c’est le goudron. Traumatisée au point d’avoir eu la -très fugace- tentation de l’étouffer, la mère rejette sa fille, et son père les abandonne toutes les deux.
Au moment où l’histoire commence, Lula Ann est adulte, elle a réussi sa vie. Après une enfance forcément chaotique avec cette mère qui ne l’aime pas, Lula Anne finit, grâce aux conseils éclairés d’un ami, Jeri, par tirer parti de la noirceur de sa peau. Au lieu de se contraindre à la cacher, elle décide de la mettre en avant et d’en faire un formidable atout esthétique. Pour ce faire, elle porte exclusivement des vêtements blancs, qui font ressortir sa beauté. Elle a changé de nom et s’appelle désormais Bride tout court. Sa réussite est complète aussi sur le plan social : devenue cadre dans une société de cosmétiques qui marche fort, elle y fonde sa propre gamme de produits et, comble du luxe, elle roule en Jaguar. Tout cela s’écroule le jour où Booker, le premier homme qu’elle aime vraiment, la quitte brusquement après une dispute, avec pour seules paroles d’adieu «T’es pas la femme que je veux.»
Bride est blessée, humiliée, mais elle va se battre. Toute l’histoire de Délivrances relate le retour en arrière de Bride sur son enfance et sa recherche éperdue de son amant pour essayer de le reconquérir, à tout le moins d’obtenir une explication à son départ.
Nous ferons ce chemin avec elle, en commençant par la visite à une ancienne détenue, Sophia Huxley, ancienne institutrice qui vient d’obtenir la liberté provisoire après avoir passé quinze ans en prison pour avoir tripoté des enfants. Cette rencontre est un moment-clé de l’histoire.
Le personnage de Bride est à double facette, très marqué par son enfance, à la fois forte en société et d’une grande fragilité quand il s’agit de questions intimes. Elle n’a pas toujours pris les bonnes décisions, a fait de graves erreurs qu’elle a su garder secrètes toute sa vie, du moins jusqu’au départ de Booker. Il lui faudra remonter le temps, sortir tous les fantômes qu’elle a enfermés dans des placards mentaux et les affronter pour reconstituer sa personnalité et son identité de femme noire.
Les autres personnages, assez nombreux, féminins à l’exception de Booker, ont eux aussi une épaisseur humaine substantielle et un passé sombre. Tous sont très attachants et l’on éprouve pour eux tous la même empathie que leur créatrice. Une petite fille, Rain, et la vieille tante de Booker, Queen, m’ont particulièrement émue.

Le style. Nous retrouvons ici toute la puissance romanesque de Toni Morrison, qui nous raconte avec brio une histoire avec un vrai commencement et une vraie fin, tout en passant par l’allégorie et des passages poétiques d’une grande beauté. Pour un résultat magistral.
D’autre part, Délivrances est un livre choral. Tous les personnages (même secondaires) parlent à la première personne dans des chapitres bien distincts. Excepté Booker, dont l’histoire dramatique nous est racontée par l’auteure. Chacun apporte au lecteur des éclaircissements sur les faits qui se sont déroulés et qui se déroulent. Le personnage de Bride est éclairé par les paroles de sa mère, surtout, ainsi que par celles de son amie Brooklyn et de son amant. Et même de son ‘ennemie’ Sophia. On la voit agir dans ‘son’ chapitre, on comprend pourquoi dans ceux des autres. Un moyen très habile de faire avancer l’intrigue par des chassés-croisés et de nous faire saisir la psychologie de tous les personnages et ils sont nombreux sans avoir besoin de nous en faire un portrait d’auteur. Ce qui dénote une grande subtilité, une grande habileté d’écriture chez l’auteure qui sait par ailleurs nous toucher profondément sans nous apitoyer inutilement. Puisque les personnages s’éclairent l’un l’autre et ne s’apitoient pas non plus sur eux-mêmes.
Enfin Délivrances fait moins de deux cents pages. Mais j’ai eu le sentiment d’un texte beaucoup plus dense, rempli, ample et complet. Pourtant, l’intrigue est morcelée en plusieurs histoires qui gravitent autour de celle de Bride. Toutes sont menées depuis leur origine dans l’histoire principale à leur terme, tous les personnages sont «délivrés», tous les chapitres sont clos. Un vrai suspense, multidirectionnel, s’installe même au fil des pages. Une grande économie de mots qui suppose un choix subtil et elliptique, d’autant plus que la poésie et les sentiments sont toujours au cœur des pages.

Mon avis. Je n’ai pas aimé ce livre, je l’ai adoré. Lu en deux fois uniquement parce que je n’ai pas eu le temps pour le lire en une seule. J’ai un respect inouï pour cette auteure si belle et si bonne. J’attends ses livres avec fièvre et je déplore une seule chose, leur rareté. Je n’ai jamais été déçue par elle et son écriture juste, poétique, grave et généreuse m’a toujours éblouie.
En premier lieu, Délivrances est une histoire d’amour. Celui que se portent Bride et Booker. Deux tourtereaux maltraités dans leur jeunesse, qui en ont conçu, elle des secrets et de la niaque, lui de la hargne et du ressentiment. Cet amour est profond, réciproque, même si le couple, séparé au début du roman, est en voie de perdition. Son avenir est la première question du livre.
Délivrances est aussi une histoire de désamour, ou plus exactement de non-amour. Celui, bien sûr de Sweetness pour sa fille. Jamais elle n’embrasse sa fille et évite tout contact physique avec elle, au point que Lula Ann fait volontairement des bêtises pour recevoir des gifles et sentir la main de sa mère sur elle. Plus tard, sortie de l’enfance, Lula Ann devenue Bride n’aura que des rapports distants avec sa mère, se contentant de lui envoyer de l’argent de temps en temps mais ne la voyant pas. Ce livre illustre non seulement à quel point le manque d’amour maternel est important pour un enfant mais aussi jusqu’où celui-ci est prêt à aller pour ‘forcer’ sa mère à l’aimer, quitte à adopter un comportement (auto)destructeur. J’avoue qu’il m’a été difficile pour ne pas dire impossible de ne pas condamner Sweetness d’avoir traité sa fille de cette manière pendant toute son enfance. Tout au plus peut-on lui trouver des circonstances atténuantes avec la ségrégation. Mais son attitude a fait condamner sa fille deux fois pour être née trop noire : une fois par la société et une fois par… elle, sa mère !
L’essentiel du livre tient dans le propos de Toni Morrison, toujours le même, celui qu’on trouve dans toute son œuvre, la dénonciation des violences faites aux enfants et les persécutions raciales aux Etats-Unis, toujours d’actualité. Au fil des pages, c’est vrai, j’ai souvent trouvé que l’auteure avait un peu forcé le trait dans la relation des violences faites aux Noirs (principalement les femmes et les enfants mais ici les petits garçons noirs sont eux aussi violés) et la cruauté des faits rapportés. Bref, que les pervers sexuels étaient vraiment trop nombreux. Détail poignant : toutes les petites filles présentes dans l’histoire sans exception ont été sexuellement abusées, la plupart par un membre de leur famille. Désespérant. Puis, en réfléchissant, j’ai pensé aux récentes violences policières envers les Noirs aux Etats-Unis et j’ai baissé la tête.
Tout l’art de Toni Morrison est de rester sur la frontière séparant la fiction du pseudo-reportage. Le livre prend parfois des allures d’allégorie moderne, de conte quasi fantastique avec les transformations physiques de Bride qui, à mesure qu’elle «retourne» vers son enfance, voit disparaître une part de ses attributs féminins, en des passages surprenants et intéressants.
Enfin, j’ai été amenée à réfléchir sur le titre français, Délivrances, totalement différent de la traduction littérale du titre américain, God Help the Child, qui serait Que Dieu aide l’enfant. Il est curieux de constater que le titre français prend tout son sens dans les premières lignes puisque l’une des significations du mot délivrance est la mise à la vie, mais aussi dans toute l’histoire puisque tous les personnages se libèrent un à un de leurs chaînes mentales pour atteindre leur propre délivrance et essayer d’accéder à leur vie. Tandis que le titre original trouve sa justification dans la toute dernière ligne. Les deux titres sont aussi convaincants mais la version française a ma préférence.
Il est à noter que chez Toni Morrison le chemin de la délivrance (ou de la rédemption) passe obligatoirement par l’acceptation de soi mais surtout par la souffrance dans toutes ses formes. De la souffrance physique à l’exhumation de souvenirs cachés en passant par le harcèlement en tous genres pour les enfants et les non Blancs. Mais n’est-ce pas fondamentalement humain ? Ou plutôt fatalement humain ?
La fin, enfin, merci, la fin est pleine d’espoir et c’est tant mieux car tant de malheur(s) mérite(nt) l’apaisement annoncé dans le titre…
Vous l’aurez sûrement compris, j’ai bien du mal à être objective avec Toni Morrison. Son courage, sa constance dans ses idées et dans ses engagements, sa bienveillance et bien sûr sa merveilleuse écriture à la fois crue et poétique forcent le respect. Alors, vous n’avez qu’une seule et unique chose à faire pour vérifier mes dires : vous le procurer en courant à la librairie la plus proche de chez vous, ou de n’importe quelle autre façon (bibliothèque, grandes surfaces, Internet) et le lire dans la foulée…
Ah, j’ai failli l’oublier : ce livre qui m’a été droit au cœur va droit dans mes coups de cœur !

Voici deux passages emblématiques au cas où vous ne seriez pas totalement convaincus par cette chronique.
En page 71, Bride nous parle des résultats de sa transformation physique, sa revanche sur sa négritude : J’ai développé une immunité tellement forte que la seule victoire qu’il me fallait remporter, c’était de ne plus être une «petite négresse». Je suis devenue une beauté profondément ténébreuse qui n’a pas besoin de Botox pour avoir des lèvres faites pour être embrassées, ni de cures de bronzage pour dissimuler une pâleur de mort. Et je n’ai pas besoin de silicone dans le derrière. J’ai vendu mon élégante noirceur à tous ces fantômes de mon enfance et maintenant ils me la payent. Je dois admettre que forcer ces bourreaux –les vrais et d’autres comme eux– à baver d’envie quand ils me voient, c’est plus qu’une revanche. C’est la gloire.
Page 99, un passage qui montre bien avec quelle maestria elle allie la beauté de la langue et la gravité du fait relaté : La lune était un sourire édenté et même les étoiles, vues entre les rameaux de la branche qui s’était abattue sur le pare-brise comme un bras étrangleur, lui inspiraient de l’épouvante. La partie de ciel qu’elle entrevoyait était un tapis sombre fait de couteaux étincelants pointés vers elle et brûlant d’être lancés. Elle avait le sentiment d’être blessée par l’univers : une conscience de forces malignes qui la transformaient d’aventurière courageuse en fugitive.
Et tout le reste est à l’avenant.

En deux mots

Formidable roman de tous les amours, de tous les désamours, de toutes les violences et de toutes les rédemptions, ce nouvel opus est au moins aussi beau et aussi fort que les précédents. Merci Ma Dame Morrison.