Sorti en janvier 2014 aux Editions Phébus, Littérature étrangère. 214 pages. Roman (traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye)

L’auteur. Drago Jancar est né en 1948 à Maribor en Slovénie, qui faisait à l’époque encore partie de la Yougoslavie. Opposant au régime communiste de Tito, il est emprisonné un an en 1974. A la mort de Tito, en 1980, il s’engage pour la démocratisation et l’indépendance de son pays et se range aux côtés des Bosniaques pendant la guerre de Bosnie. Il est l’auteur de nombreux essais, nouvelles et romans, pièces de théâtre, traduits en de très nombreuses langues. Cette nuit, je l’ai vue a obtenu le Prix du meilleur livre étranger en France.

L’histoire. Cinq personnages, trois hommes et deux femmes, prennent la parole pour nous parler d’un couple dont ils sont sans nouvelles depuis qu’il a disparu en janvier 1944. En Slovénie ­-annexée depuis 1941 par l’Allemagne nazie­- des hommes armés envahissent le manoir de Léo et Veronika Zarnik, un couple slovène fortuné. Les Zarnik reçoivent des intellectuels et des artistes de toutes nationalités, y compris des Allemands. Mais ils aident et soutiennent également les partisans communistes, dévoués au maréchal Tito qui campent dans les bois autour de leurs terres en leur fournissant des vivres, des vêtements et des couvertures.
Parmi ces témoins, Stevo, un officier de cavalerie qui lui a enseigné l’équitation et avec qui elle a eu une liaison (nous le savons dès le début du livre). Sa mère, Josipina, devenue veuve très jeune d’un mari qu’elle adorait, qui se languit de sa fille et l’attend tout le jour à sa fenêtre, Jozi, la gouvernante du château des Zarnik, un médecin militaire allemand, Horst, ami des Zarnik, et enfin Ivan Jenerek, fermier slovène, à l’occasion homme à tout faire du château, qui rejoint les rangs des partisans.
Les cinq témoignages, suscités par des rêves, des apparitions merveilleuses, des visions de spectre même pour deux d’entre eux, ou de simples souvenirs constituent en cinq chapitres l’intégralité du livre. Ils mettent en scène Veronika à l’époque des faits, pour converger vers l’explication finale de la disparition du couple. Le mystère (si c’en est un) s’éclaircit un peu plus à chaque récit.

Le style. Un texte éblouissant, superbement écrit et si admirablement traduit que l’on pourrait penser qu’il a été écrit en français, nous emporte dans cette découverte du destin de Veronika. Les dialogues, nombreux, sont insérés dans le texte, juste entre virgules, mais cela ne gêne en rien la lecture. Je dirais même, au vu de leur petite taille, que c’est tout le contraire et que la lecture s’en trouve facilitée car les nombreux blancs requis entre le texte courant et les dialogues courts pourraient vite donner une impression de fouillis sur la page.
L’auteur a modulé son écriture en fonction de l’intervenant et le lecteur fait facilement la différence entre les uns et les autres. Le style se fait parfois épique, surtout dans les passages guerriers, très bien rendus, ou pendant les chevauchées.
Si la disparition des époux Zarnik et les mois qui l’ont précédée est le sujet de tous les témoignages, les témoins n’évoquent pas tous Veronika à la même époque ; la chronologie se ressent un peu de cette construction mais n’en est pas malmenée et l’on ne s’y perd pas, chaque personnage se situant avec précision dans l’histoire et dans ses relations avec les Zarnik. Chaque témoin raconte -avec ses mots, ses sentiments, son rôle, sa propre histoire-, sa version de la même histoire, du même jour tragique (trois étaient présents) et nous lisons le récit en boucle sans ressentir la moindre longueur. Chaque témoignage entraîne le suivant, le complète, l’éclaire et nous rapproche de la vérité, que l’on devine de plus en plus précisément au fil des pages. Cette construction polyphonique très habile conduit l’histoire de bout en bout et la rend palpitante. A la fin du dernier chapitre-témoignage, l’histoire est bouclée et nous la recevons cette vérité à laquelle nous ne pouvions que nous attendre mais que nous refusions de croire, à l’instar de tous les protagonistes.
Car le livre a le pouvoir de piéger le lecteur, de l’emmener si près de Veronika, pourtant totalement absente sous une forme réelle, qu’il se sent partie prenante de la quête de la vérité et aspire à des retrouvailles avec les disparus qu’il veut lui aussi  «voir vivants». Une véritable prouesse stylistique merveilleusement bien rendue par la traductrice.

Mon avis sur le livre. Peut-on s’attendre en général à lire des histoires joyeuses dans un livre dont le fond historique est celui de la guerre. C’est pourtant le cas ici. Ce livre m’a littéralement bouleversée et transportée grâce, essentiellement, à la personnalité de Veronika. Cette femme est non seulement l’axe central autour duquel tourne l’histoire, mais elle est aussi sa lumière. La beauté magique du récit tient à elle. Présente, de façon indirecte mais permanente, c’est elle qui insuffle l’espoir au récit même dans les moments les plus sombres. C’est elle qui rend bons, aimables et aimants les autres personnages qui gravitent autour d’elle, y compris ceux dont la part d’ombre est prépondérante. Enfin, c’est elle qui apporte légèreté, franchise, rébellion, liberté de penser et d’expression dans un monde en plein marasme. Grâce à elle, la guerre toute proche semble lointaine et la vie continue ou tente de continuer, elle invite des artistes qui emplissent le manoir de mots, de toiles et de musique, elle monte à cheval et conduit des voitures, prend fait et cause pour les animaux, notamment les chevaux sacrifiés aux combats, et s’investit dans le soutien aux résistants. D’une manière qui peut parfois paraître inconsciente, elle réussit à oublier et à faire oublier la guerre à ses proches en vivant avec son -riche- mari comme avant la guerre ou plutôt comme si la guerre n’existait pas -elle refuse d’ailleurs qu’on en parle en sa présence.
Car Veronika aime les gens, elle aime les animaux, tous les animaux, du noble cheval à la grenouille grise, elle aime la vie au point que nul(le) ne peut résister à cette jeune héroïne romantique après la lettre, libre, fantasque et sensuelle. Pas plus le lecteur que ceux qui l’entourent.
L’étude des personnages est très poussée, Veronika en tête, mais aussi son mari et tous les témoins qui prendront la parole. A l’instar de Veronika, les deux autres femmes, la mère de Veronika et la gouvernante, ont une personnalité droite et sans failles, fidèles et dévouées jusqu’au bout aux deux époux. Les trois hommes quant à eux sont pétris de sentiments contradictoires ; leur seul point commun est d’avoir, à un moment ou à un autre, aimé et désiré Veronika. Il est très intéressant de les voir évoluer entre le début et la fin de leur récit.
Cette nuit, je l’ai vue nous propose une belle et juste réflexion sur la guerre en général, sur l’engagement guerrier ou non, sur ceux qui la font et sur ceux qui ne la font pas. Sur ceux qui la font, nous lisons une fois de plus à quel degré d’horreur elle confine, les changements qu’elle opère sur les mentalités et les ignominies qu’elle peut faire commettre à des gens «normaux», pas spécialement violents de nature. L’auteur nous montre au passage détails à l’appui s’il en était besoin que les exactions sont commises dans les deux camps, pas seulement dans le camp allemand.
Sur ceux qui ne la font pas, l’auteur nous donne à méditer une version quelque peu différente de celle que l’on a l’habitude de voir, de lire et d’entendre. A savoir que l’on peut fort bien ne pas avoir envie de se battre contre «l’ennemi» de son pays sans pour cela être un lâche ou un traître, comme nous le lisons page 122 :
On vit une époque où on ne respecte que les gens, vivants ou morts, qui étaient prêts à se battre, même à se sacrifier pour les idées qu’ils ont en partage. C’est ce que pensent les vainqueurs et les vaincus. Personne n’apprécie les gens qui ne voulaient que vivre. Qui aimaient les autres, la nature, les animaux, le monde, et se sentaient bien avec tout ça. C’est trop peu pour notre époque. Et même si moi, je peux me compter parmi ceux qui, bien que vaincus, ont combattu, au fond, moi je voulais seulement vivre. Que cela ait un sens m’a été révélé par cette femme, curieuse, joyeuse, ouverte à tout et un peu triste, Veronika. Elle voulait seulement vivre en accord avec elle-même, elle voulait se comprendre et comprendre les gens autour d’elle.
Par ailleurs, j’ai appris pas mal de choses très intéressantes sur les chevaux, les différentes races en Europe de l’Est, sur leur proximité avec l’homme et les liens avec leur cavalier, sur leur origine préhistorique, alors qu’ils étaient aussi petits que les chiens et sur leur triste destinée dans les guerres et le lourd tribut qu’ils ont toujours payé à l’homme. Toutes choses qui se lisent avec un grand intérêt et dénotent la grande humanité de Veronika et celle, moins évidente, du cavalier Stevo.
L’amour aussi est très présent dans le livre, la relation des amants baigne en plein romantisme et le sentiment amoureux, très bien rendu, dégage une émotion douce et exaltée (à l’image de l’amoureuse) sans mièvrerie aucune. Ainsi, la tristesse du départ de Veronika fait dire à Stevo en page 60 :
Le mobilier était là, elle n’avait rien emporté, excepté ses vêtements et quelques bibelots, mais c’était vide car elle n’y était plus, elle n’était pas là, son rire, sa démarche silencieuse, rien (…). Comme si quelque chose s’était arrêté et avait commencé à courir autrement… Elle n’est plus là.
Enfin, ce livre présente un grand intérêt historique et invite à aller fouiner sur Google (c’est si facile aujourd’hui de se documenter !) pour enrichir (ou fonder) ses connaissances sur les sujets historiques évoqués ici : l’histoire de l’Europe centrale pendant la Seconde guerre mondiale, en particulier l’invasion et l’occupation de la Slovénie par l’Allemagne nazie en 1941, la Seconde guerre mondiale en Slovénie, l’arrivée des résistants communistes dirigés par le maréchal Tito, qui remportera la victoire en 1945 après une guerre de résistance acharnée et fondera la République fédérative populaire de Yougoslavie qu’il gouvernera d’une main de fer jusqu’à sa mort en 1980. Jusqu’à son indépendance, obtenue par référendum en 1990. Mais ne vous contentez pas de ces quelques lignes trop brèves, allez picorer davantage d’info sur Internet.
Quant à moi, j’aimerais ne lire que des livres comme celui-ci, pleins d’espoir ­-même si, ici, la répartition espoir-désespoir est inversée-, pleins d’amour et de résilience. Le livre ne fait que deux cents et quelques toutes petites pages, je ne m’en suis rendu compte qu’à la fin, avec étonnement. J’ai tant savouré cette lecture dense, riche, que j’ai eu la sensation de lire un monument, ce qu’il est. Et bien longtemps après avoir refermé le livre, l’image de Veronika que je me suis créée en lisant me revient à l’esprit. Rarement un personnage m’aura autant émue. Cette nuit, je l’ai vue comme si elle était vivante. C’est par cette phrase que commence le livre. Le lecteur, lui, a peut-être plus de chance car il la voit tout au long de sa lecture.
Un livre d’une beauté inoubliable, un chef-d’œuvre, un coup de cœur, un grand ! Et pour le lecteur qui ne l’a pas lu : il a bien de la chance !

En deux mots

Une histoire poignante, une héroïne lumineuse, des personnages attachants, un fond historique passionnant et un style éclairé… La lecture de ce livre est un moment magique dont on sort ébloui et démoli. Une merveilleuse découverte.