Sorti en janvier 2016 chez Albin Michel. 272 pages. Roman.

En deux mots

Dans un écrit illuminé et luxuriant, A la table des hommes est tout à la fois un conte philosophique, un roman d’apprentissage, d’initiation à la survie et à la vie, un hymne à la nature. Alliant fantastique et réalité, profane et sacré, l’histoire riche, dense et pleine d’enseignements est celle, revisitée, de L’Enfant sauvage, avec un regard sévère sur la violence prédatrice et aveugle de l’homme. Un livre très fort, incontournable et un éblouissement permanent.

L’auteure. Agée d’une soixantaine d’années, Sylvie Germain a enseigné la philosophie en Tchécoslovaquie avant de se consacrer à l’écriture. Auteur d’une œuvre littéraire foisonnante comprenant des nouvelles, des contes et des romans, elle a été récompensée par de nombreux prix dont pas moins de six pour Le livre des nuits, le Femina pour Jours de colère et Le Goncourt des lycéens pour Magnus. Elle a aussi écrit de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Tous ses livres ont connu un succès critique. J’ai pour ma part lu et beaucoup aimé Le Livre des nuits et  ‘L’inaperçu’, ainsi que Petites scènes capitales, chroniqué dans ce blog.

L’histoire. Il ne m’a pas fallu six lignes pour être happée. Les six premières lignes, que voici : La paille fraîchement répandue dans l’enclos forme un îlot doré qui luit au soleil du matin, elle exhale une odeur douceâtre, celle du corps étendu sur ce pan de jaune d’or est plus lourde, pénétrante. Corps de la mère, tout de roseur soyeuse et d’une splendide énormité, voluptueux de tiédeur. Il y a des livres, comme ça, qui vous embarquent immédiatement dans leurs pages. Par ce que l’on pressent de la trame dramatique. Ou par le style. Ici, le style m’a tout de suite enchantée, mais également le drame, déjà présent dans ces quelques lignes. La scène est trop paisible pour qu’il ne se passe rien de sombre….
Quelque part dans un pays ravagé par la guerre, de nos jours -nous ne le savons pas tout de suite-, une ferme est bombardée. Dans les ruines, il ne reste de vivant qu’un porcelet et la fermière, dont le nourrisson a été tué. Le cochonnet a faim, sa mère est morte sans l’allaiter, il suit la femme, elle s’attache à lui et finit par le nourrir. Le bonheur est de courte durée, la femme meurt, supposément de ses blessures. Le porcelet erre dans les bois s’appliquant à survivre, «à se maintenir un vivant» au gré de ses rencontres animalières, notamment une corneille qui l’accompagnera au cours de la vingtaine d’années qu’elle aura à vivre. Grâce à son odorat surdéveloppé -qui lui sert de mémoire- il évite les dangers, notamment les hommes armés, et trouve de quoi se nourrir.
Un soir, épuisé, il s’endort tout contre un soldat agonisant dans un taillis. Après une étreinte (ou un combat ?) sans merci avec le mourant, il se métamorphose. Miracle littéraire, dans une scène d’une poignante et sensuelle beauté, c’est un enfant sauvage, presque un adolescent, qui sortira des limbes. De son état d’animal, le nouvel arrivant, ni beau ni laid, a gardé une grande candeur et un odorat exacerbé. Après avoir erré nu et désemparé dans la forêt, il rencontre une vieille femme, Ghirza, qui l’emmène chez elle. Et le voilà, sans plus aucun passé, parmi les hommes.
La seconde partie, beaucoup plus ancrée dans la réalité, est aussi plus bigarrée. On y rencontre de nombreux personnages à forte personnalité et des réflexions philosophiques, théologiques et sociétales riches et profondes parcourent les pages.
L’enfant sauvage, qui a été prénommé Babel, est rejeté par les enfants du village et leur sert de souffre-douleur. Son flair n’a plus la même efficience que dans sa vie d’animal, sans lui il ne réussit pas à comprendre l’humain. Il prend alors conscience que ce qu’il lui faut acquérir à tout prix pour comprendre le monde des hommes (et sa violence) et pour se faire reconnaître, ce sont les mots qui forment le langage, les mots par lesquels tout et tous s’expriment. Commence alors un apprentissage long et difficile, une initiation à la vie d’humain tout en conservant son lien si intime avec le monde animal et la nature.
Après une agression de la part d’un jeune du village, Ghirzal estime que Babel ne peut rester au village et le fait partir avec un de ses amis, Yelnat, vieux clown triste, qui le confiera au terme d’un long voyage à deux frères jumeaux érudits, Clovis et Rufus, grâce auxquels il accèdera aux mots et aux textes qui mènent à la connaissance. Ce que nous lisons page 98 :
Ce qui grésille en lui, ce sont les mots. Le peu de vocabulaire qu’il avait acquis s’est disloqué sous le choc de l’agression, puis dissous dans la fièvre, et des lambeaux de vocables flottent dans sa tête, s’y heurtent les uns aux autres. Tous ces mots concassés, il veut les ressaisir, les reformer, les affûter, et surtout les multiplier, il lui faut compenser l’amenuisement de son odorat en s’emparant du langage comme d’un instrument d’exploration des choses et des gens, en faire une faculté de perception, un sixième sens qui ramasse et concentre les cinq autres. Une arme pour comprendre tout ce qui se dit, et ce qui se trame dans ces dires. Il veut aussi pouvoir nommer les choses, les sensations, les sentiments, et plus encore ce qui échappe aux sens, à la saisie immédiate, à l’évidence. Nommer pour prendre à son tour la parole et tenter de survivre parmi ses congénères imprévisibles, déconcertants, comme il devient de plus en plus à lui-même. Nommer pour tenter de s’orienter dans ce labyrinthe intérieur semé d’obstacles, de traquenards, de gouffres. Nommer pour grandir, pour lutter, se défendre. Nommer pour vivre.
Le personnage de Babel est de nature à attirer la sympathie et à tirer des larmes du cœur le plus aride. Candide il l’est bien sûr, puisque né de la nature et d’un animal, mais aussi généreux, rempli d’humanité pour tout vivant (animal, végétal et même humain), pacifiste et curieux de tout. Il m’a souvent émue aux larmes par ses réflexions –naïves voire désopilantes juste après sa métamorphose, de plus en plus profondes et érudites au contact de ses amis, et toujours frappées de bon sens et d’empathie. Il a gardé sa sensibilité animale, celle qui lui faisait dire dans la peau du cochonnet : «L’odeur du sang est la même chez tous les animaux, humains compris». Orphelin et apatride, sans identité, prénommé par défaut et sans passé, il se hisse à la seule force des mots au rang des humains, il vit le dos tourné à un gouffre d’ignorance, sans manifester de curiosité, de souffrance, de révolte. Avec la présence de la corneille comme seul lien à son passé. Grâce à sa grande simplicité, celle d’un enfant dans un corps d’homme qui vit «à fleur d’instant»), grâce à son amour perdurant des animaux, il nous donne une grande leçon de vie. Enfin, c’est un personnage libre de toute contrainte, qui vit sans jamais se soumettre ni sans se compromettre.
Le style. Sylvie Germain nous a habitués à son écriture à nulle autre pareille. Au fil des livres, elle nous emporte dans une musique de mots somptueux et la mélancolie de ses histoires nous emprisonne jusqu’à la fin des pages, que nous espérons la plus lointaine possible.
Certains passages, pourtant, se lisent comme un thriller. Lorsque le porcelet, et plus tard l’enfant sauvage, progresse dans les forêts et dans les villes détruites, le lecteur est dans sa peau et ressent les mêmes choses que lui : le spectacle de la nature, l’amour des animaux, les dangers présents à chaque instant.
Un peu d’humour aussi, bienvenu dans les pages, notamment dans la scène du miroir où le cochon se fait peur en se voyant pour la première fois ‘tel qu’il est’.
Petit détail amusant : le livre pourrait se lire avec un dictionnaire à portée de main. La prose fourmille de mots rares et beaux qui (pour les avoir relevés et vérifié leur sens) existent réellement. Ils font plaisir à lire mais point n’est besoin de les connaître pour comprendre le sens général du texte. C’est juste un ajout à la musicalité, à la poésie d’une écriture qui se savoure lentement mot après mot, dans le silence et la solitude. J’éprouve une grande admiration pour le phrasé de Sylvie Germain ; ici, il est juste sublime, et d’une grande évidence.
Mon avis sur le livre. J’ai eu un mal fou à commencer cette chronique. Il m’a fallu laisser un peu reposer ma lecture, redescendre l’émotion, prendre un recul obligé. Et maintenant encore, c’est sur la pointe des doigts que je m’y risque. Il faut dire qu’un livre pareil laisse son lecteur interdit.
Impossible de résumer le contenu du livre ou même de citer les sujets abordés et leurs variantes si nombreuses sans en omettre. L’on y retrouve les grands thèmes chers à Sylvie Germain : la violence humaine qui, ici, confine à l’aveuglement et à la prédation ; la religion et ses excès, dont le fanatisme, la guerre et son chaos ; la liberté, à laquelle jamais son héros ne renoncera. Et surtout, le thème qui semble lui tenir le plus à cœur : le sort réservé aux animaux par les hommes.
Certes on pourrait penser que les prises de position de l’auteure, tout comme sa colère, sont un peu caricaturales et le tableau peint en noir et blanc. Mais le livre est écrit aujourd’hui et le monde qui nous y est dépeint est celui d’aujourd’hui. Sylvie Germain ne critique pas pour le plaisir de critiquer, son roman est un acte de résistance intellectuelle à la prédation humaine.
Ce qui est ici très intéressant, c’est que Sylvie Germain va au-delà de simples réflexions ou dénonciations consignées. Elle démontre point par point et avec force détails probants l’absurdité du comportement des hommes face à la nature et à leurs congénères. Elle ne cherche pas à donner des leçons mais nous incite à réfléchir en nous proposant le fruit de sa propre réflexion.
Voici quelques morceaux choisis (avec difficulté) parmi les pages, qui pourront bien mieux que je ne saurais le faire vous donner une idée de l’écriture de l’auteure, du contenu philosophique de son livre et, surtout de ses convictions profondes et de son engagement.
Sur la guerre, les guerres, auxquelles les hommes se livrent inlassablement, nous lisons page 83 : Il se méfie bien davantage des hommes que des animaux sauvages, car les humains fouinent partout, et certains portent un fusil à l’épaule, prêts à tirer sur toute bête comestible, et aussi, par mégarde, par excitation ou par jubilation, sur tout ce qui bouge, comme si la vie des autres vivants leur était un défi, un obstacle à abattre, la promesse d’une bouffée d’ivresse sanguine.
Et page 197 : Il a vite compris, en étudiant la géographie et l’histoire, que la guerre est une passion congénitale de l’humanité, elle ne cesse jamais sur la terre, pas un jour, pas une heure, elle se déplace, c’est tout, elle change de lieu, de forme, de prétextes, d’armement, de stratégie, d’intensité, de durée, de ceci de cela, mais le résultat est toujours pareil, des tombereaux de morts, des flopées d’infirmes, des hordes d’endeuillés, des ruines à profusion, du malheur à l’excès et de la haine à foison qui fermente longtemps après les combats, bonne à se réinjecter dans un prochain conflit.
La guerre appelle la guerre, la mort appelle la mort, la vengeance appelle la vengeance en un cycle guerrier sans fin, au point que les hommes souvent se battent sans savoir pour quoi ou pour qui, comme les soldats français et allemands dans les tranchées pendant la première guerre mondiale. Ils se vengent des outrages de certains plus forts qu’eux sur d’autres plus faibles ou différents. Quand ils ne tuent pas par plaisir. Dans A la table des hommes, les voisins sont en guerre avec… leurs voisins, ce qui démontre bien l’absurdité des guerres et des hommes qui les font.
Sylvie Germain est aussi passionnée par la cause animale. Là aussi, elle fait un constat très noir du comportement humain envers les animaux et utilise des arguments justes. Exemple parmi d’autres, ce passage sur la crise de la vache dite folle, nous lisons pages 202 et 203 :
« …Des ruminants alors exécutés par dizaines de millions pour avoir été gavés de farines carnées produites à partir de chairs, d’abats, d’os et de sang récupérés dans les abattoirs, et aussi de placentas humains. Des herbivores changés traîtreusement en carnivores se nourrissant les uns des autres avant d’être à leur tour réduits en partie en farines pour alimenter ceux de leur espèce, et tous finissant dans l’estomac des humains. Un cercle fou, une spirale broyeuse et avalante qui fait de tous, bêtes et hommes, des cannibales. Une explosion d’autophagie qui s’est révélée fatale, et que ceux qui l’avaient provoquée, les hommes imbus de leur pouvoir, de leurs besoins, de leur science, ont fait payer à leurs victimes en les assassinant. La mort en hâte, en rage, en vrac ».
C’est dur à lire, mais c’est vrai. Vraiment, il ne fait pas bon manger A la table des hommes. Elle est sûrement là, en partie, la signification du titre.
Un peu plus loin et un peu plus fort : « C’est bien là l’excellente fatuité des hommes. Quand notre fortune est malade, souvent par suite des excès de notre propre conduite, nous faisons responsables de nos désastres les vaches, les moutons et les chèvres : comme si nous étions carnivores par nécessité, gloutons par combustion céleste, empoisonneurs et tortionnaires de bêtes paisibles par obéissance forcée à l’influence planétaire, égorgeurs de ruminants par légitime défense, jamais portés au mal que contraints et forcés par la violence des dieux ! Admirable subterfuge de l’homme putassier : mettre ses crimes à la charge de ses victimes ! ». Les animaux exterminés par millions ont en effet été désignés comme responsables de l’épidémie survenue, coupables de l’empoisonnement même qu’ils avaient subi. Et ce sont les vaches infectées qui ont été traitées de folles, taxées de démence dangereuse, tandis que les hommes contaminés pour avoir mangé de leur viande viciée ont reçu une qualification plus noble, celle d’une maladie portant les noms des deux neurologues, Creutzfeldt et Jakob. Aux bêtes l’insanité, l’abrutissement et le soupçon de dangerosité. Aux hommes, l’intelligence, le savoir, la science, le sérieux.
Un traitement explicatif particulier est également réservé au sort du cochon dans le livre. Le choix du personnage du roman n’est pas anodin dans l’esprit de l’auteure. Ni la métamorphose du cochonnet en humain. Ainsi pouvons-nous lire page 207 : « …La question du classement des animaux en purs et en impurs, à commencer par le statut contradictoire du porc, consommé par centaines de millions de personnes dans certaines parties du monde, frappé d’un tabou radical dans d’autres. Trop de passion de chaque côté, dont l’animal, dans les deux cas, fait impitoyablement les frais. Le seul point sur lequel les parties adverses se retrouvent en accord est le mépris dans lequel le porc, mâle et femelle, est tenu. Son seul nom constitue une injure grave, une humiliation, on lui attribue tous les vices dont pourtant seuls les humains se repaissent, surtout la luxure, l’obscénité, la goinfrerie, et une saleté qui ne lui est en vérité pas du tout naturelle ; autant de préjugés indus et absurdes, quels que soient les arguments, scientifiques, symboliques, théologiques ou autres, fournis pour les justifier a posteriori ».
En faisant passer son personnage de l’état de cochon à celui d’humain, Sylvie Germain met l’accent sur ce qui rapproche l’homme de l’animal et l’en éloigne, notamment le cochon de l’homme. Il semble qu’ils soient très proches par la nature de leurs tissus organiques et leur comportement en société. Page 209 : Lucius soupçonne que tous ces arguments ne servent qu’à revêtir d’une certaine rationalité un savoir très confus, à parer de sagesse inspirée et de droiture religieuse une cause plus ancienne tenue enfouie comme si elle était honteuse, et qui pourtant fait preuve d’une intuition aiguë : du fait qu’il existe une proximité anatomique et physiologique particulière entre l’homme et le cochon, manger de la chair de ce dernier frôlerait l’anthropophagie ; cette parenté biologique est en effet si étroite qu’elle permet d’effectuer certaines greffes de tissus porcins sur des personnes… ».
Quant aux insultes que les hommes se font mutuellement à coups de noms d’animaux, je vous laisse la joie de les découvrir pages 219 et 220. Sans pouvoir m’empêcher de citer cette phrase : « Et si la pire injure pour un animal était d’être traité d’humain ? ».
Et enfin, tout petit coup de cœur dans le grand coup de cœur, la description de la maison des deux frères jumeaux, Bibliotel, placée entièrement sous le signe du livre : Il avait donné au rez-de-chaussée et aux étages le nom de «tomes», aux chambres celui de «chapitres», les couloirs s’appelaient «marges», les portes «pages de garde», les lits «in-folio», les draps et les taies d’oreillers «buvards». Aux miroirs revenait le titre de «palimpsestes», les reflets de tous ceux et celles qui s’y étaient un instant profilés se recouvrant les uns les autres en strates impalpables. Les fenêtres étaient qualifiées de «pupitres»…
C’est le miracle de la lecture. On referme un livre en pensant «Je n’ai rien lu d’aussi beau ou d’aussi fort auparavant» et que les romanciers se surpassent d’œuvre en œuvre et d’année en année. Jusqu’à ce que le suivant démontre le contraire et que les coups de cœur succèdent aux coups au cœur. En attendant d’être supplanté, A la table des hommes m’a laissée sans voix. Et je vais m’atteler dans un avenir proche à lire les romans de Sylvie Germain que j’ai la chance de ne pas avoir encore lus, et ils sont par bonheur nombreux !
En définitive, voici encore, avec ce plaidoyer contre la violence faite au monde, un livre utile, un livre choc, un livre qui devrait être au programme des collèges et des lycées. Un livre qu’il faut acheter si vous ne l’avez pas, qu’il faut lire, prêter, offrir et commenter entre lecteurs. Un coup de cœur, bien sûr !