Sorti en janvier 2017 chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. 390 pages. Second roman (le premier traduit en français). Traduit de l’anglais (américain) par Marina Boraso.

L’auteur. Rien trouvé sur l’auteur dont c’est le premier roman (publié en France, le premier étant The Infinite Tides, en français littéral Les marées infinies). Une toute petite info : Christian Kiefer est également poète et enseignant (Sacramento). Petite frustration pour moi : ne pas savoir s’il est amérindien et de quelle ascendance.

EN DEUX MOTS
« On n’abandonne jamais sa famille ». Certains personnages citent et recitent cet aphorisme. Le respectent. Ou pas… Un roman noir d’une grande intensité dramatique, des personnages déchirants et une plume sobre et lyrique, Les animaux est une très belle découverte et un énorme coup de cœur. Un nouveau-venu de la littérature américaine qui place la barre très très haut.

Les cinq premières lignes.
« C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais ainsi qu’accumuler les mensonges. Au bout du compte, tu es bien forcé de distinguer la vérité de ce qui se réduit à un mince lambeau d’espoir s’accrochant à toi comme le givre au brin d’herbe. »

L’histoire. Dans le nord de l’Idaho, non loin de la frontière canadienne, Bill Reed s’occupe du refuge pour animaux sauvages depuis la mort de son oncle. Dans cette sorte de zoo, il recueille des animaux blessés et souvent infirmes. « Tous ceux-là, c’était lui qui les avait secourus, diminués qu’ils étaient par les blessures dont ils avaient été victimes, provoquées le plus souvent par leur rencontre brutale avec les divers instruments du monde des hommes … ». Homme solitaire et sans passé connu, Bill aime ses animaux, les traite comme s’il s’agissait d’humains. Il les soigne, les nourrit, passe du temps, tout son temps, avec eux et leur parle. Ses préférés : le loup gris Zeke qui a perdu une patte dans un piège et Majer, vieux grizzli aveugle qu’il a connu enfant lors d’une visite chez son oncle, et avec qui il entretient une relation d’amitié, toute relative mais véritable, faite de confidences et de compréhension mutuelle.

Côté humains, outre les quelques employés et bénévoles qui travaillent sur le site, Bill entretient depuis quelque temps une relation amoureuse avec Grace, la jeune vétérinaire du comté maman d’un petit garçon de six ans, qu’il compte bientôt demander en mariage.

Il mène ainsi une vie paisible et sans heurts dans la petite communauté qu’il s’est créée. Mais tout a une fin. Un jour, un événement fortuit vient bousculer ce fragile équilibre. Outre des ennuis administratifs avec l’organisation « Chasse et pêche » qui menace le refuge de fermeture, Bill reçoit un coup de téléphone de Rick Harris, son meilleur ami de jeunesse, qui vient de sortir de prison après douze ans et veut lui demander des comptes. Le passé de Bill surgit, nous découvrons peu à peu l’enfance et la jeunesse difficiles des deux amis dans un état situé au sud de l’Idaho, le Nevada. Nous apprenons que Bill a perdu très tôt son père puis son frère dans des accidents de voiture dus à l’alcool. Délinquance (cambriolages), petits boulots, dépendance à la drogue, à l’alcool et aux jeux d’argent sont le quotidien des deux amis. Rick est arrêté une première fois, il passe treize mois en prison. Bill, totalement seul, part à la dérive. Et lorsque Rick sort de prison, tout bascule…

Le reste se découvre dans les pages avec une intensité qui va croissant grâce à la construction habile de l’ouvrage et à la parfaite maîtrise de la chronologie grâce à laquelle jamais le lecteur n’est perdu. L’histoire avance à la fois dans le présent et dans le passé dans un va-et-vient entre les années 1984 et 1996, et entre deux régions proches mais dissemblables, le désert du Nevada avec ses villes offrant bars, casinos et autres lieux de plaisirs artificiels et les forêts du grand Nord, domaine d’une nature encore vierge. Jusqu’à ce que le passé rejoigne le présent et l’explique. C’est un peu comme s’il y avait deux histoires différentes et qu’à la fin toutes deux se terminaient ensemble sur le fil du rasoir temporel – le passé s’achève une fraction de seconde avant le présent, avec la dernière révélation provocant la dernière « péripétie » – en un seul et même dénouement hallucinant de beauté et de violence. Violence des hommes rejointe par celle de la nature. Vraiment admirable.

Pour accentuer l’intensité de l’histoire, les indices nous sont délivrés un par un dans chaque retour au passé ; cela nous fait tourner les pages avec frénésie. Enfin, un changement de sujet et de prénom pour passer du présent (« il », Bill) au passé (« tu », Nat) et du passé au présent. En utilisant le « tu » au lieu du « il », l’auteur nous offre un autre point de vue que celui de Bill et se permet (et nous avec lui) de l’interpeller pour le mettre en face de ses choix. Sans jamais le juger ou partir dans la démonstration moraliste, juste avec un changement de pronom et de prénom, il réussit à nous faire apprécier différemment les deux facettes du même homme, à nous demander si la rédemption d’un homme suffit à le rendre meilleur.

L’intrigue et les liens entre les personnages sont racontés sur un rythme qui s’accélère dans les moments d’action du passé, ceux du présent se voyant étirés à l’infini par les intempéries.

 

Si la construction est particulièrement réussie, que dire de l’écriture sinon qu’elle est à la hauteur des lieux, les montagnes et les forêts de l’Idaho, que l’auteur décrit avec un lyrisme sobre et de manière très visuelle. Je serais bien étonnée qu’un film tiré de ce livre ne soit pas bientôt tourné. Par ailleurs, le livre est très documenté, la terminologie de la biologie végétale abondante et précise. La moindre racine, le moindre plant de montagne sont nommés avec précision, signe de nombreuses recherches de la part de l’auteur et magnifique hommage à la nature partagé avec le lecteur. Les dialogues, nombreux quand Bill et Rick sont ensemble, sont eux aussi d’un haut niveau, tout en restant brefs. Du grand art.

Ce que j’ai pensé de ce livre. Un coup de cœur, forcément ! En premier lieu, pourquoi l’ai-je acheté ? Sûrement pas pour sa pagination, en ce moment, faute de temps pour lire je préfère les plus « légères ». Pour le bandeau rouge sur lequel le recommande Richard Ford ? Un peu. Pour l’éditeur ? Un peu. Pour la collection Terres d’Amérique de Francis Jeffard ? Beaucoup. Et pour le titre, qui laisse augurer du meilleur.

A coup sûr, la « tendance » est au roman noir mâtiné de « nature writing », aux « polars ruraux » et ce n’est pas pour nous déplaire. La littérature américaine nous offre pléthore d’écrivains, tous ou presque se revendiquant d’un seul maître, Jim Harrison. Et on adore ça ! D’autant que bien souvent le huis-clos qui caractérise ce genre d’histoire est présent en pleine nature ! En France, des écrivains de grand talent s’y mettent : Franck Bouysse (Plateau, Grossir le ciel…), Lionel Salaün (La terre des Wilson, Le retour de Jim Lamar) et bien d’autres, avec des résultats très positifs pour des polars ou des thrillers âpres dans lesquels la nature joue un rôle important. Pour les romanciers qui souhaitent éloigner leur histoire de la ville, le champ des possibles est immense, encore faut-il savoir en exploiter les ressources. C’est le cas de ce roman.

Dans Les animaux, l’omniprésence de l’ambiguïté voire de la dualité, en tout être et en toute chose, m’a séduite. Celle des personnages tout d’abord. Ni Bill ni Rick ne sont foncièrement bons ou foncièrement mauvais. Ils ne sont que ce que la vie a fait d’eux. Complexes, déchirés, malmenés par la vie. Acculés, ils peuvent passer d’un comportement altruiste et aimant à des réactions surprenantes pouvant les conduire à des actes d’une grande violence, mais jamais gratuits. Et au mensonge par omission. Pour cette raison ils font appel à toutes sortes de sentiments contradictoires chez le lecteur, qui se voit malgré lui passer de la pitié à la colère, de l’estime au mépris.

Dualité de la nature également. Belle, nourricière, protectrice et hospitalière, elle sait se montrer féroce et inquiétante, voire malveillante. La neige si blanche – l’essentiel de l’histoire se déroule en hiver, souvent en plein blizzard – montre une nature en noir et blanc, essentiellement à la fin où le paysage devient un véritable tableau en noir (les eaux sombres du fleuve) et blanc (la neige). La même opposition qu’entre le bien et le mal, le passé et le présent, l’amour et la haine. Et quand la nature se fait mauvaise, elle participe « activement » de l’inéluctabilité du destin de ceux qui l’habitent. Ainsi, page 296 : « … Gagné par un sentiment de pure terreur (…) il savait bien qu’on l’observait, et à cet instant, il eut le sentiment que ce n’était pas un homme mais quelque chose d’autre. Les ténèbres. Les bois. La végétation obscure ».

Le titre du roman Les animaux est amplement justifié. Omniprésents dans le roman puisque leur « soigneur » vit avec eux et leur parle comme à des humains, ce sont des personnages à part entière. Ils jouent le jeu de la réciprocité dans l’amour, la reconnaissance, et même la rédemption. La compréhension est mutuelle, Bill peut bien utiliser des mots d’humains, le ton de sa voix leur permet de saisir globalement ce qu’il dit. Il les a sauvés d’une mort certaine, ils lui rendent à leur manière et ont pour lui un rôle rédempteur. Maler, le vieil ours aveugle – le grizzli est « personnage » très à la mode dans les nature writing amérindiens –, capable de faire aimer les grizzlis à qui les fuirait en peinture, est particulièrement émouvant, surtout dans la dernière partie du roman. Ainsi lisons-nous page 282 : « Il passa presque une heure auprès de Majer, le regardant et lui parlant avec lenteur, avec douceur, et à ce moment-là il n’avait pas d’ami plus cher que cet animal installé dans l’abri qu’il avait bâti pour lui, et qui semblait opiner du chef à chacune de ses phrases, appuyant sa tête colossale contre la clôture avec un long gémissement sourd ». Les sensations qu’il ressent sont parfaitement comparables aux sentiments humains. Il est amusant de lire que sa cécité a aiguisé fortement ses autres sens et qu’il voit les couleurs en les sentant, par exemple. Comme les aveugles humains. Je vous recommande sur ce thème de savourer lentement la page 330, qu’il me faudrait recopier tout entière, ce qui serait long et dévoilerait trop de choses. Tout ce chapitre, je l’ai lu des sanglots dans la gorge et je défie quiconque de le faire sans avoir a minima les larmes aux yeux. Eh oui, comme c’est bon de pleurer en lisant un livre !

Les animaux est un livre très riche et bien d’autres thèmes sont contenus dans les pages : l’écologie, le mensonge, le déterminisme social, les addictions, et surtout l’inéluctabilité de certains destins. « La vie nous tue de toute façon », dit l’un des personnages, mettant sans le vouloir l’accent sur le caractère tragique de l’histoire. Mais aussi l’aventure, la vengeance, la survie, la trahison, l’amour et l’amitié… Il y a différentes façons d’aborder le livre et différentes raisons de l’aimer : pour les descriptions de la nature, les rapports homme-animaux, pour l’intensité du suspense, pour ses personnages… Quant à moi, je l’ai lu partagée entre l’envie de le finir à tout prix et le plus vite possible et celle d’arrêter le temps pour en apprécier chaque phrase. Je n’ai pas encore lu beaucoup de livres de la rentrée de 2017 mais celui-ci sera à coup sûr tout en haut de l’affiche ! A lire absolument, que vous aimiez les animaux ou non. Dans le premier cas vous les aimerez davantage, dans le second vous finirez par les aimer !

 

J’ai parfois envie de ne lire QUE la collection Terres d’Amérique, mais ce n’est pas possible ! Tous mes auteurs chéris n’y sont pas… Et puis ce ne sont que des gros pavés.

Pour finir, quelques belles lignes dans lesquelles l’auteur exalte la nature, qui montrent aussi à quel point la traduction est remarquable. « Des arbres clairsemés poussaient sur la pente. Partant du pied du versant pour s’étaler sur une vaste plaine, la forêt touffue disparaissait sous une couche de neige granuleuse et mouillée. Au milieu de ce paysage blanc, planté de conifères d’une pâleur d’albâtre, serpentait une rivière noire dont les boucles et les coudes enfermaient un large champ, immaculé comme une page vierge. Le monde sauvage semblait s’étendre à l’infini, et, dans le lointain, les replis des montagnes évoquaient le soufflet d’un accordéon. Au-dessus des cimes, des nuages gigantesques voguaient dans un ciel bleu, déchirant et décomposant de leurs ombres aiguës la forêt illuminée ».