Paru en 2008. Elu par le magazine Lire ‘Meilleur roman de l’année 2008’. Adapté au cinéma par Alexandre Arcady (le film a été moyennement apprécié par la critique).

L’auteur. Comme ne le laisse pas entendre son nom, cet auteur très prolixe est un homme. Pour des raisons politiques (ancien militaire de l’armée longtemps recherché par les autorités algériennes pendant les années-terreur des attentats islamistes, Mohammed Moulessehoul a pris le nom de sa femme pour écrire. Il vit en France, où il dirige le Centre culturel algérien. Il a choisi d’écrire ses livres directement en français.

Je suis une inconditionnelle de Yasmina Khadra dont j’ai lu et aimé quasiment tous les livres. Tous ou presque jusqu‘à celui-ci sont des thrillers politiques mettant en scène le terrorisme et l’intégrisme religieux. Notamment la trilogie contenant L’Attentat, Les Sirènes de Bagdad et Les Hirondelles de Kaboul. Mon préféré étant L’Attentat, roman sur l’intégrisme raconté sous forme d’enquête policière dans lequel l’auteur tente de remonter au cœur du terrorisme, jusqu’à la source du mal.

C’est grâce à lui que j’ai (un tant soit peu) compris ce qui, après l’horreur de la guerre d’Indépendance, a ravagé l’Algérie dans les années 80.

L’histoire. Mais ici, même si le climat politique reste très prégnant, Khadra a voulu se frotter au roman d’amour populaire. L’essentiel de l’histoire se déroule de 1935-36, dans l’Algérie coloniale, à la fin de la guerre d’Algérie, les dernières pages relatant rapidement le retour en France des pieds-noirs et la fin de vie des personnages qui ont survécu.

Le personnage principal, Younes, a neuf ans quand commence l’histoire. Elle se compose de trois parties : l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte, trois parties différant totalement dans les conditions de vie, dans les lieux de vie et, surtout dans le contexte historique douloureux et tourmenté qu’a connu l’Algérie pendant toutes ces années.

Dans les toutes premières pages, un incendie criminel ruine l’exploitation agricole des parents de Younes. Ils quittent leurs terres et leur village pour aller en ville, à Oran, ou plutôt dans les bidonvilles de Oran. Le père essaiera de trouver un travail, n’importe lequel, pour s’en sortir coûte-que-coûte. Finalement, sa bonne volonté ne suffira pas, le mauvais sort s’acharnant, il ne parviendra pas à nourrir sa famille et finira, la mort dans l’âme, par confier son fils à son propre frère. Celui-ci, pharmacien à Oran, est nationaliste et musulman d’une grande tolérance, marié à une française catholique. Il vit dans la partie européenne d’Oran, l’exact contraire du bidonville. Younes est rebaptisé Jonas par ses parents adoptifs afin de mieux se fondre dans la population coloniale dont il va désormais faire partie. Son oncle et sa tante lui donneront beaucoup d’amour et lui inculqueront des valeurs humanistes. Il se fera des amitiés indéfectibles (ou presque), vivra une adolescence dorée et aura accès aux grandes écoles. Mais ne reverra jamais sa famille.

Et il rencontrera l’amour, sous les traits d’Emilie, dont il n’est malheureusement pas le seul à s’éprendre. A partir de cette rencontre, la vie de Jonas basculera. D’ailleurs, Khadra introduit la jeune fille dans l’histoire par ces mots, en conclusion du passage sur l’adolescence : …Puis il y eut Emilie… Avec ces seuls mots, Khadra signifie l’importance de cette rencontre dans la vie de Jonas et de ses amis. Mais je n’en dis pas plus.

Puis viendront d’abord la Seconde guerre mondiale et l’implication de l’Algérie et, juste après, la guerre avec la France, ce que nous, Français, avons coutume d’appeler ‘La Guerre d’Algérie’, ou, bien pire, ‘Les événements’ comme s’il ne fallait pas que le mot ‘France’ figure dans le nom de cette guerre.

La dernière partie du livre, qui se déroule de nos jours dans le sud de la France, là où ont échoué de très nombreux pieds-noirs chassés par la guerre, sera consacrée à ce que Khadra appelle ‘les jours finissants’ de ses personnages. La fin est belle.

La petite enfance avec ses parents et sa sœur a, je trouve, des accents de Dickens et d’Eugène Sue (la description du bidonville et de ses occupants m’a vaguement fait penser à la Cour des Miracles dans ‘Les Mystères de Paris’, en moins terrifiant). Khadra a un sens de la description à la fois précis, juste et poétique. Comme dans ses autres romans, il a l’art et la manière de nous raconter des événements terribles, qui se déroulent en des lieux tantôt sordides tantôt enchanteurs, dans une langue majestueuse qui allie la simplicité et la justesse à la puissance évocatrice.

C’est un vrai bonheur de suivre l’enfant dans les ruelles sordides du bidonville, puis l’adolescent dans les rues d’Oran et de Rio Salato. Oran qu’il aime et dont il parle comme d’une femme. Ainsi page 151 : ‘Oran ne manquait de rien, ni de charmes, ni d’audace. Elle s’éclatait comme autant de feux d’artifice, faisant d’une boutade une clameur, d’une bonne cuite une liesse. Généreuse et spontanée, il n’était pas question pour elle de se découvrir une joie sans songer à la partager. Oran avait horreur de ce qui ne l’amusait pas. La mine défaite lèserait sa superbe, les pisse-vinaigre terniraient ses humeurs ; elle ne supportait pas qu’un nuage voilât sa bonhomie. Elle se voulait rencontre heureuse à chaque coin de rue et kermesse sur ses esplanades, et là où portait sa voix fleurissait l’hymne à la vie. Elle faisait de la jovialité une mentalité, une règle fondamentale, la condition sans laquelle toute chose en ce monde serait un gâchis. Belle, coquette, consciente de la fascination qu’elle exerçait sur les étrangers, elle s’embourgeoisait en catimini, sans fard ni fanfare, convaincue qu’aucune bourrasque – pas même la guerre en train de l’éclabousser – ne saurait freiner son essor. Née d’un besoin de séduire, Oran, c’était d’abord le chiqué. On l’appelait la Ville américaine, et toutes les fantaisies du monde seyaient à ses états d’âme. Debout sur sa falaise, elle regardait la mer, faussement languissante, rappelant une belle captive guettant de sa tour son prince charmant. Pourtant, Oran ne croyait pas trop au large, ni au prince charmant. Elle regardait la mer juste pour la tenir à distance. Le bonheur était en elle, et tout lui réussissait. Nous étions sous le charme’.

Eh oui, c’est bien une ville et non une femme qu’il nous peint avec grand talent et grand amour. Une ville qui pâtira autant des bombes de la Seconde guerre mondiale que des explosions lors des attentats du FLN. Tout comme son pays, l’Algérie. Et à la lecture de ce texte, on a tellement l’impression d’être sur place qu’on a vraiment envie… d’y aller.

Dans la partie la plus longue du livre, qui raconte la vie de Jonas adulte et de ses amis pendant les deux guerres, les choses se gâtent : le style s’essouffle, le rythme s’alanguit, l’histoire piétine entre les atermoiements de Younes, les querelles amicales et amoureuses. On ne sait plus si l’on a affaire à un roman d’amour sur fond historique ou à un roman historique sur fond d’histoire d’amour. D’accord, j’exagère un peu. Mais je me suis ennuyée, je me suis sentie frustrée et agacée ! D’autant que les deux personnages principaux, la belle et le beau, ne sont pas charismatiques, lui moins encore qu’elle, et qu’ils n’inspirent pas l’empathie en dépit de leurs déboires. Younes-Jonas est quelqu’un de pleutre, Jamais il ne prend parti, ne choisit son camp, ni en amour ni en politique, se contentant la plupart du temps de subir les situations et d’attendre la fin de la guerre. Il ne tranche même pas entre ses deux prénoms. On a l’impression qu’il se place en marge des pages et se regarde «vivre» une vie qu’il ne considère pas comme étant la sienne. Il est spectateur, non pas acteur de sa vie. On a parfois envie de lui crier «vas-y, lance-toi, jette-toi à l’eau, choisis ton camp, crie-lui ton amour et avoue-lui ton «erreur» !

L’oncle de Younes, en revanche, est aux antipodes : c’est un personnage attachant parce que tolérant, aimant et profondément humain, agissant en toute fidélité à ses idées. Tout comme sa femme Germaine avec qui il forme un couple uni et heureux. Il représente bien les idées généreuses et tolérantes de l’auteur.

Dans la troisième partie, alors que l’aspect historique reprend le dessus, j’ai retrouvé le Yasmina Khadra que j’aime. Le souffle est redevenu épique, la tension palpable et l’histoire captivante. L’auteur est dans son élément.

J’ai apprécié l’éclairage de l’auteur sur les pieds-noirs. Pour moi, ils n’étaient pas vraiment sympathiques, ces colons qui vivaient dans un pays qui n’était pas le leur, sur le dos de ses habitants. Mais à la lecture du livre, j’ai compris qu’ils chérissaient l’Algérie autant que les Algériens et qu’ils la considéraient comme leur patrie pour y avoir vécu sur plusieurs générations et depuis toujours pour les plus jeunes, qui y sont nés. L’ambiguïté est terrible. Les dernières pages montrent bien le crève-cœur qu’a été leur exil forcé à la fin de la guerre. Le problème des racines, de la terre et de son appartenance est posé. Et peut-être Younes-Jonas, déchiré entre deux cultures sans jamais vouloir (sans jamais pouvoir ?) choisir, représente-t-il l’Algérie elle aussi déchirée entre deux peuples sans jamais pouvoir choisir ? L’auteur a donné une voix aux Arabes et aux colons et n’a pas chargé les uns plus que les autres. Pour lui, la violence a été dans les deux camps et les exactions ont fait des morts du côté français et du côté algérien. Et à travers ces hommes perdus et en colère c’est l’Algérie tout entière qui se cherche et se confronte à ses contradictions.

J’ai réalisé aussi que l’histoire de l’Algérie, c’était aussi la nôtre. Et nous avons tendance à vouloir l’oublier.

En bref, je n’ai pas retrouvé le Yasmina Khadra que je connais et que j’aime dans l’intégralité du roman. La partie centrale m’a déçue, je l’ai même trouvée longuette. J’ai trouvé que l’auteur n’a pas excellé dans la relation de la «romance» entre Younes-Jonas et Emilie. Je crois qu’il a voulu trop en faire et mélanger tous les genres : le roman historique sur fond de guerres, le roman d’amour (si je puis employer ce terme), et le roman social, pour en faire un seul et même roman populaire. Mais Emilie n’est pas Scarlett O’Hara, Younes n’est pas Rhett Butler et Yasmina Khadra n’est pas Margaret Mitchell. Et Ce que le jour dit à la nuit n’est totalement ni un roman d’amour, ni un roman historique, ni un roman populaire. Mais un beau roman quand même et j’aurais manqué quelque chose en ne le lisant pas…

Et c’est sûrement pour ça que j’ai tardé à le lire, j’avais peur d’être déçue par un auteur que j’aime tant. D’autant que Télérama, que je lis depuis toujours, qui fait en général des critiques élogieuses des bouquins de Khadra, s’est apparemment abstenu de le commenter. Par peur d’en dire du mal ? Et déçue, je l’ai été pour la partie bluette. Mais une fois ne sera pas coutume et je continuerai de lire cet auteur.

Mots que je ne connaissais pas : nopal (= figuier de barbarie), lentisque (= pistachier), lustral (= « qui purifie »), haïk (= grande pièce d’étoffe légère dans laquelle se drapent les femmes musulmanes), oublie (= pâtisserie mince de forme ronde), flaccidité (= qualité de ce qui est flasque), houri (= très belle femme), douar (agglomération de tentes formant un village en Afrique du Nord), odalisque (= esclave attachée au service des femmes du Sultan ; littéraire : courtisane). Etc.

Merci l’auteur.

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais 14 pour l’histoire d’amour, mais 16 ou 17 parce que c’est un de mes auteurs ‘favoris’ qui l’a écrit. Je sais, c’est du ‘favoritisme’…