Sorti en mai 2011 aux Editions Zulma. 352 pages. Sorti en version poche (Zulma Poche) en mai 2013. 288 pages. Roman. Traduit du persan (Iran) par Christophe Balaÿ.

L’auteure. Née en 1952 à Abadan (Iran) d’un père russe et d’une mère arménienne, Zoyâ Pirzâd est une femme de lettres iranienne reconnue dans son pays comme une grande écrivaine. Traductrice, auteure de nouvelles, elle publie son premier roman, C’est moi qui éteins les lumières en 2001 en Iran, où il rencontra un énorme succès et remporta de nombreux prix dont celui du Meilleur livre de l’année.

EN DEUX MOTS


La vie d’une petite communauté arménienne dans une ville iranienne vouée au pétrole. Et le portrait de Clarisse, mère au foyer parfaite, femme d’intérieur modèle qui un jour se prend à penser qu’une vie plus romanesque existe peut-être pour elle. L’émotion l’emporte parfois sur la pudeur des sentiments. Une réussite largement plébiscitée en Iran.

Les cinq premières lignes.
J’entendis freiner le car scolaire, puis grincer le portillon métallique de la cour. Des bruits de pas dans l’allée, au milieu de la pelouse : inutile de consulter la pendule, il est quatre heures et quart de l’après-midi. La porte d’entrée s’ouvrit. Je m’essuyai les mains à mon tablier.

L’histoire. Clarisse vit avec sa petite famille à Abadan, ville moyenne du sud-ouest de l’Iran, dans la province du Khûzistân. Située non loin de la frontière irakienne et de l’Arabie saoudite, la ville tire l’essentiel de ses ressources de la raffinerie de pétrole qui emploie tous les hommes ou presque de son quartier, y compris Artush, le mari de Clarisse, ingénieur, et loge les familles de ses employés dans un quartier privilégié. Une petite communauté de familles arméniennes s’y est constituée au fil du temps.

Nous sommes dans les années 60. Ce complexe pétrolier gigantesque a été détruit en 1980 par l’Irak –  opération qui a déclenché la guerre Iran-Irak –, et fut reconstruit en 1988, à la fin de la guerre. Dans cette histoire, son emprise sur la population d’Abadan est forte : il est à la fois source de richesses et de pollution : odeurs de gaz et poussière noire dans toute la ville. Clarisse a trois enfants, deux jumelles facétieuses et un adolescent, Armen, qu’elle n’a pas vu sortir de l’enfance. Douce, modeste, généreuse et fine d’esprit, elle passe ses journées à mijoter des plats sophistiqués pour sa famille et à s’occuper de l’intendance de la maison. Autour de la famille gravitent aussi Alice, la sœur de Clarisse qui cherche un mari à tout prix et se console de ne pas le trouver en mangeant un peu trop, et sa mère, bougonne et toujours prête à critiquer. Une routine qui laisse Clarisse rêveuse parfois, mais heureuse de son sort.

Jusqu’au jour où de nouveaux voisins emménagent en face de chez eux, dans la maison que leurs amis Nina et Garnik ont quittée. Une famille arménienne, venant de Téhéran, composée d’une femme d’un certain âge très autoritaire, de son fils veuf, Emile, et de sa petite-fille Emilie, sorte d’ «ange» tout de blanc vêtu qui très vite deviendra l’amie des jumelles et de leur frère. Une famille aussi et surtout dont personne ne sait rien. La mécanique bien huilée de la famille de Clarisse va connaître quelques bouleversements ; son harmonie générale semble se fissurer et Clarisse, qui éprouve de nouvelles sensations, va supporter moins facilement une vie un peu trop placée sous le signe du patriarcat.

Elle nous en dit : « Dans ces rares instants de solitude, j’essayais d’oublier les soucis de la vie quotidienne, le dîner du soir, Armen qui refusait d’apprendre ses leçons, Arthus et sa superbe indifférence ». Et un peu plus tard dans les pages : « J’étais très énervée ; pour Alice qui ne pensait qu’à elle ; ma mère qui ne pensait qu’à Alice ; les enfants qui étaient tout heureux et Artush qui ne pensait qu’à son jeu d’échecs. Pourquoi personne ne pensait à moi ? Pourquoi personne ne me demandait ce que je voulais ? ».

Bon an mal an la vie va continuer quelque temps encore, les petites querelles de couple succédant aux bouderies enfantines, jusqu’au dénouement qui laisse l’histoire et le lecteur en suspens. Mais sans frustration aucune puisqu’il a toute latitude pour imaginer une suite s’il le désire.

 

Le style. Doux, tendre et sucré comme un bonbon, ce livre est écrit par petites douches délicates et son rythme suit celui d’une vie qui s’écoule lentement au quotidien, remplie de petits tracas et de petits bonheurs. Le ton est posé, comme les personnages, les sentiments s’expriment en toute douceur avec des termes simples, pudiques. Les pensées de Clarisse sont évoquées avec talent : tout en vaquant à ses occupations, elle s’évade dans d’habiles apartés faits de rêves, de souvenirs et de réflexions. Une manière d’échapper par la pensée à un quotidien un peu trop répétitif, un peu trop pesant. Parallèlement au monologue intérieur de Clarisse, les dialogues, sucrés-salés, ne disent à mi-mots que la moitié des choses et en suggèrent l’autre moitié. L’ensemble est écrit avec un humour teinté de nostalgie.

Mon avis sur le livre. J’ai beaucoup aimé le personnage de Clarisse et son évolution dans l’histoire. Son profil psychologique s’épaissit. La petite bourgeoise de province, femme d’intérieur parfaite mais presque invisible aux yeux de tous, dont la prérogative principale est d’« éteindre les lumières » avant d’aller au lit, se transforme en une héroïne romanesque plus volontaire –  dans un pays où les femmes viennent tout juste d’obtenir le droit de vote –, et capable de se rebeller au point d’espérer vivre sa vie autrement, de rêver d’émancipation et d’éprouver des sentiments inconnus. Elle prend conscience que sa vie est totalement dédiée à ceux qui l’entourent. Soulignons au passage que la condition féminine en Orient est évoquée ici avec justesse. Clarisse, attachante d’un bout à l’autre, sait, toujours en douceur, nous émouvoir, nous surprendre ou nous faire sourire. Les autres personnages, certes moins séduisants hormis les trois enfants de Clarisse, font parfois preuve de piquant en adoptant un comportement désopilant, inattendu de leur part.

Bien aimé aussi la manière dont Zoyâ Pirzâd décrit le quotidien de la petite communauté arménienne. Les habitudes de vie, les fêtes, les commémorations du génocide arménien, les querelles de clochers, les rivalités entre voisines et même la vie des enfants à l’école sont dépeints ou simplement évoqués avec précision et moult détails. Les passages relatant la préparation des plats, dans une cuisine omniprésente, quoique redondants, ne sont en rien ennuyeux et leur exotisme oriental chatouille notre odorat et nos papilles.

Pour finir, je dirai que j’ai apprécié C’est moi qui éteins les lumières pour le beau portrait de Clarisse, pour la peinture sociale d’une communauté dans son pays d’accueil et pour son écriture délicate, pleine d’humour et de tendresse, plus que pour l’intrigue elle-même en dépit d’une fin surprenante et profondément romanesque. Cependant, j’en garderai un souvenir tendre et amusé, mais pas inoubliable – excepté de la scène très forte et très visuelle de l’invasion de sauterelles.

Il se peut que mon opinion soit faussée par la rémanence de ma lecture précédente, le tome 2 de L’amie prodigieuse et qu’après l’excellence j’aie du mal à me contenter du bon, voire du très bon. Il se peut aussi que j’aie fait un mauvais choix en prenant à nouveau un livre où il ne se passe rien (en apparence). C’est la raison pour laquelle je vous conseille fortement de le lire afin de vous faire votre propre idée. Quant à moi, je lirai un jour ou l’autre Le goût âcre des kakis car la littérature iranienne et celle de Zoyâ Pirzâd en particulier me semble bigrement attirante.