Sorti en août 2017 aux Editions de Minuit. 192 pages. Roman.

L’auteur. Yves Ravey est né en 1953 à Besançon, où il vit toujours, enseignant les lettres et les arts plastiques dans un collège. Il publie son premier roman, La table des singes, chez Gallimard en 1989. Depuis, il a publié une bonne quinzaine de romans aux Editions de Minuit, qui ont tous rencontré un beau succès. J’ai pour ma part lu La fille de mon meilleur ami (2014). Trois jours chez ma tante est sur la liste du Goncourt des Lycéens 2017.

EN DEUX MOTS

Avec un peu d’humour noir, beaucoup de cynisme et un suspense fait de rien qui nous retient beaucoup, ce roman court est désopilant et sardonique. Tout comme son (anti)héros.

Les cinq premières lignes :
Il pleuvait. L’eau s’écoulait du toit en tôle sur la terrasse de l’école, couvrait le chant des enfants durant la pause, et s’infiltrait sous la porte. Je contemplais sa progression sur le sol, en flux continu, assis à mon bureau, devant la lampe éteinte, à redouter ma prochaine rencontre avec ma tante : elle avait soi-disant tant de choses à me reprocher ».

Le style. Des phrases et des chapitres courts, des mots habilement choisis mais interprétables, l’écriture (à la première personne) est concise, dépouillée et rapide alors que le temps semble s’éterniser dans l’histoire qui se déroule sur à peine trois jours et consiste en une seule action : obtenir son nom sur un chèque. Les dialogues, brefs, savoureux, sont au style direct ou rapportés par le narrateur, toujours dans le corps du texte, et l’on s’y fait très vite.

L’histoire tient en quelques lignes. Marcello Martini, qui a urgemment fui la France pour le Libéria après une complicité avérée dans des magouilles financières frauduleuses et une délation par lettre anonyme, y revient pour rendre « une visite » à sa tante Vicky. Durée de cette visite : trois jours en tout et pour tout. Tante Vicky, vieille dame à la santé et à la cervelle défaillantes qui vit dans une maison de retraite médicalisée et luxueuse, vient de lui annoncer l’arrêt de son virement mensuel. Autrement dit de lui couper les vivres en changeant son testament. Il n’a que trois jours pour la convaincre de revenir sur cette décision et lui soutirer de l’argent, sous forme d’un chèque avec plusieurs zéros. Seulement, il n’a pas revu sa tante depuis vingt ans et ne lui donne jamais de nouvelles.
Sans compter son ex-femme, Lydia, qui semble avoir pris une place et une importance de choix auprès de la vieille tante, lui met un marché en main : elle l’aide à convaincre sa tante à condition qu’il rencontre Rébecca, celle qu’elle dit être leur fille. Marcello accepte le marché de mauvaise grâce.
Bien évidemment, les choses ne se déroulent pas comme prévu. Les négociations sont lentes et difficiles et les personnages, dont aucun ne provoque d’empathie chez le lecteur et surtout pas le principal, dont les activités en Afrique avec les enfants qu’il recueille dans son association semblent plus crapuleuses et lucratives qu’humanitaires, se révèlent ambigus. Au fil des heures, l‘atmosphère s’alourdit, les sourires et les paroles se font de plus en plus grinçants. Jusqu’à la dernière page, qui se termine sur un joli coup de théâtre improbable dans son contexte qui met le lecteur en joie tout en le laissant un brin ébahi.

Mon avis sur le livre. Bien aimé son humour grinçant et le cynisme ambiant. L’auteur joue dans tous les registres du roman à suspense pour mener le lecteur en bateau, tout en jouant sur les apparences sociales et psychologiques. Le personnage principal, Marcello Martini (un nom pareil, ça s’invente !) a toutes les « qualités » de l’escroc qu’il semble être mais il fait tout pour se rendre « aimable » aux yeux de sa tante, de sa famille et même du lecteur, qui finit par sourire jaune et par le trouver sympathique tout au plus…

Côté intrigue, l’auteur a l’art et la manière de dissimuler des indices dans les pages, les pointant du doigt tout en nous empêchant d’en comprendre le sens. Très habile. Yves Ravey a une méthode très personnelle d’aborder le polar, assez jouissive pour le lecteur. Il ne fréquente guère les sentiers battus et se glisse dans les moindres failles morales et sociales pour arriver à ses fins. Ce qui m’a paru le plus habile de sa part, c’est de réussir à faire durer aussi longtemps un suspense qui repose sur un mot, en étirant à l’infini les heures d’un délai imparti inchangeable et inchangé.
A noter aussi l’importance des objets de la vie courante dans le déroulement de l’intrigue, notamment les livres qui peuvent receler bien autre chose que leurs mots, ou un stylo dont la description permet de comprendre qu’il s’agit d’un Mont-Blanc, marque de luxe à encre violette.
Pour finir, je dirai que Trois jours chez ma tante est un polar inclassable, qui se lit tout seul, un sourire mitigé aux lèvres. Une lecture détente qui aborde mine de rien des sujets importants mais qui pour moi cependant ne restera pas dans les annales en raison de sa « légèreté ». Un auteur que je suivrai entre deux lectures plus âpres.

Un seul extrait, d’un cynisme puissant, dans la bouche de Marcello Martini :

« Des garçons et des filles des pays voisins, sui fuient leur pays à cause de la guerre et des massacres. J’ai pensé que ce serai plus convaincant si je précisais la nature de ces massacres. J’ai donc dit : massacres ethniques. Je recueille ces enfants. Avec moi, ils recommencent une nouvelle vie, ils reçoivent de la nourriture et une instruction. Je fais ça depuis vingt ans ».

Un autre, quand même, qui est pour moi un aphorisme (dans la bouche de la tante Vicky) : « Elle m’a adressé cette remarque qu’en définitive, elle ne m’avait jamais vu pleurer, enfant. Pourtant, a-t-elle poursuivi en marchant sur les bandes blanches du passage protégé un enfant, ça devrait pleurer de temps en temps, non ? ».