Sorti en août 2012 aux Editions Sabine Wespieser. 138 pages. (Premier) roman autobiographique.

En deux mots Afin d’atténuer la douleur de la perte récente de son père et de garder intact son souvenir, Yassaman Montazami lui rend hommage dans ces pages en retraçant les moments les plus marquants de leur vie entre Paris et Téhéran. Et force est de reconnaître que la personnalité hors normes de ce père vaut bien un roman ! Un livre intelligent, drôle et enlevé, sans tristesse et joliment écrit. Un premier roman très prometteur.

 

L’auteur. Premier roman oblige, pas grand-chose sur son auteure sur Wikipédia en particulier et sur le Net en général. A ceci près qu’elle est née à Téhéran en 1971 et qu’elle vit en France depuis l’âge de trois ans, raison pour laquelle elle écrit en français. Psychologue de formation, elle a travaillé auprès de réfugiés politiques. Le meilleur des jours est son premier roman. Il a obtenu le Prix des Libraires Folies d’encre 2012.
L’histoire. Entre la France et l’Iran, Behrouz Montazami, le père de l’auteure, vit une vie décousue et cocasse. Né prématurément dans l’Iran des années 1940, d’une mère qui n’avait vraiment pas dans l’idée d’avoir des enfants, il survit. Lorsqu’il pousse enfin son premier cri, son père le baptise Behrouz, «Le meilleur des jours» en français. Sa mère va alors le choyer, l’aduler, le couver, le surprotéger. Devenir une mère possessive.
Au sortir d’une enfance dorée, devenu adulte, il ressent une grande soif d’apprendre. Ce sont les études et non pas le travail qui l’attirent. Le jour où il se plonge dans l’œuvre de Karl Marx, il comprend que ce sera le sujet de sa thèse tant ses propres idées rejoignent celles du philosophe. Bien qu’il en eût écrit des milliers de feuillets, cette thèse ne sera jamais terminée, au grand dam de tous les siens, pas plus qu’il n’exercera une carrière professionnelle, ce qui alimentera également le qu’en dira-ton. Mais ne l’empêchera jamais de vivre dans l’aisance avec sa famille, ses parents étant suffisamment riches pour faire vivre tout ce petit monde. Ainsi Berhouz peut-il se permettre de dire en toute liberté : Les vrais révolutionnaires ne travaillent pas. On ne pouvait œuvrer à l’abolition du salariat et être salarié – c’était incompatible. Il fallait avoir l’esprit disponible, non accaparé par des questions d’ordre pratique.
Nous suivons Berhouz et sa famille pendant six décennies, pendant lesquelles l’Iran va connaître deux régimes totalitaires : la monarchie du shah et la révolution islamique. Nous sommes à la fois intéressés et amusés, parfois touchés par ce roman autobiographique qui commence et se termine avec la mort de Berhouz Montazami.
Le style de ce premier roman est surprenant par sa fraîcheur, sa légèreté et son allant. De belles descriptions et des métaphores pour peindre les sentiments ou les personnages eux-mêmes. Des scènes très drôles parsèment les pages, notamment celles concernant les facéties et les frasques de Berhouz. On rit beaucoup, on ne s’ennuie pas une minute et, en dépit de sa pagination modeste, l’histoire nous laisse une sensation de richesse.
Pour illustrer la fraîcheur et l’inventivité de l’écriture, j’ai choisi une scène que j’ai beaucoup aimée aussi pour son sujet, celle dans laquelle le jeune Ali fait une de ses cinq prières journalières, épié par Le Meilleur des jours, alors enfant. Page 24 : La prière d’Ali était un murmure, des phonèmes mystérieux filaient à travers ses lèvres mouvantes. En l’observant, Behrouz avait le sentiment que le jeune domestique quittait progressivement la terre ferme, que sa conversation privée avec le Très-Haut le ravissait au monde sensible. Le petit tapis de prière devenait celui d’Aladin, il le transportait dans les airs et lui faisait survoler les toits plats de Téhéran et les dômes revêtus de faïence des mosquées. Et, parfois, il n’aurait pas déplu à Behrouz de l’y accompagner, agenouillé à son côté.
Ce que j’ai pensé de ce livre. A travers l’histoire de son père, c’est sa propre histoire qu’elle nous livre. La personnalité de Berhouz est si forte qu’elle porte le livre à elle seule et sa fille réussit à insuffler la puissance du personnage au portrait qu’elle nous en fait.
Humainement, Berhouz est un homme attachant, un philanthrope au sens propre du mot. Sociable et généreux, fantasque, facétieux, drôle, jouant des tours à tout le monde et racontant chaque jour des histoires drôles dont il conservait un résumé bref dans ses poches pour être sûr d’en avoir toujours sous la main. Mais aussi compatissant, dévoué et solidaire avec toute personne en difficulté, par exemple en hébergeant à Paris de nombreux réfugiés politiques iraniens. Le père, le fils, l’ami, le confident rêvé. Le mari un peu moins (il a épousé une femme qu’il aimait mais qui, elle, ne l’a jamais aimé et qu’il finira par quitter – en bons termes –  trente ans plus tard).
Spirituellement, l’homme est encore plus «aimable» : intellectuel idéaliste gauchiste et laïciste convaincu, anticonformiste absolu, il est très moderne pour son époque et son pays d’origine : boire de l’alcool jusqu’à plus soif ne lui fait peur, une vie désordonnée ou à trois non plus et il ne se prive guère de critiquer ouvertement tout régime bafouant les droits des hommes et surtout des femmes.
Mais c’est surtout son désir insatiable d’apprendre qui en fait quelqu’un de si étonnant. Possesseur de trois mille livres qu’il emporte avec lui quand il déménage, ses connaissances ne sont jamais suffisantes. Sa fille le dit «pris d’une ivresse sans limites devant la vastitude des connaissances qu’il pouvait acquérir à Paris. (…). Il voulait tout entendre, tout comprendre, tout apprendre, au point de ne plus dormir la nuit. Histoire, philosophie, économie, droit, linguistique, anthropologie, en tout domaine sa curiosité était insatiable».
Par ailleurs, Le meilleur des jours est intéressant par ce qu’il nous apprend de l’histoire de l’Iran, passé de la dictature de la monarchie absolue à celle des ayatollahs, ici Khomeiny, «en qui il ne voyait pas seulement le futur libérateur du peuple iranien, mais, derrière le vieux sage à la barbe blanche et aux goûts simples, un redoutable homme de pouvoir». Ce qu’il est devenu en 1979.
L’auteure aborde, sur un ton toujours léger mais sérieux, des sujets importants, notamment le thème de l’exil politique au moment de la prise de pouvoir par les mollahs.
Enfin, passion des livres oblige, j’ai grandement apprécié l’importance que le père, puis sa fille accordent aux livres, la façon dont ils communiquent à travers leur contenu. Cette idée de la transmission par la lecture de leurs connaissances mais aussi de leur proximité et de leur amour, m’a enthousiasmée. Même si je connais plus d’un parent échouant à le faire…
Ainsi, page 121 : «Guerre et Paix, Jean-Christophe, ou Les Chemins de la Liberté, ces chefs-d’œuvre étaient notre bien commun, le temple qui abritait notre amour et notre complicité. Nous pouvions nous y promener comme dans un lieu secret, connu de nous seuls».
Au final, Le meilleur des jours est un livre beau, intéressant et qui nous laisse sur l’impression très agréable d’avoir connu l’espace d’une lecture le meilleur des hommes. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un père aussi génial et Yassaman Montazami a très bien fait de nous présenter ce père tant aimable et tant aimé. Et qui gagne à être connu.
Un livre, aussi, qui méritait de figurer dans le si beau papier écru des Editions Sabine Wespieser.